Pretoria offre-t-il un cheval de Troie au Congo?


Emmanuël Murhula Amisi Nashi
La Référence Plus
Kinshasa, RDCongo
25.11.02


Les négociations intercongolaises qui se déroulent actuellement à Pretoria en Afrique du sud, destinées à habiller le plan Mbeki-Niasse de partage du pouvoir entre les belligérants au Congo- Kinshasa sont qualifiées « de la dernière chance » par la plupart des observateurs. Les plus optimistes, en tête desquels le médiateur désigné par l'Union africaine, et le représentant spécial du secrétaire général de l'Onu dans le cadre du Dialogue intercongolais assurent qu'un accord global et inclusif sera signé par les participants pour le 22 novembre. MM. Thabo Mbeki et Mustapha Niasse se déclarent confiants en la réussite de ces assises. Ils promettent de nouvelles institutions pour le Congo dans moins de trois mois. Quant aux plus pessimistes, à commencer par la société civile et la population, ils ne donnent que peu de chance à ces énièmes «dernières» discussions. D'ores et déjà, tous les indices d'un nouveau ratage sont annoncés par la presse congolaise: probablement un blocage aux conséquences incalculables, les prémisses d'un échec, difficile consensus entre les deux principaux protagonistes, etc.

En somme, à part la classe politique obligée de se lancer dans une course folle pour les postes, les seuls à croire en la fameuse formule magique «1+4» semblent être, et c'est toute logique, les experts du Congo qui, de l'extérieur, l'ont concoctée.

Sans doute le fait que le plan Mbeki-Niasse fasse la part trop belle aux «belligérants» y est-il pour beaucoup. On le sait, en effet, Kinshasa, le RCD et le MLC sont considérés par les accords comme les vrais protagonistes de ces négociations. L'opposition politique et la société civile n'y apparaissent que comme un appendice. Pire: même la résistance interne qui a déjoué le plan international de démembrement de la République Démocratique du Congo est absente de la nouvelle architecture politique. A terme, celle-ci court le risque de recevoir les ordres des éléments qui ne l'ont pas vaincue militairement sur le terrain. Dans les territoires occupés, cette situation est très mal vécue, et nul n'est en mesure de prévoir les conséquences d'une telle frustration sur les esprits.

En attendant, si toutes les prévisions du président sud-africain et de l'envoyé spécial du secrétaire général de l'ONU devaient s'accomplir, d'ici février 2003, la «communauté internationale» s'apprête à offrir un cadeau au peuple congolais : un gouvernement d'union nationale destinée à mener le pays vers des élections libres et transparentes. Mais, méfions-nous. Il y a plutôt lieu de suivre les Romains dans cette sagesse qui proclamait: «je crains les grecs, même quand ils offrent des cadeaux».

Timeo Mbeki-Niasse et dona ferentes

Les parrains du processus de paix en RDCongo ont suffisamment souligné la responsabilité historique devant laquelle sont placés les délégués aux assises de Pretoria en cas d'échec des négociations. On a de ce fait occulté un autre fait majeur, à savoir que le Congo est considéré comme un schizophrène puisque les experts ont décidé de lui appliquer une thérapie que les psychologues désignent sous le vocable «double bind». Celle-ci consiste, dans une situation de pathologie, à soumettre le sujet à plusieurs ordres contradictoires émis simultanément. En l'occurrence, la double contrainte ici invoquée engage dès à présent la responsabilité des Nations unies au Congo. On peut la résumer en trois points:

1) Nous, Nations unies, avons reconnu par plusieurs résolutions du Conseil de sécurité que le conflit congolais consiste dans l'invasion et l'occupation de son territoire par ses voisins du Rwanda, du Burundais et de l'Ougandais agissant par «rébellions» interposés. Le problème est interétatique, mais pour vous la solution sera interne: constituez donc un gouvernement incluant ces groupes «rebelles», et cela mettra fin à la guerre.

2) Nous, Nations unies, avons décidé que l'Etat de droit ne peut se bâtir sur l'impunité, ni par des auteurs de crimes contre l'humanité. Les nations ont le devoir de traduire les criminels de guerre, traîtres à la patrie et autres «collabos» devant les tribunaux. Par contre, votre Etat de droit au Congo, vous devez le bâtir sur le non droit. Par conséquent, vous devez une prime à ceux d'entre vous qui sont les plus performants dans la bêtise: ils ont causé la mort de 4 millions de vos compatriotes, ont collaboré avec vos occupants et occasionné le pillage de vos ressources. Confiez-leur les plus hautes charges de l'Etat, et la paix vous sera acquise.

3) Nous, Nations unies, avons constaté que la guerre a provoqué l'aggravation de la déliquescence du pouvoir et de l'Etat au Congo. Pour reconstituer l'autorité de l'Etat et son pouvoir, nous préconisons, non pas un pouvoir fort comme cela s'est fait partout ailleurs, mais de les dissoudre davantage dans une structure inédite trouvée spécialement pour votre mal: un président au pouvoir affaibli et quatre «mini-présidents»! Cette machine-là contient le sable destiné à la gripper. A coup sûr, demain, tous nous ferons le constat de l'échec. Puis les experts crieront à l'incapacité des congolais, ils pourront aller jusqu'à proposer l'aliénation de la souveraineté du Congo. Or, on voit bien que celle-ci est programmée. A la différence que cette fois-ci on aura rendu les congolais eux-mêmes acteurs de l'éclatement de leur pays.

Le RCD-Rwanda, un loup dans la bergerie

Pourtant, les sirènes n'ont pas arrêté de retentir, spécialement à partir des provinces occupées de l'Est, pour prévenir du danger de privilégier la formation d'un gouvernement d'union nationale dans lequel la porte est grandement ouverte au cheval de Troie, par rapport au retrait total des pays occupants de notre pays. Ces avertissements ne proviennent pas de prophètes de malheur, ils sont à prendre plus qu'au sérieux. Et si besoin en était, il faudrait en rappeler spécialement quatre, ultimes, parmi tant d'autres.

1) Le journal «Le communicateur» paraissant à Kinshasa a écrit avec lucidité le 16 novembre dernier : «Paradoxe. Les dirigeants politiques, consciemment ou inconsciemment, préparent l'éclatement de la R.D.Congo. Les uns savent ce qu'ils veulent. Les autres se laissent conduire comme des moutons de Panurge». Le Rwanda sait qu'il veut et travaille sans relâche pour l'implosion du Congo. Les collabos du R.C.D. également.

2) Un observateur avisé, et pas n'importe lequel, en l'occurrence M. Herman Cohen, ancien sous-secrétaire d'Etat américain chargé de l'Afrique, déclarait récemment dans les colonnes du journal Congopolis: «Je crois qu'un des objectifs politico-stratégiques de Kigali a été et continue à être le démembrement du Congo. L'objectif principal est de créer un Etat indépendant du Kivu qui serait gouverné par des substituts de Kigali et deviendrait le moteur du développement économique du Rwanda (.) Oui, l'armée rwandaise est partie, mais l'armée du R.C.D., substitut du Rwanda, est toujours présente avec des cadres de l'APR déguisés, et travaillera pour la sécession du Kivu.» Pareille mise en garde serait-elle à prendre à la légère?

3) Le dernier rapport des experts de l'ONU sur le pillage des ressources du Congo lance à cet effet une triple prédiction:

- Primo: «Les régimes rwandais et zimbabwéen et des particuliers ougandais influents ont adopté d'autres stratégies pour maintenir en place, après le départ de leurs troupes, des mécanismes générateurs de revenus, dont de multiples activités criminelles».

- Secundo: «Certaines sources ont signalé au groupe d'experts que l'Armée patriotique rwandaise avait récemment lancé une opération pour obtenir un grand nombre de passeports congolais dans le but d'offrir à ses officiers une identité de complaisance les autorisant à rester en place sur les sites stratégiques de la République démocratique du Congo».

- Tertio: «Le Groupe a eu connaissance d'autres tactiques employées pour masquer le maintien de la présence d'une force armée inféodée au Rwanda. Des sources dignes de foi lui ont signalé une initiative du chef d'état-major de l'Armée nationale congolaise, le major Sylvain Mbuki, visant à réorganiser les forces du RCD-Goma de façon à intégrer un plus grand nombre d'hommes de l'Armée patriotique rwandaise dans les unités de l'Armée nationale congolaise et les forces de défense locales composées d'éléments pro-rwandais. La plupart de ces unités ont été dirigées un temps par l'Armée patriotique rwandaise et, avec la restructuration en cours, de nombreux soldats de l'Armée patriotique rwandaise vont entrer dans les rangs de l'Armée nationale congolaise».

4) Last but not least: Des initiatives ont été menées dernièrement par le RCD envers des représentants Banyamulenge et Maï-Maï. «Ces derniers ont dénoncé à l'AFP ces offres de négociations, qui proposent "la sécession du Sud-Kivu et la remise en cause de l'intégrité territoriale du Congo"» (AFP, 09 octobre 2002).

Qui osera dire demain, après tout ceci, qu'il ne se doutait pas que le RCD fût un cheval de Troie introduit à l'intérieur de l'Etat congolais par la grande porte? Observez les revendications de cette cinquième colonne et voyez bien que ce sont les ministères ayant trait à l'intégrité territoriale et à la souveraineté nationale pendant la Transition qu'ils exigent: Intérieur, Défense nationale, Affaires étrangères. On doit savoir que la fameuse surenchère de dernière minute appelée «partage vertical» du pouvoir au niveau des ministères, de la magistrature, de la diplomatie, et surtout de la territoriale procède de la même veine.

Récompenser les nationalistes à la place des collabos

Le gouvernement de Kinshasa, la société civile, l'opposition politique auront-ils des personnalités suffisamment fortes pour oser inscrire ces questions délicates à l'ordre du jour à Pretoria avant qu'il ne soit trop tard? Rien n'est moins sûr, tant les politiciens opportunistes se pressent aux portes d'un bateau trop rempli mais dont personne ne veut descendre, même si chacun se doute que, tel le «Djoula», il va chavirer quelques encablures plus loin!

En tout état de cause, si les dés étaient définitivement pipés, les négociateurs congolais doivent avoir conscience que les choix qu'ils vont poser sont d'autant plus historiques qu'il en va de la mort ou de la survie de la nation. A coup sûr, le sort de l'Etat congolais passera par les représentants de la population du Kivu au pouvoir central. La perte arrivera par le RCD, mouvement de collaboration créé par l'occupant rwandais afin d'accélérer le processus de dégénérescence du Congo à partir de ses provinces orientales. J'ose même un pari sur les personnes: pour les besoins de cette cause, les postes néuralgiques (vice-présidence notamment) dévolus au RCD seront confiés par Paul Kagame, car c'est bien lui qui en décidera, aux «Rwandais du RCD»: Azarias Ruberwa, Bizimana Karahamuheto, Moïse Nyarugabo, Joseph Mudumbi, pour ne citer que les plus en vue. Tant que le RCD n'aura pas obtenu pour ces personnes-là les postes néuralgiques cités supra, il multipliera les enchères à l'infini (du genre: il faut démilitariser Kinshasa) en vue de faire échec à toute avancée vers la signature des accords, non sans prendre soin de faire endosser à Kinshasa la responsabilité des blocages.

En revanche, le salut de la République adviendra par des représentants dignes de sa population: ceux qui, par des moyens civils, intellectuels et armés ont opposé une résistance farouche au Rwanda et sauvé l'intégrité territoriale du pays. Combien le Kivu n'aimerait-il offrir à la nation la crème de ses enfants plutôt que des traîtres à la patrie! Et il n'en manque pas qui ont fourni la preuve de leurs compétences tant au niveau national que dans les institutions internationales. C'est à eux que le pays doit sa reconnaissance et non aux collabos. Ceux-ci, on le sait depuis les récents événements de prise et d'abandon de la ville d'Uvira par les résistants, ne représentent plus rien qu'un épouvantail. Politiquement, militairement, diplomatiquement, le RCD ne vaut rien sans l'armée patriotique rwandaise!

Aujourd'hui, c'est de la responsabilité du gouvernement de Kinshasa et des négociateurs de Pretoria de donner le crédit là où il est dû. Au minimum, la Résistance congolaise mérite une position d'égalité dans l'architecture politique «1+4» qui se pointe à l'horizon. La représentation du Kivu à ce niveau du pouvoir central sera une incitation véritable à la paix dans la région et une garantie de la sécurité à la frontière dont les pays voisins semblent avoir tant besoin. Et pour que personne ne l'oublie: le Kivu restera congolais, ou le Congo ne sera plus.