Un opposant rwandais abattu à Yaoundé

Il vivait en exil politique au Cameroun


Léger Ntiga, Mutations
Yaoundé, Cameroun
12.08.03


L'assassinat à Yaoundé, le 03 août 2003 dans sa boutique sise au quatier Nkomkana, de Juvénal Mbanzamihigo, n'est pas un banal crime comme la capitale en connaît de plus en plus. C'est du moins ce que laisse croire le témoignage de son fils, le jeune Ntwali (18 ans), principal témoin oculaire de la scène d'élimination physique de cet ingénieur des télécommunications. De nombreux membres de la communauté rwandaise en exil à Yaoundé penchent aussi pour un crime politique. "Quand je suis entré dans la boutique, il était près de 21 h. Deux hommes que j'ai pris pour de vulgaires clients m'ont suivi. L'un des deux a demandé la cigarette de 100 Fcfa. Alors qu'on achève de lui servir sa commande, un deuxième s'est immobilisé à l'entrée de la boutique, un couteau dans les mains. Au même moment, le soi-disant fumeur a déboutonné la veste qu'il portait. C'est alors que j'ai aperçu le pistolet. Dans la panique, je leur ai demandé de prendre la recette du jour. Il n'en voulait pas. Cependant, un troisième, venu du dehors, a piqué 30 000 Fcfa de la caisse et son geste était enchaîné des coups de feux.

Les trois assassins ont pris la poudre d'escampette. Mon père a été atteint au niveau de la poitrine. Conduit d'urgence à l'Hôpital central avec l'aide de voisins accourus à la suite des détonations, mon père est décédé quelque temps après", relate Ntwali, les yeux noyés de larmes. L'assassinat de Juvénal Mbanzamihigo semble avoir été bien préparé, d'autant plus que le principal témoin se dit convaincu que l'argent n'était pas leur objectif primordial. "Ils n'ont, à aucun moment fait allusion à l'argent. Le guetteur qui se trouvait dehors, en plongeant sa main dans le carton qui sert de caisse, a eu une attitude de diversion. Je vais dire que je leur ai offert cette possibilité en leur proposant d'emporter la recette", ajoute le jeune fils du défunt. Cet autre crime perpétré à Yaoundé la capitale du Cameroun contre un exilé rwandais, survient quatre ans après celui d'un autre réfugié rwandais, Pasteur Musabe, le 15 février 1999. Bien que l'enquête ouverte au lendemain du premier pour élucider les causes du décès par balles de Pasteur Musabe soit restée sans lendemain, la communauté rwandaise (surtout hutu) de Yaoundé reste convaincue que les deux affaires ont un lien.

Escadrons de la mort

Interrogé par le reporter de Mutations, le commandant de brigade de gendarmerie de Madagascar se limite à dire qu'une enquête a été ouverte. Chez les réfugiés rwandais résident à Yaoundé, la fébrilité s'est installée. Tout le monde est acquis à l'idée que le pouvoir de Kigali a planifié l'élimination de l'élite hutu dans nombre de pays africains et occidentaux. Pour les partisans de cette thèse, de nombreux documents circulent dans ce sens sur Internet. Les pays dans lesquels ces escadrons de la mort séjournent sont, entre autres, le Nigeria, le Cameroun, le Gabon, les deux Congo, le Bénin, le Togo, Burkina Faso etc.

Toujours est-il qu'un des documents en circulation relate l'épisode du Nigeria où les escadrons de la mort seraient entrés au cours du mois de décembre 2002. Au nombre de 25, ces gens se réclamaient d'une congrégation religieuse. "Des sources concordantes affirment que seuls trois des 25 ont regagné Kigali deux semaines après, en passant par Addis Abeba en Ethiopie. Si cette action vise la destruction des Hutu de l'étranger, il faut ajouter que la mission des agents de la mort déployés à travers le continent par M. Kagame a pour cible les meilleures ressources humaines hutu", note l'un des responsables de la communauté hutu à Yaoundé.

Né vers 1953 à Gikongoro dans le centre du Rwanda, Juvénal Mbanzamihigo, ingénieur des Télécommunications, puis a surtout travaillé au ministère rwandais des Postes et Télécommunications et dans une multinationale hollandaise. Cadre du Mouvement national pour la révolution et le développement (Mnrd) de feu le président Habyarimana, il n'était plus actif dans le Mouvement pour le développement et la révolution (Mdr) de Faustin Twagiramungu. En exil depuis 1994, il était arrivé au Cameroun en 1996. Il s'était alors installer alors au quartier Nkomkana où il avait ouvert une boutique de vente de produits de consommation courante. Avec sa mort, une autre page de la sécurité des réfugiés rwandais du Cameroun s'ouvre.