Raisons pour une acceptation


Juan Carrero Saralegui
Fondation s'Olivar
Majorque
30.08.99

 

Il y a peu de choses qui soient pour moi aussi difficiles et ingrates que d'essayer d'expliquer ce qui vient du coeur. Et je me trouve cependant à nouveau dans cette situation. Cet élan du coeur qui a conduit certains de mes amis à proposer ma candidature et qui fait qu'ils sont convaincus que cela a du sens, même si le prix Nobel ne m'est finalement pas décerné, est le même que celui qui m'a animé à l'accepter. Vouloir l'expliquer, c'est le réduire et l'appauvrir. Mais il est certain que les raisons existent et je vais tenter de les exposer dans cet article.

Un grand nombre de ceux qui, à mon avis, connaissent le mieux la situation dans la région des Grands Lacs africains, ont misé sur ma candidature au prix Nobel de la paix, comme dans l'espoir que la vérité sur tout ce qui se passe là-bas se fera jour, une vérité indispensable pour une paix juste. Parmi tous ces appuis, il y en a un qui revêt une importance spéciale, c'est celui du RDR, l'organisation d'exilés rwandais la plus importante du monde. A notre avis, la tragédie vécue actuellement par les populations de cette région, et même la victoire militaire de petits lobbies extrémistes, n'est possible que parce que ces derniers ont planifié auparavant une véritable guerre médiatique à l'échelle internationale et y ont pleinement réussi. Ma candidature vise ce que l'on pourrait considérer comme un début de solution auquel nous ne sommes pas encore parvenus, ni nous ni d'autres, si ce n'est de façon encore insuffisante, à savoir que l'opinion publique internationale toute entière, et l'opinion publique nord-américaine en particulier, prennent connaissance de l'ampleur de l'oppression exercée sur les populations de cette région, depuis au moins deux siècles, sous la domination de élites tutsies. Cette oppression, mis à part quelques intervalles, a perduré jusqu'à ce jour. L'intervalle le plus long a eu lieu au Rwanda; il a commencé par la révolution démocratique qui a mené à l'indépendance en 1962 et a pris fin en 1994 avec la victoire du FPR (le Front patriotique rwandais), l'organisation militaire créée par une fraction de l'aristocratie tutsie.

Les graves conflits qui affectent cette région, plutôt que des conflits ethniques sont des conflits de pouvoir. Ils datent du début du XIXe siècle, sous le règne de Yuhi IV Gahindiro (si nous nous limitons uniquement au Rwanda puisque, comme je l'expliquerai plus loin et de l'avis de beaucoup, c'est dans ce pays que la situation est le plus enkysté et c'est là aussi que se trouvent les clés de l'avenir de la région). L'oppression de la grande masse de la population, hutue dans sa presque totalité, devient insupportable à partir du règne du Mwami Kigeri IV Rwabugiri, et non seulement elle ne s'atténue pas avec les autorités coloniales allemandes en 1895 et les autorités tutélaires belges en 1916, mais au contraire, c'est un nouveau fardeau qui, des mains de ces dernières, vient accabler encore plus une population pratiquement réduite à l'esclavage. L'injustice sociale et la misère arrivent à un tel extrême que l'administration belge elle-même, et les Eglises en particulier, sont obligées de prendre des mesures de protection en faveur de la grande masse hutue, des mesures qui aboutiront, en 1962, à la révolution démocratique et à l'indépendance.

C'est en 1990 que le puissant lobby des Inkotanyis du FPR (une espèce de seigneurs de la guerre tutsis dont la devise est "régner ou mourir") commença la reconquête du Rwanda à feu et à sang, et c'est avec l'appui d'autres lobbies et d'autres gouvernements, notamment ceux de l'Ouganda et des Etats-Unis. Cīétait alors beaucoup plus que le pouvoir qui était en jeu au Rwanda, l'horizon s'était aggrandi: au nombre des puissants intérêts économiques et stratégiques s'inscrivait également le Zaïre. C'est ainsi que nous nous trouvons devant un problème essentiellement militaire, face auquel les aides humanitaires, d'assistance ou au développement, ou les simples dénonciations de violations des droits de l'homme qui évitent de faire référence aux deruiers motifs économiques et politiques et éludent l'analyse globale de ces évènements, se révèlent insuffisantes. Elles tendent même à se convertir en un analgésique servant à distraire l'attention de l'opinion publique alors que que le cancer progresse inexorablement. Ou, ce qui est encore pire, elles peuvent se convertir en appui économique et en reconnaissance internationale vis-à-vis de dictatures de toute évidence génocidaires.

Il existe un projet inavouable dans lequel la priorité est de procurer toutes facilités pour la spoliation des ressources naturelles de très grande valeur de cette région. Actuellement, sur le plan militaire, la pièce-clé est le FPR, dirigé par Paul Kagame; dans la bataille médiatique, la clé a toujours été et continue d'être le fait d'avoir converti en génocidaire l'ethnie hutue toute entière. Un grand nombre d'évènements terribles de 1994 sont systématiquement manipulés et on ne centre l'attention médiatique que sur ce bref laps de temps. Mais ledit génocide de 1994 doit d'abord faire l'objet d'une investigation beaucoup plus approfondie et il doit ensuite au moins être inscrit dans le cadre de ce qui constitue l'avant-dernier chapitre de cette tragédie du siècle, à savoir l'invasion de 1990 et la reconquête du Rwanda à partir de l'Ouganda par le FRP. Au dernier chapitre, apparaissent les actes de barbarie commis par le gouvernement extrémiste du Rwanda durant ces cinq dernières années, des actes continuellement passés sous silence. Il semble que les massacres, dont

les victimes n'ont pas été les gens du FPR mais les tutsis de l'intérieur du Rwanda, aient donné à cette organisation l'autorisation internationale de réduire à l'esclavage et d'assassiner sans aucun contrôle, à l'intérieur et hors de ses frontières, et d'être dispensé de toute obligation de convoquer des élections ou d'entamer toute négociation quelle qu'elle soit. Ceux qui se posent en victime, et en ont fait leur arme del victimisme, sont en réalité les assassins de 2.500.000 êtres humains, d'après les calculs les plus modérés.

Au Burundi, un pays qui ne porte pas le fardeau de 1994, la situation est quelque peu différente. Un groupe de sept partis de l'opposition, parmi lesquels se trouve le parti majoritaire FRODEBU, négocient face à un autre groupe de huit partis et face au bloc auquel appartient le gouvernement du dictateur tutsi Buyoya. Espérons que ces négociations aboutiront à quelque chose de positif. Bien que l'histoire nous montre qu'au Burundi également, les extrémistes tutsis prennent toujours soin d'étouffer toute tentative visant à leur faire partager le pouvoir avec la majorité. Nous sommes cependant nombreux à penser que ceux qui croient qu'au Rwanda il est possible également de négocier avec le FPR se trompent. Les Inkotanyis n'abandonnent jamais de bon gré le pouvoir qui est le leur de par la loi divine. Durant l'étape qui a précédé l'explosion de 1994, leur participation aux négociations ne fut déjà qu'une comédie s'inscrivant dans le cadre de leur stratégie militaire pour s'emparer du pouvoir absolu. Comme l'affirme, avec une grande lucidité, C.M.Overdulve (pasteur de l'Eglise presbytérienne, missionnaire au Rwanda depuis 1961) dans son livre 'Rwanda, un peuple qui a une histoire': "Seuls les étrangers se faisaient des illusions au sujet des négociations et des traités de paix. Toutes les initiatives bien intentionnées ignorent le contexte psycho-historique de ce conflit, ce qui n'est pas le cas du peuple rwandais car ils conservent dans le plus profond de leur être une expérience séculaire... () ... Si le FPR n'avait pas envahi le Rwanda, les tutsis de l'intérieur n'auraient été victimes d'aucun génocide. On sait que d'éminentes personnalités tutsies (parmi lesquels se trouve même l'ex-Mwami Ndahindurwa Kigueri V) ont prévenu les responsables du FRP du carnage que leur invasion provoquerait parmi les tutsis de l'intérieur. Cependant, pour arriver au pouvoir, ils étaient prêts à sacrifier des dizaines de milliers d'entre eux car, de toute façon, ils étaient considérés comme des traîtres dont on ne pouvait avoir pitié. Ceci n'atténue en aucune façon la culpabilité des extrémistes hutus, mais montre par contre la complexité du drame rwandais... Supposer que les Inkotanyis capitulerons, céderons ou compartirons le pouvoir constitue une contradiction dans les termes mêmes: les Inkotanyi sont ceux qui ne capitulent pas".

C'est en raison de tout cela qu'un grand nombre d'entre nous croit que la voie des négociations, pour l'ensemble de la région et en supposant que l'on parvienne à les amorcer, est une voie insuffisante, voire même dangereuse parfois. Nous choisissons donc d'appliquer toute notre énergie à la dénonciation publique et à la pression politique. C'est aussi la raison pour laquelle ceux qui font ce type d'analyse ont préféré présenter une candidature allant dans ce sens, plutôt que d'appuyer celle des médiateurs comme Julius Nyerere ou celle de la Communauté de Saint Egide. En ce qui me concerne, je suis convaincu que le plus important est d'arriver à ce que le gouvernement des Etats-Unis retire son aide économique, diplomatique et logistique à des alliés qui commettent de tels excès. Si nous ne parvenons pas, par ces analyses et l'emploi de méthodes non-violentes, à des dénonciations, des mobilisations et des pressions suffisantes, il ne restera plus à ces véritables victimes d'autre alternative que celle de la lutte armée. Je suis également convaincu que seule la vérité fera de nous des êtres libres. Et si le prix Nobel a une importance c'est, précisément, celle de faciliter l'accès aux grands médias. La Communauté de Saint Egide exprime de façon admirable son propre charisme lorsque, à l'occasion de ses rencontres oecuméniques et de ses travaux de méditation, elle affirme "La Paix est le nom de Dieu". Après avoir passé deux jours avec le père Mateo et Roberto, à Rome, j'ai compris clairement que, toutes proportions gardées entre l'ampleur de leurs tâches et les nôtres, la mission de notre Fondation se rapproche plus d'un autre visage de Dieu: la Vérité. Je suis finalement convaincu que ma place est aux côtés des perdants, dans ce cas des "génocidaires" rwandais, abandonnés par la grande majorité. Un des plus importants leaders rwandais en exil m'avouait, il ya quelques mois, qu'un haut représentant de l'Administration nord-américaine avait fait savoir aux hutus du Burundi que, s'ils voulaient bénéficier de l'appui de son puissant pays, ils ne devaient avoir aucunes relations avec les hutus du Rwanda. Nous n'avons pas voulu, quant à nous, tomber dans le piège et nous sommes restés aux côtés de la majorité exclue de la population rwandaise. Ce sont eux maintenant qui nous appuient.