Carla Del Ponte
Ancien Procureur du Tribunal
Pénal International pour le Rwanda (TPIR)
Editions Héloïse D'ormesson
Octobre 2009
Source : Save Rwanda
Dans les extraits
qui suivent, l'ancien Procureur du TPIR raconte comment les Etats-Unis ont
bloqué les enquêtes sur les crimes de génocide, les crimes contre l'humanité et
les crimes de guerre commis par le Front Patriotique Rwandais de Paul Kagame contre des centaines de milliers de
citoyens rwandais de l'ethnie hutu.
Page 371
….Si le gouvernement rwandais
d’obédience tutsi se plaisait à exercer ce chantage aux témoins sur le Tribunal
et à saboter ainsi les procès des génocidaires hutus, c’était dans l’espoir de
faire fléchir le Bureau du Procureur et de le convaincre de renoncer à
l’enquête spéciale qu’il avait ouverte sur des crimes qu’auraient commis en
1994 les tutsis du Front patriotique rwandais. Le procureur militaire rwandais,
qui n’avait fourni aucune assistance à l’accusation, semblé désormais tout
faire pour nous éviter.
Les autorités firent descendre
les survivants du génocide dans la rue pour protester contre la lenteur des
procédures du Tribunal, clamer que des génocidaires présumés travaillaient pour
le Tribunal, occupant des postes d’enquêteurs de la défense et d’autres fonctions,
et que les juges avaient laissé les conseillers de la défense humilier dans le
prétoire plusieurs témoins, et notamment des victimes tutsies de
viols…..l’objectif du gouvernement rwandais était de bloquer les procès des
génocidaires, tant que le TPIR continuerait de laisser planer la menace d’une
inculpation de dirigeants et officiers tutsis. En ceci, il cherchait
manifestement à préserver la légitimité du régime tutsi et par la même, le
pouvoir du président Paul Kagame.
Page 372
……Le vendredi 28 juin 2002 je me
rendis avec mon équipe au complexe présidentiel de Kigali pour tenter de
résoudre ce problème avec Kagame. Le président nous
fit attendre vingt minutes …..il nous attendait dans
une immense salon décoré dans un style rococo kitsch digne du pire Louis XV. Il
avait pris place dans tout au bout de la pièce, dans un fauteuil doré qui lui
tenait lieu de trône, avec un drapeau rwandais drapé derrière lui.
Pourquoi tant d’ostentations ?
Me demande-je. Pourquoi faut-il qu’il en fasse des tonnes, alors que le Rwanda
est dans une misère noire ? Kagame était entouré de
Gérard Gahima, le procureur général du Rwanda, De
Martin Ngoga, - les yeux et les oreilles du Rwanda à
Arusha-, et de divers officiers de l’armée rwandaise……. Je répétai à Kagame que nous avions besoin des dossiers des enquêtes du
procureur militaire sur le meurtre de l’archevêque et les autres religieux et
sur d’autres atrocités commises en 1994 et attribuées au FPR……ce fut le
président Kagame qui se lança dans une diatribe.
« Non, déclara-t-il. Il n’est
pas question ! »…..le Tribunal ne devait pas enquêter sur la milice tutsie –
milice qu’il avait lui-même commandée et dont il avait fait ensuite l’armée du
Rwanda.
…. « vous
êtes en train de détruire le Rwanda, me lança-t-il. …. »
…..Si vous ouvrez une enquête,
les gens vont penser qu’il y a eu deux génocides …Or, tout ce que nous avons
fait, c’était de libérer le Rwanda. »
Page 382
…..En mai 2003, je retournai à
Washington……. L’ambassadeur extraordinaire des États-Unis pour les crimes de guerre,
Pierre Prosper, m’invita à rencontrer le procureur général rwandais Gérard Gahima, l’ambassadeur du Rwanda à Washington, Richard Sezibera et le représentant spécial du gouvernement
rwandais au siège d’Arusha du TPIR, Martin Ngoga.
Le 15 mai 2003, avec les membres
de mon équipe nous fûmes reçus dans les étages
supérieurs de l’immeuble du département d’Etat. ………nous en vînmes au sujet qui
était au cœur de l’ordre du jour : l’enquête spéciale. Prosper laissa la parole
aux Rwandais. Ils souhaitaient que les enquêtes sur les crimes attribués au
Front patriotique rwandais soient confiées à leurs autorités judiciaires
locales, des juridictions dominées par les Tutsis, et non au Tribunal
international. De la part des Rwandais, cette demande me surprit ……. Ce fut en
revanche Prosper qui me surprit, en prenant le parti des Rwandais. Il me
proposait de transférer les enquêtes et les poursuites des crimes présumés du
FPR, ainsi que toutes les preuves hautement sensibles que nous avions réunies à
l’encontre des suspects tutsis, au gouvernement rwandais d’obédience tutsie,
celui-là même qui depuis neuf ans n’avait rien fait pour enquêter sur ces
crimes, celui-là même qui, selon Human Right Watch, ne laissait aux victimes des crimes du FPR « pratiquement aucune chance d’obtenir justice auprès
du moindre tribunal rwandais. ……..il
y avait de bonne raisons de penser que le Rwanda ne
s’acquitterait pas de cette tâche de bonne foi. » …..Les Rwandais pensaient que
Prosper avait préparé le terrain avec moi pour accepter de leur confier
l’enquête spéciale. Ce n’était pas le cas. Il avait simplement mentionné le
sujet de façon tout à fait désinvolte, …. A un moment donné, Prosper sortit un
bout de papier. C’était un « projet d’accord » qu’il voulait me faire signer.
Je refusai poliment et …..A la fin de la réunion, Prosper n’avait décroché
aucune signature sur son bout de papier.
Mais, il n’avait pas dit son
dernier mot. Une heure après la réunion avec les Rwandais, …..
« Je voulais vous avertir
que certains États pensent que le Tribunal international pour le Rwanda devrait
avoir son propre procureur, me dit-il. Votre mandat ne sera pas renouvelé. Quant au Tribunal pour l’ex-Yougoslavie, votre
mission ne sera prolongée que pour deux ans »