Lettre Pastorale de Monseigneur Perraudin, Vicaire
Apostolique de
Kabgayi, pour le carême de 1959.
S U P E
R 0 M N I A C A R
I T A S
L'année de la Charité.
Chers Chrétiens,
Nous voulons cette année
vous entretenir paternellement de la plus grande et de la plus nécessaire de
toutes les vertus: la charité. Si nous avons choisi pour devise de notre
épiscopat l'exhortation de Saint Paul aux Colossiens : « par dessus tout la
charité », c'est parce que Nous sommes persuadés, avec le grand Apôtre, que
c'est par la pratique généralisée et généreuse de cette vertu que se
réaliseront la perfection et le vrai bonheur de notre cher Ruanda, de chacune
de ses familles et de chacun de ses habitants.
Dieu est charité. Le
signe de Dieu c'est la charité : Ce qui n’est pas fait selon la charité n'est
pas fait selon Dieu. Sans la charité on n'est pas vraiment chrétien, même si
l'on est baptisé. Il n'y a pas non plus ni pour les familles, ni pour les
sociétés, ni pour les peuples, d'ordre, de tranquillité, de justice et de paix
véritables en dehors de la charité.
Les enseignements de Notre
Maître et Seigneur Jésus et de ses Apôtres sur la charité sont innombrables,
très clairs et extrêmement pressants. Nous vous exhortons très vivement à les
relire et à les méditer particulièrement au cours de cette année que Nous
voudrions pouvoir nommer < l'année de la charité ». Nous demandons surtout à
tous mais plus instamment aux Membres de l'Action Catholique de faire de grands
efforts de charité pendant cette année, tant au sein des familles que dans les
rapports entre personnes et entre groupes sociaux.
L’exemple de Notre-Seigneur.
Le premier enseignement de
Jésus c'est son exemple. Dans le Credo nous chantons que c'est “ pour nous
qu'il est descendu du ciel, qu'il s'est incarné et fait homme”. Et nous voyons
par l'Evangile que toute sa vie a été une vie de charité et de dévouement.
La plupart de ses miracles pour ne pas dire tous sont des miracles de
bonté et de charité. On dit dans l'Evangile que les foules “ se précipitaient
sur lui », pour le voir, pour écouter sa parole. C'est parce qu'Il était
bon. Il attirait tout le monde à Lui, y compris les pécheurs, par sa
charité et sa délicatesse.
«Il n'est pas de plus grand
amour que de donner sa vie pour ses amis ». (Jo 15-13). C'est ce que
Jésus a fait pour nous sauver. Il a souffert pour nous des humiliations
incompréhensibles et des tourments atroces, Il a été flagellé, couronné
d'épines, frappé ignominieusement comme un malfaiteur, traité d'insensé, et finalement
élevé sur la croix sous les yeux gonflés de larmes de sa Sainte Mère. “
Qu'aurais-je dû faire de plus pour toi que je n'ai pas fait ?”
lisons-nous dans les textes liturgiques du Vendredi Saint. Non vraiment
Il ne pouvait faire davantage.
Et cependant Il nous donna
encore une de ces marques d'amour que Lui seul pouvait nous donner: la Très
Sainte Eucharistie. Par ce Sacrement admirable Jésus se met à la
disposition des hommes de tous les temps et de tous les lieux. Chacun
peut L'approcher, Le recevoir, dans son cœur, se nourrir de Lui et il en sera
ainsi jusqu'à la fin du monde. Dieu seul peut connaître et mesurer
l'immensité et la profondeur des bienfaits accomplis par le Christ-Jésus
présent et immolé dans la Sainte Eucharistie.
L'enseignement du Christ
Nous ayant laissé pareil
exemple de charité Jésus avait bien le droit de nous donner, avec toute la
force de son autorité scellée dans le sang, ce qu'Il a appelé « son
commandement »: « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme
Je vous ai aimés » (Jo 15,12). Chers Chrétiens, Nous pourrions arrêter ici
Notre lettre parce que dans ce commandement tout est dit : « Aimez vous comme
je vous ai aimés »,c'est-à-dire jusqu’au dévouement et au sacrifice le plus
complet.
Réfléchissez bien, Chers Chrétiens,
sur cet ordre de Notre-Seigneur et examinez sérieusement votre vie pour voir si
c'est vrai que vous aimez votre prochain comme Jésus vous a aimés. Comme
notre Ruanda serait beau si tout le monde avait compris et mettait en pratique
ce commandement de la Charité. Il n'y a pas d'échappatoire possible : ou
bien on pratique la charité et on est chrétien, ou bien on ne la pratique pas
et on n'est pas chrétien. Jésus nous l'a dit très clairement: “ A ceci
tous vous reconnaîtront pour mes disciples, à cet amour que vous aurez les uns
pour les autres” . La charité c'est le grand signe auquel on reconnaîtra les
élus, ceux qui auront été vraiment chrétiens.
Ecoutez ce passage de
l'Evangile où Jésus nous parle du jugement dernier. Après avoir séparé
les bons des méchants, Il dira aux bons: « Venez les bénits de mon Père,
recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du
monde. Car j'ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j'ai eu soif et
vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et
vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venu me
voir ». Alors les justes répondront "Seigneur, quand nous est-il arrivé de
te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de
t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ?
" Et le Roi leur fera cette réponse : “ En vérité je vous le dis, dans la
mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères c'est à moi
que vous l'avez fait ". Alors il dira encore à ceux de gauche, (aux
mauvais)- «Allez loin de moi maudits, dans le feu éternel qui a été préparé
pour le diable et ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné
à manger, j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire, j'étais un étranger
et vous ne m'avez pas accueilli, nu et vous ne m'avez pas vêtu, malade et
prisonnier et vous ne m'avez pas visité ». Alors ceux-ci lui demanderont à leur
tour: «Seigneur quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé,
étranger ou nu, malade ou prisonnier et de ne te point secourir? » Alors il
leur répondra: « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l'avez pas
fait à l'un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait ». Et
ils s'en iront, ceux-ci à une peine éternelle, et les justes à la vie éternelle
». (Mt. 25,34-46).
Cette longue page de
l'Evangile nous montre bien, Chers Chrétiens, que nous serons jugés d'après la
charité que nous aurons eue les uns envers les autres surtout envers ceux qui
sont pauvres et dans le besoin. Elle nous montre aussi quel est le
fondement de la charité. Ce fondement c'est que nous sommes tous les
créatures et les enfants du Bon Dieu.
Nous sommes tous appelés à
faire partie de sa famille en participant à la vie de Jésus notre grand
Frère. Faire du bien à un frère de Jésus, c'est faire du bien à Jésus
lui-même, faire du mal à un frère de Jésus, c'est faire du mal à Jésus
lui-même. L'Apôtre Saint Paul, pour expliquer l'union des chrétiens dans
le Christ Jésus et avec Lui, les compare à des membres unis entre eux et avec
la tête dans un même corps. Les membres d'un même corps doivent
s'entendre entre eux et s'entraider et non pas se disputer et s'entre-déchirer.
Saint Paul veut dire aussi que quand on blesse un membre du Christ, un
chrétien, on blesse le Christ lui-même. C'est ce que Jésus Lui avait fait
savoir sur le chemin de Damas. Saint Paul persécutait les
chrétiens. Jésus lui dit: « Pourquoi me persécutes-tu? » Depuis ce
jour-là il a compris que les chrétiens et le Christ c'était la même chose et
c'est pour cela qu'Il les a aimés d'un même amour et d'un même
dévouement.
On pourrait encore citer
beaucoup d'autres passages de la Sainte Ecriture sur la charité. Ce n'est
pas possible dans une seule lettre pastorale. Vous les chercherez
vous-mêmes et vos Prêtres vous y aideront durant cette année surtout.
Voici cependant pour terminer une des nombreuses paroles de l'apôtre bien-aimé,
Saint Jean l'Evangéliste, sur la charité: “ Quant à nous, aimons, puisque Lui
nous a aimés le premier. Si quelqu'un dit : « J'aime Dieu » et qu'il
déteste son frère, c'est un menteur : celui qui n'aime pas son frère qu'il
voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas. Oui, voilà le
commandement que nous avons reçu de Lui : que celui qui aime Dieu aime aussi
son frère ». ( 1Jo. 1,19-21).
Chers Chrétiens, tout ce que
Nous venons de dire en citant l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ses
enseignements et ceux de ses Apôtres, prouve amplement que la charité est la
vertu fondamentale et l'exigence la plus impérieuse du christianisme.
Mais il ne suffit pas de le savoir ni de le croire. Il faut le mettre en
pratique. Nous voudrions vous y aider dans la deuxième partie de cette
lettre, en attirant votre attention sur certains points pratiques de la vie
quotidienne, individuelle, familiale et sociale.
II Nous ne croyons pas
exagérer en disant qu'il n'y a pas assez de charité dans notre cher Ruanda,
même entre chrétiens. Quand Nous disons cela nous ne voulons en rien
diminuer les résultats acquis de dévouement et de charité qui sont déjà
magnifiques, mais Nous sommes convaincu que notre cher pays est capable de
beaucoup plus encore et Nous désirons le lui montrer le plus clairement
possible et le soutenir dans ses efforts par nos exhortations paternelles et
nos ferventes prières.
La charité doit être intérieure et surnaturelle.
Ce que Nous voulons vous
dire en premier lieu c'est que la charité doit commencer dans le cœur, dans les
pensées, dans la volonté : elle doit être intérieure. Il n'y a pas de
vertu sans cela. Elle doit être aussi surnaturelle. Il faut donc
pour être charitable bien penser des autres, avoir de l'estime pour les autres
et cela surtout parce que les autres comme nous-mêmes sont les créatures et les
enfants du Bon Dieu. Le Bon Dieu les aime et fait tout pour les aider et
les sauver. Ceux qui dans leur cœur haïssent ou méprisent le prochain,
même si c'est un ennemi, pèchent déjà contre la charité. Ceux qui dans leur cœur jugent ou soupçonnent
témérairement le prochain, commettent aussi un péché contre la charité, de même
ceux qui interprètent en mal les intentions du prochain, ou qui entretiennent
dans leur cœur le désir de la vengeance, des sentiments de jalousie et
d'envie. Soyez charitables dans votre cœur, Chers Chrétiens, parce que le
cœur est la source de tout le reste. Notre Seigneur nous l'a bien dit: «
Du cœur en effet procèdent mauvais desseins, meurtres, adultères, débauches,
vols, faux témoignages, diffamations. Voilà les choses qui rendent l'homme
impur; mais manger sans s'être lavé les mains, cela ne rend pas l'homme impur
». (Mt. 15,19). Examinez-vous sérieusement, Chers Chrétiens, pour voir
quelles sont les pensées de votre cœur envers votre prochain.
La charité dans les paroles.
Veillez aussi avec grand
soin sur vos paroles. On peut faire beaucoup de bien par de bonnes
paroles, par des paroles de bon conseil, d'encouragements, de consolation, de
sympathie, de respect et d'affection, mais on peut aussi hélas par ses paroles
nuire gravement au prochain, en disant du mal de lui, en colportant partout les
fautes vraies ou seulement supposées qu'il a commises, en semant la division et
la discorde, en dénigrant méchamment les bonnes actions d'autrui, en détruisant
sa réputation. L'apôtre Saint Jacques nous met en garde contre les péchés de la
langue: “ Par la langue, dit-il, nous bénissons le Seigneur et Père, et par
elle nous maudissons les hommes faits à l'image de Dieu. De la même
bouche sortent la bénédiction et la malédiction. Il ne faut pas, mes
frères, qu'il en soit ainsi». (Jc. 3,10).
Chers Chrétiens, vous aimez
beaucoup parler entre vous quand vous vous rencontrez, et il n'y a pas de mal à
cela, mais faites attention à ne pas offenser Dieu dans ces conversations en
blessant le prochain.
La charité dans les actes
Il ne suffit pas d'aimer le
prochain dans son cœur et dans ses paroles; il faut encore se dévouer pour lui
réellement : “Si quelqu'un, dit l'apôtre Saint Jean, jouissant des richesses du
monde, voit son frère dans la nécessité et lui ferme les entrailles, comment
l'amour de Dieu demeurerait-il en lui? Petits enfants, n'aimons ni de
mots ni de langue, mais en actes, véritablement ». ( 1Jo. 3,17-18). Chers
Chrétiens, nous savons que vous n'êtes pas riches mais nous vous exhortons de
tout notre cœur à faire tout votre possible pour aider ceux qui sont plus
pauvres que vous, surtout les malades, les infirmes, ceux qui souffrent et sont
dans la peine, les petits orphelins, les personnes abandonnées.
Rappelez-vous la parabole du
bon Samaritain, qui est loué par Notre-Seigneur parce qu'il s'est dévoué
réellement, donnant de son temps et de son argent, pour secourir le pauvre
homme blessé par les brigands (Luc 10,29 sq.) Il y a des chrétiens qui passent
à côté des miséreux sans les regarder ni se soucier d'eux ; il y en a même qui
se moquent des pauvres et des infirmes ou de ceux qui tombent dans le malheur.
Ceux-là ne sont pas de vrais disciples de Jésus dont Saint Pierre a dit qu' “Il
passa en faisant le bien”, (Act. 10,38) guérissant les malades et consolant
les affligés.
Nous vous conjurons aussi, Chers Chrétiens, à pratiquer la plus pure charité
dans vos familles, nous demandons aux époux séparés de vivre de nouveau
ensemble dans le support et l'amour mutuels, nous demandons aux familles où il
y a des inimitiés de se réconcilier sincèrement devant le Seigneur. Ceux
qui ne pardonnent pas ne peuvent pas être pardonnés : ils se condamnent
eux-mêmes en récitant le Pater et en disant à Dieu: “Pardonnez-nous nos
offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés”.
Nous demandons aux parents
et aux enfants de s’aimer mutuellement toujours et de ne jamais donner le
spectacle de la désunion quand il y a des difficultés qui se présentent.
Il n'y a rien de plus beau sur la terre qu'une famille où règne la charité.
La charité est universelle.
Nous voudrions maintenant,
Chers Chrétiens, insister auprès de vous sur une caractéristique très
importante de la charité, à savoir que la charité chrétienne doit être
universelle. Le chrétien n'a pas le droit de dire d'un autre homme,
fût-il son ennemi : “ Celui-là je ne l'aime pas, celui-là je le hais” . Cela ne
veut pas dire qu'on doive aimer tout le monde de la même façon : il est tout à
fait normal et selon Dieu d'aimer davantage ceux de sa famille que des
étrangers ou des inconnus. Mais on ne peut exclure personne de sa
charité. Le cœur du chrétien doit être à l'image de celui du Christ qui
aime tous les hommes et a donné sa vie pour les sauver tous. Nous vous
demandons, Chers Chrétiens, de vous examiner sérieusement pour voir si les
choses sont ainsi dans notre cher Ruanda. Il nous semble en effet
qu'il y a actuellement beaucoup de divisions non seulement entre les individus
et les familles, mais même entre les différents groupes sociaux qui constituent
le pays.
Il y a des haines entre
individus quelquefois dans la même famille, il y a des haines entre les
familles et au lieu d'essayer de les apaiser on les cultive quelquefois comme
une mauvaise herbe qui finit par tuer le reste ; on se fait des procès les uns
aux autres, on cherche à se venger les uns des autres. Quand un malheur
arrive on soupçonne presque toujours un coupable et pour le découvrir on va
consulter le sorcier, ce grand malfaiteur de la communauté; ensuite on va jusqu'à
commettre des crimes pour se venger. Où est le christianisme en tout
cela, Chers Chrétiens ? Nous vous en supplions, abandonnez ces pratiques
qui sont directement opposées à la loi chrétienne de la charité et qui viennent
tout droit du démon, le grand semeur des inimitiés et des crimes. “ Nous
savons, nous, dit l'apôtre Saint Jean (1 Jo. 3,14) que nous sommes passés de la
mort à la vie parce que nous aimons nos frères. Celui qui n'aime pas,
demeure dans la mort. Quiconque hait son frère, est un homicide, or vous
savez qu'aucun homicide n'a la vie éternelle demeurant en lui”.
Applications à la situation du Pays.
Il y a aussi dans notre cher
Ruanda, comme dans beaucoup d'autres pays du monde, divers groupes
sociaux. La distinction de ces groupes provient en grande partie de la
race mais aussi d'autres facteurs comme la fortune et le rôle politique ou la
religion. Il y a des Africains, des Européens et des Asiatiques.
Parmi les Africains il y a les Batutsi, les Bahutu et les Batwa ; il y a des
riches et des pauvres ; il y a des pasteurs et des cultivateurs ; il y a des
commerçants et des artisans ; il y a des catholiques et des protestants, des
hindous et des musulmans et il y a encore beaucoup de païens ; il y a les
Gouvernants et les Gouvernés. Pour le moment le problème est surtout agité à
propos des différences de races entre Ruandais.
Cette diversité de groupes
sociaux et surtout de races risque chez nous de dégénérer en divisions funestes
pour tout le monde. Chers Chrétiens du Ruanda, Nous faisons appel à votre
bon sens et à votre charité pour que Dieu nous épargne ce malheur.
Nous sommes surs que Notre
appel, inspiré uniquement par l'amour que Nous portons à tous et à chacun de
Nos enfants, à quelque groupe qu'ils appartiennent, trouvera un écho fidèle et
généreux dans vos cœurs de chrétiens. Nous désirons cependant vous
éclairer sur ce sujet car dans le pays commencent à se répandre toutes sortes
d'idées dont beaucoup ne sont pas conformes à l'enseignement de l'Eglise.
* Constatons tout
d'abord qu'il y a réellement au Ruanda plusieurs races assez nettement
caractérisées bien que des alliances entre elles aient eu lieu et ne permettent
pas de dire toujours à quelle race tel individu appartient. Cette
diversité de races dans un même pays est un fait normal contre lequel
d'ailleurs nous ne pouvons rien. Nous héritons d'un passé qui ne dépendait pas
de nous. Acceptons donc d'étre plusieurs races ensemble et essayons de
nous comprendre et de nous aimer comme des frères d'un même pays.
* Toutes les races
sont également respectables et aimables devant Dieu. Chaque race a ses qualités
et ses défauts. Personne d'ailleurs ne peut choisir de naître dans un
groupe plutôt que dans un autre. Il est injuste par conséquent et
contraire à la charité de faire grief à quelqu'un d'appartenir à telle ou telle
race, et surtout de le mépriser à cause de sa race. La solution même
purement naturelle est que des gens appartenant à des races différentes
s’entendent et s’harmonisent surtout si, par le jeu de l'histoire, ils habitent
côte à côte sur le même territoire.
* Du point de
vue chrétien les différences raciales doivent cependant se fondre dans l'unité
plus haute de la Communion des Saints. Les chrétiens, à quelque race
qu'ils appartiennent, sont plus que frères entre eux : ils participent à la
même vie dans le Christ Jésus et ont un même Père qui est dans les cieux.
Celui qui, en disant Notre Père, exclurait de son affection un homme d'une
autre race que la sienne, celui-là n'invoquerait pas vraiment le Père qui est
aux cieux et il ne serait pas entendu. Il n'y a pas une Eglise par race,
il n'y a que l'Eglise catholique dans laquelle, comme dit l'Apôtre Saint Paul,
“ il n'y a ni Juif ni Grec, il n' y a ni esclave ni homme libre... car tous
vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus” . (Gal. 3,28). L'Eglise n'est
donc pas pour une race plutôt que pour une autre, I'Eglise est pour toutes les
races qu'elle embrasse d'un égal amour et d'un égal dévouement.
* Dans notre Ruanda
les différences et les inégalités sociales sont pour une grande part liées aux
différences de race, en ce sens que les richesses d'une part et le pouvoir
politique et même judiciaire d'autre part, sont en réalité en proportion
considérable entre les mains des gens d'une même race. Cet état de chose
est l'héritage d'un passé que nous n'avons pas à juger. Mais il est
certain que cette situation de fait ne répond plus aux normes d'une
organisation saine de la société ruandaise et pose, aux Responsables de la
chose publique des problèmes délicats et inéluctables.
Nous n'avons pas comme
évêque, représentant I'Eglise dont le rôle est surnaturel, à donner ni même à
proposer à ces problèmes des solutions d'ordre technique, mais il Nous
appartient de rappeler, à tous ceux, autorités en charge ou promoteurs de
mouvements politiques, qui auront à les trouver, la loi divine de la justice et
de la charité sociales.
* Cette loi demande que les institutions d'un pays soient telles qu'elles
assurent réellement à tous ses habitants et à tous les groupes sociaux
légitimes, les mêmes droits fondamentaux et les mêmes possibilités d'ascension
humaine et de participation aux affaires publiques. Des institutions qui
consacreraient un régime de privilèges, de favoritisme, de protectionnisme soit
pour des individus soit pour des groupes sociaux, ne seraient pas conformes à
la morale chrétienne.
* La morale chrétienne demande aussi que les fonctions publiques soient
confiées à des hommes capables et intègres, soucieux avant tout du Bien de la
Communauté dont ils sont les mandataires. Il serait contraire à la justice et à
la charité sociales de confier à quelqu'un une responsabilité publique en
considération de sa race ou de sa fortune, ou de l'amitié qu'on lui porte, sans
tenir compte avant tout de ses capacités et de ses vertus.
* La morale chrétienne demande à l'autorité qu'Elle soit au service de
toute la communauté et non pas seulement d'un groupe, et qu'Elle s'attache avec
un particulier dévouement et par tous les moyens possibles au relèvement et au
développement culturel, social et économique de la masse de la population.
* L'Eglise est contre
la lutte des classes entre elles, que l'origine de ces classes soit la richesse
ou la race ou quelque autre facteur que ce soit, mais elle admet qu'une classe
sociale lutte pour ses intérêts légitimes par des moyens honnêtes, par exemple
en se groupant en associations. La haine, le mépris, l'esprit de division
et de désunion, le mensonge et la calomnie sont des moyens de lutte malhonnêtes
et sévèrement condamnés par Dieu. N’écoutez pas, Chers Chrétiens, ceux
qui, sous prétexte d'amour pour un groupe, prêchent la haine et le mépris d'un
autre groupe.
* Pour qu'ils soient légitimes, les Groupements sociaux ou
autres ne doivent pas seulement, par des moyens honnêtes, poursuivre leur bien
propre et celui de leurs membres, mais encore tendre à l'union avec les autres
classes et subordonner la poursuite de leur bien particulier au Bien Commun du
Pays tout entier.
Ce Bien Commun ne peut en
effet consister finalement dans une lutte entretenue mais seulement dans une
réelle et fraternelle collaboration, faite d'une répartition plus juste et plus
charitable des biens, de charges et des fonctions. Les catholiques,
principalement les responsables de la chose publique et ceux qui sont à la tête
de groupements sociaux devraient se rencontrer et penser ensemble les problèmes
qui se posent au Pays afin d'en trouver des solutions valables pour tous et
inspirées de la doctrine sociale de I'Eglise.
* Nous voulons citer encore
cette sentence d'un sage : « Quid leges sine moribus ? “A quoi bon les lois
sans les mœurs ?” Les lois, les institutions, les réformes sociales ou
politiques n'obtiendront les résultats qu'on en espère que si elles sont
appuyées, chez les hommes, d'une réforme des mœurs et d'un effort généreux de
vertu.
* Aucun ordre social
solide, aucune véritable civilisation humaine ne peut se construire sans
soumission franche et cordiale à la loi de Dieu précisée dans l'Evangile et
sans cesse prêchée par l'Eglise et son Magistère vivant.
* Nous faisons appel
enfin à tous les hommes de bonne volonté et en particulier à nos chrétiens et à
nos catéchumènes, à quelque groupe qu'ils appartiennent, pour que non seulement
ils écoutent ces enseignements et y réfléchissent, mais encore pour qu'ils les
mettent en pratique courageusement dans leur propre vie et travaillent à les
faire passer dans la Communauté dont ils sont les Membres.
Conclusion.
Chers Chrétiens, Nous
terminons cette longue lettre en vous redisant le précepte du Seigneur « Aimez-vous
les uns les autres », car c'est le résumé de la loi chrétienne ainsi que le dit
de façon admirable l'Apôtre Saint Paul dans l'épître aux Romains : “ N'ayez de
dettes envers personne, sinon celle de l'amour mutuel, Car celui qui aime
autrui a de ce fait accompli la loi. En effet le précepte : Tu ne
commettras pas d'adultère, tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, tu ne
convoiteras pas, et tous les autres se résument en cette formule : Tu aimeras
ton prochain comme toi même. La charité ne fait point de tort au
prochain.
La charité est donc la loi
dans sa plénitude” (Rom. 13,8-10).
Prions tous ensemble, Chers
Chrétiens, et avec persévérance, tout le long de cette année pour que la
charité se répande sur tout le pays et pénètre au fond des cœurs. C'est une
grande grâce que nous demandons, mais elle est si agréable à Dieu Notre Père
qu'Il nous l'accordera avec empressement.
Que la Vierge Marie qu'on a
appelée la « Mère du bel amour » intercède pour nous tous afin que nous soyons
dociles au grand et plus beau des commandements que nous ait laissé son divin
Fils Jésus.
Chers Chrétiens, Nous vous
donnons notre paternelle bénédiction.
+ A. Perraudin
Vic. Ap. de Kabgayi
Kabgayi le 11 février 1959.