Il ne s'agit pas de faire ici les louanges des victimes de l'attentat du 6 avril 1994. Juvénal Habyarimana, la cible centrale, mais pas l'unique visée par ceux qui en sont responsables représentait la structure d'un état en crise depuis le coup d'état manqué préparé par le colonel Kanyarengwe et le major Lizinde au début de l'année 1980. Les procès contre Lizinde et surtout celui contre Donat Murego ont terni une première fois l'image d'Habyarimana qui se faisait passer pour le sage «père de la nation».
Pendant la deuxième moitié des années 80, le régime d'Habyarimana s'est dégradé davantage sous l'effet d'une surpopulation alarmante et de la baisse des prix du café. La corruption devenait monnaie courante. Sous la pression de la France Habyarimana était prêt en 1990 à démocratiser son régime. Les premiers pas furent accompli quand le FPR lança une attaque militaire à partir de l'Ouganda dirigée depuis 1986 par Yoweri Museveni. Sous l'impulsion des différentes agressions du FPR, la démocratisation, bien que poursuivie n'avait plus de chances réelles. Les démocrates se divisaient le long d'une ligne pour ou contre un compromis avec le FPR. Habyarimana perdait de plus en plus ses prérogatives présidentielles et le contrôle de la situation. Les premiers grands massacres contre la population Bagogwe en 1992 font mobiliser l'opinion internationale contre lui et sa famille. Après l'assassinat de Melchior Ndadaye, le 21 octobre 1993, par l'armée tutsi du Burundi, l'équilibre régional est perturbé et le processus de paix entamé par les accords d'Arusha du 4 août 1993 hypothéqué. Curieusement Habyarimana et son collègue burundais sont assassinés juste au moment où ils avaient décidé de mettre en œuvre les dispositions de ces accords.
Personne ne peut nier que cet attentat est le point de départ des massacres systématiques qui ont eu lieu en été 1994 contre la minorité tutsi dans la partie du Rwanda défendue par un Etat en dissolution dirigé par un gouvernement intérimaire en fuite. Notamment le chercheur belge Filip Reyntjens insiste en outre -fait négligé souvent- qu'en même temps des massacres graves contre la population hutu ont eu lieu dans les parties du Rwanda contrôlées par l'armée du FPR.
Il est évident que la déstabilisation de toute l'Afrique centrale après la victoire militaire du FPR est liée aux événements suivant l'attentat du 6 avril 1994. La question de la responsabilité de cet attentat est, donc, primordiale. Pourtant une recherche sérieuse de son arrière-fond est seulement à ses débuts. Les faits restent dans l'ombre.
En plus de la question de la responsabilité de l'attentat du 6 avril 1994 le présent texte aborde
• les causes de l'abandon des Tutsi au Rwanda
• l'interconnexion des événements au Burundi et au Rwanda
• la question des réfugiés rwandais disparus
• la guerre au Zaïre et la chute de Mobutu
• la performance des nouveaux régimes à Kigali et à Bujumbura et
• le rôle de la communauté internationale.
L'attentat du 6 avril 1994 privait non seulement deux états de leur direction et décapitait l'armée rwandaise mais anéantissait en même temps presque toute l'opposition rwandaise contre les accords avec le Front Patriotique Rwandais (FPR). Jusqu'à présent il n'y a pas de réponse définitive à la question de la responsabilité de l'attentat du 6 avril 1994. Vu que cet événement fut le détonateur de la plus grande catastrophe humanitaire après les crimes commis par les Khmer Rouges au Cambodge, il est étonnant que, ni le rapport de la «Commission d'enquête parlementaire concernant les événements du Rwanda» établi par le Sénat belge en décembre 1997, ni celui de la «Mission d'information sur le Rwanda» de l'Assemblée Nationale française (publié en janvier 1999) menèrent des investigations approfondies sur la question de la responsabilité de l'attentat du 6 avril 1994. Par contre les deux rapports examinent d'une façon beaucoup plus détaillée la question de l'arrière-fond psychosocial du génocide. Ces résultats doivent servir de preuve que les massacres commis par les milices Interahamwe, Impuzamugambi et leurs alliés pendant l'été 1994 auraient été préparés de longue date et se seraient déroulés selon un plan minutieusement élaboré par les forces soutenant le régime du général Juvénal Habyarimana. On cite souvent le cas du Général Nsabimana qui a passé à son cousin Jean Birara une liste de plus de mille personnes destinées à être assassinées pour prévenir la Belgique. Cette liste prouve que l'assassinat politique est devenue monnaie courante au Rwanda à partir de l'agression du FPR, le 1er octobre 1990. En effet un grand nombre de personnes sur cette liste ont été assassiné les jours suivant l'attentat. Mais est-ce que cette liste est une preuve pour un génocide planifié? Les deux rapports en sont convaincus. Ils font en outre penser que les victimes de l'attentat étaient les instigateurs du génocide dont le déclenchement avait pourtant comme préalable la mort de ces mêmes instigateurs. Est-ce vraisemblable?
Déjà une première analyse de la liste des victimes doit semer des doutes en ce qui concerne l'hypothèse de la responsabilité de la droite rwandaise pour l'attentat, hypothèse avancée immédiatement après l'attentat par le FPR et défendue jusqu'a présent par des personnalités de différentes affiliations politiques.
Même si l'on peut comprendre l'argument que les ultra hutu voulaient empêcher Habyarimana d'appliquer enfin les accords d'Arusha du 4 août 1993, il faut se poser la question de savoir si ces extrémistes avaient un intérêt à l'anéantissement de trois militaires qui étaient notoires pour leur réticence vis-à-vis des accords d'Arusha notamment après l'assassinat du président burundais Melchior Ndadaye le 21 octobre 1993. Ont trouvé la mort dans l'avion présidentiel les militaires suivants:
• le Général Deogratias Nsabimana, Chef d'état major des Forces Armées Rwandaises (FAR)
• le Colonel Elie Sagatwa, chef du cabinet militaire du Président Habyarimana (frère de l'épouse du Président Habyarimana)
• le Major Thaddée Bagaragaza, responsable de la maison militaire du Président rwandais (ancien Chef de la Garde Présidentielle).
On a avancé l'argument que Habyarimana les a emmenés à Dar Es-Salaam parce qu'il se croyait protégé contre un attentat s'ils se trouvaient à bord de son avion. Juvénal Renzaho, le conseiller pour les affaires étrangères du Président rwandais, était le seul passager à bord qui -selon une brochure écrite par un membre allemand du mouvement du Prayer Breakfast- poussait Habyarimana à accepter enfin la mise en application des accords d'Arusha. Des observateurs ont remarqué que les services du Général Nsabimana n'étaient pas exigés et qu'il ne cachait pas lui-même son étonnement de se trouver à Dar Es-Salaam.
Quels auraient pu être les motifs d'un groupe de conjurés hutu de droite de vouloir se débarrasser de ses militaires? Gérard Prunier a exprimé l'avis devant la Commission parlementaire française que Nsabimana et Sagatwa s'étaient ralliés à Juvénal Habyarimana contre «Madame et ses frères» et que c'est pour cette raison que les extrémistes hutu, responsables selon lui de l'attentat du 6 avril 1994, n'avaient pas d'objections contre leur mort. Cette hypothèse contredit fortement l'appréciation de beaucoup d'autres observateurs.
Une autre hypothèse considère les colonels Serebuga et Rwagafilita comme le noyau dur de l'opposition. Depuis l'assassinat du colonel Mayuya en 1989, on soupçonnait Serebuga d'y avoir été impliqué parce qu'il considérait Mayuya comme un des possibles «princes héritiers» de Juvénal Habyarimana. Cela expliquerait pourquoi Habyarimana avait souhaité -selon les informations données par James Gasana- la marginalisation des colonels Serebuga, Rwagafilita et Bagosora. Après la mise en retraite des deux premiers, seul Bagosora a pu conserver un poste de responsabilité au Ministère de la Défense. L'implication de Serebuga et Rwagafilita à côté de Bagosora dans un coup d'Etat est cependant presque impossible du fait que les deux retraités n'étaient même pas présent à Kigali le soir de l'attentat.
Beaucoup d'observateurs considèrent Mme Kanziga-Habyarimana et son akazu comme une sorte de spiritus rector de l'opposition contre la coopération étroite avec le FPR. Si jamais elle avait favorisé un changement politique faut-il croire qu'elle n'aurait pas été au courant de la préparation d'un attentat ou faut-il vraiment croire qu'elle a préparé la mort de son mari pour rendre possible le génocide planifié par elle et ses amis? Cette thèse est soutenue par les milieux proches du FPR mais également par une série de chercheurs appartenant à «l'école historique franco-burundaise».
Filip Reyntjens a le mérite d'avoir minutieusement reconstruit les événements de la soirée du 6 avril et des trois jours suivants. Rien n'indique que les membres du fameux akazu ont déployé des actions suspectes. Sindikubwabo et Kambanda, Président et Premier Ministre ad intérim à partir du 9 avril 1994 sont également hors de soupçons. Qui, donc, peuvent être ces extrémistes qui auraient pu préparer un attentat si raffiné et ne pas paraître sur scène après sa réussite? Personne n'a pu les identifier jusqu'à présent
Si par contre, on n'exclut pas l'hypothèse de la responsabilité du FPR, on est ébloui comment l'attentat servait objectivement ses intérêts:
• Seul le FPR pouvait être sûr que personne ne voulait prendre le pouvoir tout de suite après l'attentat (Si au contraire l'akazu était responsable, il y aurait eu tout de suite une déclaration à la radio!).
• «Le FPR possédait des missiles sol-air et savait les manier» (Rapport français).
• Etant donné que la France n'était «plus présente militairement sur le terrain» (Rapport français) le FPR pouvait être sûr que l'attaque suivant l'attentat ne pouvait pas être gênée militairement par les français comme c'était le cas en février 1993.
• Seule une situation chaotique au Rwanda permettrait aux forces armées du FPR d'avancer militairement sans courir en plus le risque de se heurter à une opinion internationale défavorable, autre raison pourquoi le FPR a dû interrompre son avancée vers Kigali au mois de février 1993.
• Seul le FPR pouvait avoir un intérêt d'éliminer le président burundais en même temps que le Chef de l'Etat rwandais.
• Sachant que les milices hutu réagiraient d'une façon meurtrière contre les Tutsi de l'intérieur, le FPR pouvait être sûr que l'opinion internationale pencherait en sa faveur.
• De ce fait le FPR pouvait être sûr que la mort de trois pilotes français ne pouvait pas être vengée immédiatement. (Puisque la droite hutu ne pouvait pas risquer de perdre le soutien de la France, elle n'aurait pas risqué de tuer trois pilotes français.) Par ailleurs le FPR connaissait la réticence d'une grande partie de la classe politique française, du premier ministre Balladur notamment, contre un nouvel engagement militaire en Afrique.
• Personne ne peut nier que les élections prévues dans l'accord d'Arusha représentaient un risque majeur pour le FPR. L'élimination des présidents rwandais et burundais et de la direction militaire du Rwanda créerait à coup sûr un désordre politique qui exclurait toute idée d'élections générales dans un avenir prévisible.
• Seul le FPR pouvait être sûr que les Etats-Unis ne demanderaient pas immédiatement après l'attentat une investigation des circonstances de l'attentat..
Il est à souligner que tout ce qui précède n'a pas de qualité de preuves juridiques. On est obligé de travailler sur une base hypothétique. Mais une chose est claire: Ni Paul Kagamé ni le côté américain n'ont jusqu'à présent fait un effort pour investiguer sérieusement les faits -bien au contraire, ils ont empêché de telles investigations. Peut-on faire des reproches à tous ceux qui prennent ce silence comme preuve de complicité? La recommandation N° 52 de la Commission belge de fin 1997 est d'actualité: «Les Nations Unies doivent prendre l'initiative de mener une enquête internationale sur l'assassinat des présidents du Burundi et du Rwanda en avril 1994».
Et surtout: Pourquoi le FPR n'a-t-il pas demandé une intervention en faveur des Tutsi menacés après le début des massacres massifs et pourquoi a-t-il au contraire menacé de considérer les casques bleus belges -jusque-là haïs notamment par les Forces Armées Rwandaises (FAR)- comme ennemis s'il ne se retiraient pas immédiatement après l'évacuation des blancs?
Le rapport constitue une sorte d'aveu de culpabilité collective pour avoir laisser les Tutsi sans protection. Notamment le retrait des casques bleus belges de l'Ecole Technique Officielle (ETO), le 11 avril 1994, qui a laissé sans abri les Tutsi qui s'y étaient réfugiés sous leur protection, est sévèrement critiqué.
Le rapport français reprend également l'information intéressante fournie dans le rapport belge que la CIA, en analysant la première séries d'accords d'Arusha concluait à leur échec et estimait que des violences allaient éclater et provoquer l'assassinat d'un demi million de personnes. Le rapport belge date cette analyse cependant en 1994. Herman Cohen, sous-secrétaire d'Etat aux Affaires africaines du gouvernement américain entre avril 1989 et avril 1993, la situe fin 1992 Cet un des éléments sur lesquels repose le jugement général que les informations disponibles n'étaient pas utilisées à leur juste valeur. C'est pour cette raison que la Belgique aurait mal apprécié la gravité de la situation après l'assassinat des deux Présidents.
Influencé par l'anticléricalisme du sénateur Alain Destexhe, le «père» libéral de la Commission d'enquête, le rapport belge donne une grande priorité à l'examen de la question d'une éventuelle responsabilité de l'Internationale démocrate-chrétienne, pour la préparation du génocide en soutenant trop longtemps le Président Habyarimana.
L'accent, mis excessivement sur la question de savoir si l'on était au courant d'un climat anti-belge se comprend avant tout sur l'arrière fond des casques bleus belge tués le 7 avril 1994. Après le départ des militaires belges, fin 1990, personne ne pouvait se leurrer de l'ambiance de morosité que ce départ a créée dans les rangs de l'armée rwandaise.
Sans l'accuser directement, le Rapport attribue au Président Mitterrand une grande responsabilité dans la catastrophe rwandaise. C'est pour cette raison que la Commission belge recommande: «Bien que cela ne relève pas de sa compétence, la commission pense qu'il y aurait lieu d'examiner de plus près le rôle joué par la France avant, pendant et après les événements». C'est justement ce climat anti-Mitterrand -très répandu également au sein de la gauche française et européenne- qui est à la base de la mission d'information de l'assemblée Nationale française.
Le rapport défend la position de la France au sein du Conseil de Sécurité en optant clairement pour le maintien de la MINUAR et un élargissement de son mandat. La Mission d'information attribue également un jugement positif en ce qui concerne l'Opération Turquoise. La lettre adressée par Edouard Balladur au Président de la République exprime sa crainte de voir la France isolée davantage et explique clairement sa position qu'il ne voulait pas engager la France dans une action visant à empêcher la victoire du FPR.
La Commission rejette tout reproche que la France aurait pu avoir favorisé la création des milices.
On sent par ailleurs fortement que les parlementaires français ne voulaient pas perturber les relations établies avec le FPR et essayaient de ne pas créer des nouvelles dissensions avec les Etats-Unis. Les analyses de la stratégie du FPR ne sont -c'est le moins que l'on puisse dire- pas très poussées. Le rôle des pays anglophones est traité en passant. Le rapport ne cherche même pas à répondre à la question si les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont soutenu -ouvertement ou indirectement- les efforts militaires du FPR. La décision du Conseil de Sécurité du 21 avril 1994 est dénoncée par le rapport comme un encouragement pour les milices Interahamwe de continuer «leur travail». On cite le Président tanzanien Mwinyi qui l'a caractérisée comme «l'une des plus désastreuses décisions jamais prises par le Conseil de Sécurité».
Les rapports parlementaires ne fournissent cependant aucun élément pour apprécier les actions du FPR concernant le génocide. Paul Kagamé a-t-il fait des efforts pour sauver les Tutsi? L'argument avancé souvent en sa faveur que seule la victoire militaire du FPR a pu terminer le génocide soutient l'idée de l'inévitabilité de celui ci. Mais est-ce que ce n'est pas avec le refus de dialoguer avec les autorités intérimaires et la menace contre les casques bleus évoquée ci-dessus que le génocide est devenu inévitable parce que les massacreurs avaient la main libre jusqu'à la victoire du FPR? Kagamé a dû être conscient de ce fait. Il n'a pourtant pas hésité. Il a poursuivi sa stratégie militaire. Cette stratégie qui servait les intérêts des émigrés tutsi a -c'est dur de le dire- objectivement condamné à mort les Tutsi de l'intérieur. L'analyse de la CIA de 1992 prouve qu'une partie au moins de l'administration américaine connaissait le danger. Est-ce que le risque que le FPR a couru est justifiable? Paul Kagamé a fait croire à ses alliés anglophones que la victoire de ses troupes serait rapidement atteinte et que par conséquent les risques de sa stratégie seraient limités. Il s'est trompé. Bien que connaissant la faiblesse des Forces Armées Rwandaises (FAR) depuis l'attaque de février 1993 et sachant qu'elles étaient sans direction valable après l'attentat du 6 avril 1994, il a néanmoins sous-estimé la résistance des FAR. Mais au plus tard à la fin du mois de mai 1994, il n'y avait plus de doutes possibles. Les massacres avaient la qualité d'un génocide. La Communauté internationale était obligée d'intervenir, selon le pacte contre le génocide des Nations Unies de 1948.
Du point de vue de ceux qui considèrent les Hutu comme une race structurellement génocidaire, le sacrifice d'une partie des Tutsi au profit du sauvetage de la communauté en général peut paraître justifié. Mais la question reste de savoir si cette appréciation de la situation était juste et surtout s'il n'y avait pas d'autres solutions pour garantir la survie à la communauté tutsi. Est-ce que les Etats Unis n'auraient pas été prêts à courir au secours du FPR si Paul Kagamé leur avait transmis un vibrant appel? Il n'existe aucun document prouvant qu'il l'a fait. Le FPR a refusé maintes fois l'offre de coopération avec le général Dallaire, chef des casques bleus de la MINUAR. Pourtant celui-ci était, probablement sous l'influence de l'épouse canadienne du Ministre du Travail Landoald Ndasingwa plutôt pro FPR au début. Mais il est devenu son adversaire quand il a dû constater que le FPR ne voulait pas coopérer pour le sauvetage des Tutsi à l'intérieur du Rwanda. Un triste constat est inévitable : Paul Kagamé est probablement le seul homme qui aurait été à même de sauver au moins une partie de la Communauté tutsi à l'intérieur du Rwanda. Il n'a même pas essayé d'entreprendre les démarches nécessaires. Pour lui la victoire militaire avait une priorité absolue.
L'élection de Sylvestre Ntibantunganya comme Président de la République burundaise, le 30 septembre 1994, ne pouvait pas stabiliser la situation, vu le fait que l'armée burundaise ne voulait pas, de commun accord avec les nouveaux maîtres de Kigali, coopérer avec un Président hutu. Son renversement, le 25 juillet 1996 par l'armée et la remise en place de Pierre Buyoya n'avait, donc, rien d'étonnant. On peut considérer ce nouveau putsch au Burundi comme un préalable à la «solution finale» de la question des réfugiés rwandais au Zaïre.
Il est tout à fait compréhensible que le gouvernement de Kigali, dominé par le FPR se soit inquiété de la présence des militaires et des réfugiés -y compris des milices responsables des massacres de l'été 1994- dans des camps énormes à proximité de sa frontière. Il avait un intérêt de contrôler cette situation. Kigali soupçonnait Mobutu de collaborer avec le gouvernement en exil et les ex-FAR. N'Gbanda eut probablement raison que les militaires rwandais ont pu cacher une partie de leurs armes mais il faut insister également sur le fait que Mobutu avait un grand intérêt de se procurer de leur armement. De ce fait, l'ex-armée rwandaise a été désarmée. Kigali avait un intérêt majeur d'affirmer le contraire. Si Paul Kagamé, entre-temps Vice-Président et ministre de la Défense, avait pu convaincre ses alliés du danger réel d'une reconquête, il aurait pu trouver un soutien pour la solution radicale à ce problème. On a pu observer qu'il ne favorisait pas une rentrée massive des réfugiés. Il a fait beaucoup pour les dissuader. La dissolution forcée le 24 avril 1995 du camp des réfugiés à Kibeho (dans l'ex-zone de protection de l'Opération Turquoise) est avec plus de deux mille morts, le cas le plus spectaculaire.
En 1996, la situation est considérée comme insoutenable par Kigali. La mort prévisible de Mobutu (après une opération d'un cancer) devient la sonnette d'alarme. Que se passerait-il si Etienne Tshisekedi devenait Président démocratiquement élu au Zaïre? Kigali, Bujumbura, Kampala, l'Ethiopie de Zenavi, tous ces régimes militaires avaient horreur d'une éventuelle contagion démocratique. En plus, Kigali craignait que Tshisekedi mette effectivement en œuvre la ligne préconisée par le premier ministre zaïrois Kengo wa Dondo. Celui-ci a sollicité, auprès du gouvernement américain, un soutien pour un transfert des réfugiés au Rwanda dans des camps protégés par des soldats internationaux. Kigali a toujours saboté une telle solution sans la refuser officiellement. Kagamé a finalement pu convaincre Washington - probablement pendant sa visite, en été 1996, - que des camps de réfugiés, à l'intérieur du Rwanda, constituerait un grand risque et qu'il faudrait trouver une solution radicale. La solution préconisée par Kengo wa Dondo a été écartée. La cote de Kengo baissait visiblement à Washington. La carte Kabila rentra en jeu. Une propagande internationale contre les réfugiés fut lancée pour préparer le terrain de la dissolution forcée des camps. Cependant le Président Clinton était pendant un moment en faveur de la «solution Kengo» et a même envoyé le général Smith avec un contingent de militaires américains à Goma. Quand les réfugiés, qui étaient déjà en route vers l'intérieur de Zaïre apprirent cette nouvelle, une partie d'entre eux put faire demi-tour pour rentrer au pays. Dans une action spectaculaire, concerté par Roger Winter, qui était pendant de longues années en contact avec les émigrés Tutsi, en Ouganda, en sa fonction de chef du US-Committee for Refugees, Kabila et Kagamé ont pu convaincre leurs alliés à Washington de retirer les troupes américaines. La «chasse aux réfugiés» qui se trouvaient encore au Zaïre et la guerre pour renverser Mobutu pouvait commencer. Le destin des réfugiés était scellé. La déclaration de l'ambassadeur américain à Kigali du 21 janvier 1997 en est une claire indication: "Les agences humanitaires doivent s'en aller et cesser de nourrir des tueurs. Ceux-ci se volatiliseront alors dans la nature à la recherche de quoi manger laissant derrière eux les otages. Si nous n'agissons pas ainsi, nous serons en train d'échanger les enfants de Tingi-Tingi contre des enfants qui seront tués ou deviendront orphelins à l'intérieur du Rwanda." Concernant les réfugiés en Tanzanie, le Rwanda se trouvait devant un fait accompli quand le gouvernement tanzanien a décidé de les renvoyer par force au Rwanda à partir du 16 décembre 1996.
Il est toujours peu compréhensible pourquoi les Etats Unis et la Grande Bretagne ont choisi Kabila comme allié. Pourquoi n'ont il pas fait le moindre effort pour trouver une solution démocratique après la mort prévisible de Mobutu? Honoré N'Gbanda nous transmet une scène presque touchante. Quand Bill Richardson a transmis à Mobutu l'ultimatum du Président Clinton pour la démission du maréchal, celui-ci aurait répondu: «C'est bizarre comme votre message coïncide avec le discours de Kabila. Que faites-vous de la démocratie que vous avez soutenue dans ce pays? Maintenant vous légalisez la prise de pouvoir par la force?»
Ils l'ont légalisée et ont dû se rendre compte que Kabila ne voulait pas jouer le jeu de ses alliés rwandais et ougandais. Il a renvoyé les soldats rwandais et leur conseillers. Ceux-ci ont répondu -à l'instigation de l'ex-ministre des affaires étrangères Bizima Karaha- par l'organisation d'une révolte qui a éclaté le 2 août 1998.
L'instabilité règne depuis dans toute la région. Colette Breackman, dont les jugements ne se sont pas toujours avérés corrects peut avoir, cette fois-ci, raison en écrivant le 10 mars 1999, dans LE SOIR: «Le conflit en République démocratique du Congo (RDC), qui aurait dû être une guerre-éclair, entre dans son septième mois et aucune issue n'est encore en vue, malgré la multiplication des médiations. Aucun des deux camps en présence ne semble prêt à baisser les bras, malgré les pressions politiques et économiques qui s'exercent sur tous les protagonistes.»
Depuis l'établissement du nouvel Etat, une bonne partie de ses alliés hutu sont morts (Lizinde, Nkubito, Sendashonga), se trouvent en exil (Twagiramungu, Nsanzuwera, M.-V. Ndagijimana) ou ont perdu leurs postes (Kanyarengwe, Birara). Seul Pasteur Bizimungu occupe toujours le poste de Président de la République, sans pour autant être en mesure d'influencer la politique. Même l'historien Gérard Prunier qui défendait au début la prise de pouvoir de Paul Kagamé a témoigné selon le procès verbal de son audition devant la Commission d'information sa déception: «Il a tenu à signaler que les Américains se retrouvaient désormais vis-à-vis du gouvernement rwandais exactement dans le même type de relations, aux prises au même type de manipulations, et ce, avec la même naïveté» comme la France se trouvait vis-à-vis d' Habyarimana. Le pouvoir à Kigali est effectivement devenu «un bunker ethnique tutsi» (Prunier). Les nouvelles autorités ne contrôlent qu'une partie du territoire national et gardent toujours plus de cent mille Hutu, considérés comme génocidaires, en prison et sont soupçonnés d'avoir commis des massacres contre la population civile.
La France est particulièrement impliquée dans la affaires de la partie francophone de l'Afrique. Mais le monde anglophone joue également un grand rôle. La crise des Grands Lacs en est un exemple instructif. On peut suivre l'analyse d' Herman Cohen qui fut pendant quelques années «l'africain de service» de George Bush. Il a confirmé que les Etats Unis n'avaient pas une stratégie pour l'Afrique et encore en 1990, ils étaient contents de l'arrivée de soldats français au Rwanda. Au début, ils n'ont pas soutenu le Président Museveni pour aider le FPR à conquérir le pays de leurs pères. Du procès-verbal de son audition, on retient: «M. Herman Cohen a confirmé que les Etats-Unis étaient très favorables à l'Ouganda et au président Museveni pour plusieurs raisons. (...) Il est vrai que les Etats-Unis craignaient une déstabilisation en provenance du Soudan mais ils ont toujours refusé, du moins lorsque M. Herman Cohen était aux affaires, de vendre des armes à l'Ouganda bien que M. Museveni disait craindre une invasion des forces soudanaises.(...) M. Herman Cohen a rapporté que le président Museveni pensait, avec raison, que les Etats-Unis seraient réticents à critiquer publiquement l'Ouganda pour l'invasion du Rwanda par le FPR. Ce fut sans doute une erreur de Washington de ne pas demander qu'il soit mis fin à l'invasion et que les envahisseurs se retirent en Ouganda. Les Etats-Unis ont surtout pensé à utiliser cette invasion comme un moyen d'encourager des négociations entre Rwandais pour une transition démocratique.»
Les choses ont pourtant changé après le départ du francophile Herman Cohen et l'arrivée de George Moose en 1993. Depuis il n'y avait plus de concertation entre la France et les Etats Unis. A Washington, deux groupes se disputaient sur la meilleure stratégie. D'une part on mettait des brides à l'administration en créant la Presidential Decision Directive N° 25 en 1994, d'autre part un groupe qui s'intéressait avant tout au containment de l'islam soudanais était obligé d'agir en secret pour contourner cette directive. Le soutien de Museveni, pour mettre en œuvre sa stratégie régionale dirigée contre Khartoum, dans laquelle la victoire du FPR était un élément clé ne pouvait pas être discuté sur le marché public. On ne pouvait même pas la délibérer avec la France, celle-ci étant considérée être trop clémente vis-à-vis de Khartoum. A partir de 1993, on peut observer que le langage démocratique perd sa dominance en faveur du terme efficacité dans la lutte contre le terrorisme islamique. Les nouveaux «mousquetaires» tiennent depuis le devant de la scène. Le point culminant constituait l'encouragement public à Kampala par Madeleine Albright le 10 décembre 1997 pour John Garang de renverser le régime de Khartoum. A ce moment l'alliance était complète. De l'Erythrée à Kinshasa des régimes militaires se basant sur des ethnies minoritaires étaient au pouvoir et une attaque contre le Soudan était susceptible de réussir. Mais le point culminant est devenu le point de départ pour la chute. Le monde arabe entier ressentit le défi. Devant la menace de voir Khartoum sous l'influence de l'Afrique Noire de nouvelles alliances se sont créées. La guerre en RDC est la démonstration claire. Un jour ou l'autre les Etats Unis seront obligés de s'allier aux forces démocratiques pour arriver à une stabilisation durable et authentique qui devrait être leur intérêt principal.
Reprenons le «testament» de Warren Christopher du 10 octobre 1996: «Plusieurs gouvernements continuent de faire la sourde oreille aux aspirations de leur peuple. Mais il nagent à contre-courant de la vague démocratique qui déferle sur leur continent. (...) La meilleure stratégie de prévention des conflits réside dans la démocratie.»
Une fois des gouvernements acceptés établis, le Rwanda, le Burundi et le Congo de l'est pourraient attaquer le grand défi que constitue l'érosion des sols et garantir la sécurité alimentaire de leurs populations par le terrassement des collines. Cette grande transformation de la base de la production agricole pourrait être accomplie dans un effort collectif -soutenu par la Communauté internationale- de la jeune génération vouée au chômage autrement.
Les résultats des deux rapports parlementaires et de la recherche scientifique - pourtant à ses débuts seulement -permettent de constater que le danger était connu et que les auteurs connaissaient le risque d'un génocide. Vu sous cette perspective l'attentat constitue un crime contre l'humanité. Habyarimana se trouvait sur le chemin de la démocratie, hésitant bien sûr, mais les commanditaires de son assassinat n'avaient pas d'intérêt dans l'établissement d'un ordre démocratique. Ils ont fait tort à l'Afrique toute entière.
Ayant dénoncé les crimes des deux côtés dans mes publications depuis 1994, j'en sais quelque chose. Je refuse d'accepter la logique militaire du FPR et de l'armée burundaise. L'assassinat de Seth Sendashonga à Nairobi, le 16 mai 1998, fut pour moi le signal définitif que Kigali refuse tout compromis raisonnable avec les représentants de la société civile rwandaise. Un vrai compromis entre le deux grands groupes sociaux me semble, cependant, indispensable pour le Rwanda et le Burundi. Ceux qui veulent empêcher une telle solution me traitent, par conséquent, de «raciste hutu». En critiquant la position des ultras hutu j'ai été l'objet de méfiance de ce côté-ci. Pourtant, je ne suis ni pro-hutu ni pro-tutsi. Je lutte en faveur d'une paix juste et équitable. Je cherche la vérité et je crois profondément aux valeurs démocratiques. Les militaires en place n'aiment ni l'un ni l'autre. J'espère néanmoins que mes efforts peuvent contribuer un peu -pour reprendre encore une fois les mots de Filip Reyntjens- «à réorienter le débat vers les faits, les analyses, la recherche de la vérité. Ce n'est qu'ainsi qu'on parviendra peut-être à sortir de la violente impasse dans laquelle se trouvent le Rwanda et toute la région des grands lacs.»
Monsieur le Président de la République,
Nous sommes tombés d'accord pour considérer que la France ne pouvait rester passive devant le drame du Rwanda, parce qu'il s'agit de l'Afrique, parce qu'il s'agit d'un pays francophone, parce qu'il s'agit d'un devoir de morale.
Nous avons donc décidé ensemble d'envoyer des soldats français dans la région. Les conditions de réussite de l'opération me paraissent être les suivantes:
Autorisation par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Nous serons fixés aujourd'hui;
Limitation de l'opération dans le temps à quelques semaines en attendant l'arrivée de la MINUAR. C'est également décidé mais il ne faut pas nous dissimuler qu'il nous sera très difficile de partir si la MINUAR n'arrive pas, et que son arrivée n'est pas certaine;
Limitation des opérations à des actions humanitaires (mettre à l'abri des enfants, des malades, des populations terrorisées), et ne pas nous laisser aller à ce qui serait considéré comme une expédition coloniale au cœur même du territoire du Rwanda. Toute occupation durable d'un site ou d'une partie du territoire rwandais présenterait de très grands risques, compte tenu de l'animosité qu'elle susciterait et de l'interprétation politique qui lui serait donnée;
Positionnement de nos forces à proximité de la frontière, en territoire zaïrois, le seul qui nous soit disponible;
Déclenchement des opérations, dès lors que des contingents significatifs nous seraient fournis par d'autres pays, sauf peut-être telle ou telle opération à la frontière que nous pourrions conduire seuls.
Je crois que toutes les précautions examinées doivent être prises et que toutes les conditions que nous avons posées doivent être respectées, faute de quoi nous serions entraînés beaucoup plus loin que nous ne le voulions et avec des risques incalculables, dans un conflit qui risque d'avoir des répercussions dans toute la région.
Je suis frappé de notre isolement. Certes, les bonnes paroles et les encouragements ne font pas défaut. Mais il ne faut à aucun prix nous embourber seuls, à 8.000 kilomètres de la France, dans une opération qui nous conduirait à être pris pour cibles dans une guerre civile.
Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président de la République, l'expression de ma très haute considération et de mes pensées très déférentes.
signé Edouard Balladur