Avons-nous encore le temps ?


Joan Carrero Saralegui
Fondation S'Olivar
Mallorca, Pays Catalans
17.09.01

Les terribles images des Tours jumelles blessées à mort, montrant des gens qui au dernier étage demandaient désespérément de l’aide, celles des corps qui tombaient et tombaient en des instants qui semblaient éternels (tellement minuscules, impuissants), celles de la chute finale des géants…m’ont fait mal, comme à des millions de personnes, au plus profond de moi. Mais je n’ai pas pleuré. Cela fait des mois que je ne pleure plus. Actuellement, chaque mois, depuis trois ans, une moyenne de 80.000 êtres humains meurent dans la République Démocratique du Congo envahie par l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi (les grands protégés des USA). Cette dure réalité, que je vis de très près, m’a laissé sans larmes. Trois millions de victimes dans ces trois dernières années, qui, ajoutées aux plus de trois millions du Rwanda en 1990, font plus de six millions de personnes en une décennie. L’amère constatation de la grande indifférence de notre monde «civilisé» par rapport à cette tragédie et à d’autres qu’il ne considère pas comme siennes, a créé en moi une espèce d’armure affective et un grand pessimisme sur le proche avenir.

En septembre 1999, accompagné du président d’une des principales organisations de l’opposition rwandaise, j’eus l’occasion de réaliser une interview à Ramsay Clark, ex ministre de la justice des Etats-Unis. Son bureau se trouvait à Manhattan sud, et j’en profitais pour visiter les monuments et immeubles les plus emblématiques de cette île si emblématique elle-même. Aujourd’hui, deux ans plus tard, tout ce que je vis alors acquiert le goût d’une métaphore anticipée.

D’une part, la Statue de la Liberté. C’est avec plaisir que je montai à l’endroit le plus haut de cette sculpture monumentale, cadeau de la France, qui évoque les plus nobles liens entre l’Amérique et l’Europe. Elle représente l’Amérique qui, pendant la Seconde Guerre Mondiale, intervint de manière généreuse et décisive pour la libération de l’oppression nazie. L’Amérique des films et des comiques de mon enfance. Celle que j’admirai tellement et que j’admire encore. Celle des héros qui combattent presque toujours une majorité injuste. Celle de Ramsay Clark et de tant d’autres américains lucides et critiques vis-à-vis de leurs derniers gouvernements et d’un large secteur de la société qui les soutient, ainsi que vis-à-vis des grandes agences de presse et des puissants lobbies économiques (les grands leaders de «cette» globalisation sans pitié qui nous entoure).

D’autre part, le World Trade Center. Tout ce complexe, et en particulier les Tours Jumelles, représentent le cœur même du capitalisme financier. C’est sûrement parce que j’en étais conscient que je n’eus pas le moindre intérêt à pénétrer dans ses boyaux sophistiqués. Je me limitais à m’asseoir quelques minutes sur la place qui existait entre elles, jusqu’à ce fatidique 11 septembre, en contemplant le va et vient dans cette termitière humaine qui s’élevait au-dessus de ma tête de manière impressionnante. De par leur emplacement et leurs caractéristiques, nous avons tous convenu de leur donner, de manière un peu manichéenne, la catégorie de symbole de ce pouvoir financier souverain. De fait, 10 % des opérations de New York s’y réalisaient. Ce qui ne veut pas dire que tout le capitalisme financier y était représenté, ni que tous les présents dans les tours étaient des dirigeants de la finance.

Quelques jours avant l’attentat j’ai commencé un article qui portait ce même titre: «Avons-nous encore le temps?». Je tentais d’y expliquer comment, depuis quelques ans, certaines petites organisations avions eu l’espoir qu’à partir du moment où nos sociétés plus développées connaîtraient l’ampleur du génocide qui continue à être perpétré dans la région des Grands Lacs, elles réagiraient d’une manière ou d’une autre. Mais nous étions dans l’erreur. Nous croyions que le problème résidait précisément dans la petite taille des organisations, les nôtres, qui dénonçaient ces faits, face aux puissants mécanismes psychologiques et sociaux du dépôt de l’autorité chez ceux qui détiennent un supposé savoir. Nous espérions que les choses changeraient quand des gens plus reconnus que nous élèveraient la voix. Il y a déjà plus d’un an et demi qu’on nous fait des reproches comme celui-ci: «Qui vous croyez-vous? Ce que vous dites ne peut être sérieux. Il est impossible qu’il y ait une moyenne mensuelle de 80.000 victimes en RD du Congo et que des organisations comme Human Rights Watch et Amnesty International ou des journalistes spécialisés ne l’aient pas dénoncé».

Mais ces derniers mois, la situation s’est retournée, toute cette ignominie est en train de faire surface. Enfin les grands oracles du progressisme politiquement correct de notre monde globalisé ont parlé: les organismes comme l’ONU, des ONG comme Amnesty International, des grands médias comme El País (avec d’autres comme Le Soir ou Le Monde Diplomatique, et contrairement à d’autres comme Libération, El Mundo ou Avui), ont maintenu vis-à-vis de ce conflit des positions très malheureuses. La spoliation de la RD du Congo «existe» déjà. Et les 80.000 victimes par mois aussi. Et il est clair que c’est le pillage du butin qui explique ces grands massacres. Mais ça n’a pas l’air d’émouvoir grand monde, à part quelques-uns. La destruction de millions de vies et la déprédation des ressources minières exceptionnelles de la région, comme le coltan, est déjà irréversible. Des grandes sociétés minières et financières, principalement américaines, ont déjà obtenu leur part de butin. Et leurs alliés africains ont déjà une importante part dans ce pillage. Mais indubitablement, il serait très important de mettre fin à tant de souffrance. D’où le titre de l’article: «Avons-nous encore le temps?».

Je suis pessimiste sur le moment historique actuel de notre humanité. L’inconscience de la plupart de nos sociétés développées par rapport à l’ampleur de la souffrance que certains de nos dirigeants économiques et politiques provoquent dans différentes régions de notre planète me rappelle trop l’inconscience de la société allemande qui soutint le nazisme. Nos télévisions ne cessent de nous offrir des images de la destruction des Tours Jumelles. Et aussi de palestiniens qui soi-disant célébraient l’attentat de New York. Par contre, de la dévastation actuelle de la RD du Congo, pas une image. Le contrôle des images de ce grand média qu’est la télévision est certainement la clé la plus importante. Peu importe que certains d’entre nous sachent ce qui se passe dans la région des Grands Lacs. Si les grandes chaînes de télévision n’émettent pas d’images de manière insistante, c’est comme si cela n’existait pas pour la grande masse de la société, celle qui élit les dirigeants politiques.

Mais une civilisation qui reste indifférente à la douleur d’une masse immense de déshérités et qui accroît toujours plus l’abîme existant entre cette grande masse et les plus privilégiés, n’a pas d’avenir, elle est trop vulnérable. Comme les Tours Jumelles. Comme la verticalité du pouvoir et des privilèges. Sans base territoriale ni sociale. Tellement prétentieuses et provocatrices dans un monde semé de millions de baraques étroites et puantes. Quel genre d’experts sont les nôtres, qui n’ont pas été capables de déceler la grande vulnérabilité de ces tours, du pouvoir financier et du système qu’elles symbolisent? Quel est le coefficient intellectuel de certains chefs militaires pour donner un nom tel que «justice infinie» à leur nouvelle croisade?

Cette phrase qui dit que «la violence engendre l’histoire» deviendra-t-elle encore une fois une réalité? Les Etats-Unis n’ont pas écouté les multiples voix et gestes non-violents qui leur ont été adressés ces dernières décennies. Je le sais par expérience propre. La lettre que la Fondation S’Olivar a fait arriver au président Bill Clinton au début 1997, signée par 19 prix Nobel et les présidents des groupes politiques du Parlement européen (dénonçant avec un jeûne de 42 jours ses graves responsabilités dans le génocide de milliers de réfugiés Hutu qui étaient en train d’être exécutés dans l’ex-Zaïre), n’a même pas reçu de réponse. Maintenant, après tellement de morts et de destructions chez eux, les dirigeants actuels de cette grande puissance et son secteur le plus «patriote» seront-ils capables de s’interroger sérieusement sur le fait qu’il existe tant de haine envers les Etats-Unis?

Je ne suis pas suffisamment naïf pour croire que le fanatisme naît seulement de l’injustice subie. Ou pour croire que c’est seulement avec du volontarisme, des déclarations de droits humains ou la dénonciation de leurs violations, avec des normes juridiques et de la solidarité internationale que nos riches sociétés du Nord peuvent garantir leur sécurité contre de futures agressions du fanatisme militant. J’ai toujours défendu la nécessité de l’existence de corps armés aux ordres d’autorités internationales légitimes. Ce qui a valu pas mal de problèmes au non-violent que je suis. Je suis bien conscient de ce qu’il y a un certain nombre d’irresponsables qui disposent de trop de pouvoir de décision. Mais on n’en trouve pas seulement dans les pays les moins développés, ce qui rend que cette question problématique.

Le fanatisme religieux n’est pas le seul fanatisme et les fanatiques islamistes ne sont pas les seuls. De plus, ce grand attentat ne peut s’expliquer uniquement par la composante de fanatisme qu’il semble posséder. Pour comprendre cette auto-immolation, il ne faut pas oublier la grande asymétrie existante entre les moyens de ceux que les terroristes considèrent comme des ennemis et leurs propres moyens. Mais leur logique est la même logique de guerre sans éthique qui un jour détruisit Hiroshima et Nagasaki et qui prétend impressionner et même terroriser l’ennemi par l’élimination massive et sans distinction de civils. Cet attentat n’est pas non plus une première agression comme celle de Pearl Harbor. Beaucoup de ces kamikazes ont auparavant eu dans leur famille des gens assassinés violemment. Et les pays dont ils proviennent sont dévastés depuis des années par des conflits dans lesquels les grandes puissances ont leur part de responsabilité. Je crois que le véritable critère qui nous permet de tracer une ligne entre les actes de barbarie et la légitime défense est le degré d’irrationnel, de démesure, de haine et de volonté de vengeance qui les motive. Ou est-ce que Bin Laden, qui travaillait pour la CIA, ne devient un fanatique terroriste qu’en changeant de camp?

Ceux qui sont naïfs, par contre, sont ceux, nombreux, qui pensent que notre sécurité ne dépend que des forces militaires. Et ils sont trop nombreux ceux qui, dans les cercles dirigeants de nos sociétés, préfèrent oublier que l’éducation est à moyen terme plus décisive face au fanatisme que les technologies de défense les plus sophistiquées. Et que face à la misère et à l’injustice séculière ou aux explosions révolutionnaires, nées encore une fois de l’exclusion et du désespoir, il n’y a d’autre alternative que la coopération et la solidarité. Mais les budgets sont ce qu’ils sont. Les dépenses militaires sont ce qu’elles ont toujours été et elles augmentent suffisamment chaque année. Et l’aumône que le gouvernement consacre à la coopération internationale n’arrive même pas à ce qu’elle était après les campagnes nationales pour le 0,7 %, surtout pour les pays et ONG qui ne jouissent pas de la sympathie du gouvernement actuel.

Mais la réalité est têtue, cette civilisation et cette globalisation ne fonctionnent pas. Du moins pour la majeure partie de l’humanité. Et c’est pour ça que même les privilégiés des plus hautes tours ne sont pas en sécurité. À nouveau, nous nous trouvons à un carrefour historique et à nouveau se pose à nous la question: Avons-nous encore le temps? Serons-nous capables de changer de cap? À quel nouvel enfer vont nous conduire ces nouveaux guerriers du bien? Espérons que l’OTAN, quand elle prendra ces décisions, se souviendra du fait que tous les empires se sont considérés comme divins, qu’ils ont sous-estimé la force des «barbares» de la «périphérie» et que, délaissant la justice et la raison, ils sont entrés dans un processus de décadence et ont fini par s’effondrer comme les Tours Jumelles. Et sans arriver à une crise d’une telle ampleur, il faut prendre sérieusement en compte la possibilité que l’OTAN puisse se trouver face à son premier grand Vietnam. Nous avons tissé un tel enchevêtrement global de subjectivisme narcissique collectif, d’injustices flagrantes, de grands silences et de mensonges médiatiques, que peut-être que nous ne serons pas capables d’en sortir volontairement ou qu’il ne reste plus de temps pour l’équité, la coopération et l’éducation. Le temps présent n’appartient-il qu’aux durs généraux libérateurs du Mal?