Réfugiés rwandais en Tanzanie
Ngara, Tanzanie
10.06.02
Certains parmi nous résident depuis 8 ans dans des camps en Tanzanie. Le HCR nous estime à 25.000. Mais les pays occidentaux nous ont oublié et en même temps ils ont oublié les raisons qui nous ont fait fuir. Nous, les réfugiés en Tanzanie, ne sommes certainement pas des assassins, comme le prétendent certains média. Au contraire, nous sommes les victimes des dirigeants cupides et avides de vengeance.
Nous ne pouvons et n'osons pas retourner au Rwanda, avec raison !
L. H. : Quand je retournais en décembre 1996 chez moi dans la commune de Ngenda je constatais que ma parcelle, dont j'étais le propriétaire, était divisée en 6. Moi-même je recevais la partie la moins fertile. Ce terrain ne me permet pas d'entretenir ma famille de 6 enfants. Pour cette raison je suis retourné en avril 1999 vers la Tanzanie. Je voulais survivre! Où pourrais-je encore aller au Rwanda ? Il n'y a plus de place pour moi !
M. K. : Je me suis réfugié en Tanzanie en décembre 2001 après que j'ai pu échapper de la prison de ma commune dans la préfecture de Butare où j'ai été incarcéré pendant 7 ans. Mon père était bourgmestre mais à été tué en 1994 quand le FPR à pris le pouvoir. J'étais l'aîné de la famille, j'avais à l'époque 15 ans, mais on m'a mis en prison parce que j'étais le fils du bourgmestre. Je n'ai jamais été accusé par quelqu'un et je n'ai jamais eu un dossier judiciaire. Puis-je retourner au Rwanda après un traitement tellement injuste ?
H. G. : Après 7 ans d'exil dans des camps de réfugiés, je suis retourné au mois d'avril 2001 vers ma région d'origine dans la préfecture de Byumba. J'étais avec ma vielle maman, un petit frère et une petite soeur. Quatre mois plus tard j'étais cité devant le tribunal. Je suis retourné au camp en Tanzanie sachant que beaucoup de ceux qui doivent comparaître devant le tribunal ne reviennent plus et que cela serait mon sort. Deux mois plus tard, au mois de novembre 2001, un ami est venu me dire que la police me cherchait partout. Comme j'étais introuvable, ma maman et mon frère cadet ont été tués, ma petite soeur reste seule. Ma soeur mariée me rejoint, au mois de mars 2002, avec les trois plus jeunes de ses enfants. Elle me raconte que son mari et l'aîné de ses fils ont été tués sous le prétexte que la famille pourrait s'exiler en Uganda. Je n'avais pas 14 ans en 1994. Comment pourrais-je retourner au Rwanda ? Non, ce n'est pas possible.
H. : Au mois de mai 1995, des camions militaires nous ramenaient au Rwanda à partir des camps de réfugiés du Burundi. Au mois de mars 1999 il y a eu à partir du Congo des invasions au Nord du pays. Mes parents et 5 autres du secteur Kavumu dans la commune Ngenda ont été tués à coups de bâtons lors d'une réunion publique du secteur. Ils étaient accusés d'avoir logé des personnes du Nord du Rwanda. Mes parents ont été tué sans le moindre procès. Cette réunion publique de tous les hommes du secteur était présidée par le sous-préfet de Kanzenze. Moi, H., j'avais 16 ans et je me suis enfuis vers la Tanzanie pour sauver ma vie. Oserais-je un jour retourner au Rwanda ? Je ne le crois pas.
Diverses autorités Rwandaises viennent régulièrement nous visiter au camp. Ils tentent de nous persuader que tout va bien au Rwanda et qu'il y a de la paix partout. Mais quand nous demandons au préfet de Kibungo pourquoi il y a toujours des arrestations et qu'il y a tous les mois 200 à 300 nouveaux réfugiés rwandais qui arrivent, il n'a comme réponse que : "revenez au Rwanda, nous avons besoin de vous pour reconstruire le pays et puis nous discuterons de tous les problèmes".
A. K. : Sous l'initiative du Haut Commissariat des Réfugiés, j'ai visité en novembre 2001 avec d'autres réfugiés des communes de Kibungo et de ma région natale, Butare. J'ai effectivement pu constater qu'il n'y avait plus de guerre. Mais mes voisins me racontaient que l'armée arrête souvent des jeunes lors des contrôles des cartes d'identité. Beaucoup d'entre eux ne revenaient plus. Les voisins nous racontaient qu'ils étaient envoyés au front au Congo. Ils nous racontaient aussi que d'autres personnes sont arrêtées et enfermées en prison en attendant les procès de "Gacaca". Le président de la Commission Nationale des Droits de l'Homme a exprimé à la radio son inquiétude concernant les tortures lors des interrogatoires des prisonniers et du refus de libérer effectivement les prisonniers qui ont été acquittés. Vous comprendrez que dans de telles circonstances, je ne désire pas retourner au Rwanda.
A LUMASI, un pêcheur Tanzanien nous racontait qu'il était présent le lundi 4 mars 2002 à l'exécution de 10 Rwandais qui voulaient se réfugier en Tanzanie. De son bateau il voyait au bord de la rivière les soldats rwandais sortir plusieurs personnes hors des roseaux. Par curiosité il s'est mêlé à des rwandais qui étaient interpellés par les soldats pour reconnaître ses personnes. Evidemment, personne n'avait jamais vu qui que se soit. Là dessus, le commandant des soldats ordonnait aux habitants des collines de prendre des bâtons et de les battre à mort. Par la suite, les villageois étaient obligés de creuser un trou sur place et d'y enterrer les corps. Il y avait 10 personnes, deux hommes, des femmes et leurs enfants! Nous ne savons pas d'où ils étaient originaires. Ce témoignage nous a davantage apeuré.
Ceci n'est qu'une partie des témoignages des nombreux réfugiés qui arrivent chaque mois.
Comme plusieurs autorités nous demandent de retourner au Rwanda, nous supplions tous qui sont concernés par la justice et la paix ne pas nous oublier. Non, nous ne sommes pas des assassins, mais nous ne pouvons plus retourner au Rwanda sans nous exposer aux pires dangers. Nous constatons, huit ans après les massacres de 1994, qu'il n'y a pas encore de PAIX dans notre "PATRIE". La plupart d'entre nous n'était pas encore né ou était de petits enfants à ce moment; plus de 60% des réfugiés actuels sont nés après 1980 et n'avaient même pas 14 ans en avril 1994.
Si nous ne pouvons pas rester en Tanzanie, nous demandons au Haut Commissariat des Réfugiés de nous chercher un autre pays d'accueil où nous pourrions construire une nouvelle vie. Nous vous demandons tous, au nom de tous les réfugiés, de ne pas nous abandonner, mais de nous aider.
Au nom des réfugiés rwandais en Tanzanie.