Anonyme congolais
Août 2001
Pendant plus de deux semaines, je me suis retiré loin de l'ordinateur pour vivre les peines et les joies de mes soeurs et frères, actuellement sous le joug des agresseurs et loin des cameras du monde. Oui, j'ai vu combien est profonde la plaie. Je n'ose pas affirmer qu'elle est devenue incurable. Ce serait oublier que Dieu est toujours en l'ouvre et qu'il n'a jamais cessé de créer. Oui, j'ai entendu mon peuple crier, gémir, s'écrouler par terre mais hélas sans que personne n'aille à son secours!
Je franchis la frontière de Kasindi. Je suis fatigué de colère car pour aller dans mon propre pays, j'ai dû passer par deux pays étrangers, le Kenya et l'Ouganda. Pressé d'arriver tôt et de revoir les miens, je décide de ne pas suivre la Nationale N°1, Kasindi-Beni-Butembo.
J'emprunte alors une autre route que les Ougandais ont tracé pour évacuer les produits de mon pays. A trois Km de la Nationale, après avoir traversé la Semuliki en pirogue, j'aperçois tout un troupeau de vaches et boeufs qui sillonnent le parc transformé désormais en pâture. Je n'en reviens pas.
Derrière le troupeau, marchent silencieusement et impérieusement des Héma de l'Ouganda. A un km de là, le même phénomène se reproduit. Je réalise alors que le pays est déjà occupé. Mais l'inattendu m'attendait. A mesure que j'avance, je rencontre des militaires tout noirs et bien armés.
Ce sont des ougandais. A dix km, c'est leur camp. A voir les maisonnettes, je n'exagère pas de les estimer à plus de trois mille. Le Parc National de Virunga est en train d'entrer dans les annales de l'histoire.
Désormais, on en parlera au passé. En effet, les hemas ougandais sont en train de tout détruire. Il n'y a plus d'animaux sauvages, tels que les buffles, les éléphants, les hypopotames, les antilopes, les faconchères etc. Les occupants y font pousser des champs comme des champignons. Seuls, ils ont droit à travailler le parc. Gare à l'autochtone qui s'y hasarde. Soit il est tué soit on envoie les vaches dans son champ pour tout ravager, si on a pitié de lui. Je n'ai pas encore lu le rapport des Nations-Unies, mais je me demande si ce point a été présenté comme un témoignage du pillage des ressources de la RDC.
Sur moi, je n'ai qu'un petit sac. Mais à mesure que j'avance et que j'assiste à cette scène macabre, j'ai l'impression d'être écrasé par un lourd fardeau dont il m'est difficile de me débarrasser. A 13h15, je peux tout en larme apercevoir la cité de Butembo. Je m'efforce de canaliser ma colère pour que celle-ci ne se transforme en haine. Merci, Seigneur !
Je décide de faire un saut à Beni. Hélas, je suis obligé de rebrousser chemin à partir de Mavoya. Là, j'assiste à une scène macabre: un cycliste, alors qu'il venait de Butembo pour aller vendre ses articles à Beni s'est vu arrêté par les militaires de Jean-Pierre Bemba. Sans aucune forme de procès, ces derniers venaient de lui trancher la tête qu'ils venaient d'exposer sur un piquet alors que le corps gisait par terre.
Le village est tout désert, la végétation tout immobile et les oiseaux silencieux. La création tout entière semble crier sa désolation et se demande jusques à quand l'homme va-t-elle continuer à la rendre impure du sang des innocents. Pardon, Seigneur car ils ne savent pas ce qu'ils font.
Butembo se réveille sous des coups de feu. Vers 10h00, j'apprends par les ondes de la radio locale que la population doit rester calme car la situation va se normaliser au cours de la journée, le temps que l'armée régulière mette l'ennemi hors d'état de nuire, conclue le message. Inutile que je devine qui est mis derrière ces deux vocables.
Les crépitements de balles vont continuer jusqu'au soir pendant que la population est terrée dans les maisons. Le bilan est lourd et révèle le mobile de ses attaques. Dans le quartier de Base (c'est à l'entrée de la ville de Butembo, en venant de Goma), les militaires de Bemba avec ses alliés Ougandais sont entrés dans des maisons pour piller, violer et tuer.
Deux fillettes de 15 ans et une maman de 60 ans ont été violées, Cette dernière par 7 militaires à la filée. Ils l'ont abandonnée morte. Un jeune a été amené par les militaires, transportant leur butin; il a été abattu après qu'il a déposé le fardeau. Plus de 50 civils seront retrouvés morts le lendemain, tantôt décapités tantôt avec des balles dans leurs corps.
Dommage que les familles refusent d'amener les corps de leurs parents au su de tout le monde au risque d'être enlevés la nuit. Le droit de pleurer les siens est prohibé dans ces territoires occupés. J'apprends que la même scène s'est passée à Luofu, au sud du diocèse à plus de 150 km de Butembo.
Mercredi de la semaine passée, en effet, les militaires s'y sont rendus pour soi-disant se réconcilier avec 12 représentants des mai mai. Alors qu'ils venaient de prendre un verre de réconciliation et qu'ils se partageaient la nourriture, un autre groupe se cachait derrière les mai-mai dans la brousse. Il a alors fait irruption et tiré sur les mai- mai. Ils sont morts sur place ainsi que le chef de la délégation civile qui servait de témoin. De là, ils s'en sont pris aux civils. Ils ont attrapé un jeune homme de 15 ans en présence de son père, lui ont tranché la tête et ont demandé à son père de transporter la tête de son fils jusqu'à Kanyabayonga, leur quartier général. Ce fait m'a été confirmé sur place le samedi 28 juillet sur place. J'ose espérer que l'Association des droits de l'homme va finir par publier les noms des victimes même si la communauté soit dite internationale s'en moque. Un jour, la patience de Dieu se transformera en impatience
Je me rends vers Kayna. Je passe, j'arrive, je vois et je crois à ce que l'on m'a dit avant que je foule cette terre. De Kitsumbiro jusque pratiquement à Kirumba, les villages sont déserts.
En certains endroits, l'herbe a pris le dessus sur les maisons. La vie s'en est allée. Je pose alors la question à ceux avec qui je voyage: "Pourquoi cette désertification des villages?" Une maman courageuse me répond que c'est Bemba, Nyamwisi et les mai mai qui font cela. Les gens préfèrent mourir en brousse de morsure des serpents, de maladies, de faim, de soif plutôt qu'être sous le joug des occupants et de leurs valets congolais, ajoute-elle avant de terminer par une question: pourquoi la communauté internationale continue-t-elle à écouter ceux que le peuple ne veut plus écouter? Pourquoi la communauté ne veut-elle pas venir ici chez nous pour constater comment la mort a planté sa tente au milieu de nous? Et moi de lui dire: "La communauté internationale a des yeux mais ne voit pas, a des oreilles mais n'entend pas. Seul Dieu a des oreilles pour écouter son peuple... ".
Le soir, des amis viennent me voir. Ils confirment ce que j'avais appris au sujet de Luofu à 10 km de là et tous me demandent si la situation est aussi dramatique dans l'autre partie du pays. Ma réponse est sèche: Ici vous êtes en enfer. Je prie Jésus d'y descendre sans tarder pour briser les chaînes...
Je continue ma route vers Kanyabayonga. Je traverse une cité quasiment déserte. Ce sont les militaires qui font la loi. Ils rançonnent les populations comme ils veulent, s'emparent des voitures des civils: "c'est de cette manière que la population participe à la guerre", aiment-ils à dire. A quelques mètres de la cité se trouve érigée une barrière: c'est la frontière entre le territoire de Beni et celui de Goma, oh, que dis-je, entre un pays et un autre. On me demande d'exhiber ma pièce d'identité pour qu'on y appose je crois le visa de sortie. Il va sans dire que de l'autre côté, je devrai payer le visa d'entrée. Je n'en reviens à mes yeux. En effet, j'aperçois des chars de combat de l'autre côté.
Je pose malignement une question à un militaire à qui ils appartiennent: "Evidemment au Rwanda, répond-il. Ne vois-tu pas que ceux-là sont des rwandais?" . A ces mots, je décide de rebrousser chemin car au fond de moi tout mon être aspirait la rage et Dieu seul sait ce que je vais dire aux rwandais si je me mets à franchir la barrière. Je crois, dis-je, Dieu a encore besoin de moi pour lutter avec mon peuple.
Il y a une semaine que j'ai quitté le sud du diocèse. Pendant toute une semaine, j'ai pu rencontrer et visiter des amies et amis.
Tous veulent connaître ce que pense le gouvernement de ces territoires occupés, que fait-il pour venir les libérer, qui a tué Mzee... Je suis surpris et encouragé par leur sens patriotique. Tous réclament le départ des agresseurs voire de "rebelles" à tel point que certains considèrent les négociations et la réconciliation comme une humiliation infligée au peuple congolais...
A midi, je monte sur une camionnette pour me rendre à Beni. Cette fois-ci, la route est dégagée. La vie a repris; cependant à Kasabinyole, les plaies causées par les militaires de Bemba et ses alliés sont encore visibles: je peux voir des traces des balles dans des murs et sur des tôles; certaines maisons détruites ont été abandonnées; des familles pleurent encore les leurs. Le soir, alors que les miens (mes soeurs, mes frères, mes nièces, mes neveux) et moi venons de bénir le repas, des militaires bien armés surgissent, nous écartent violemment de la table, prennent la nourriture et s'en vont avec. A peine veux-je réagir que ma grande soeur met la main à ma bouche en me chuchotant: "ils peuvent tirer sur nous; ils en ont l'habitude dans toute la cité. Ici, c'est encore mieux. A Mangina, c'est pire car là le commandant est tutsi rwandais". Malgré des tentatives de prier, la nuit est longue et la haine semble prendre le dessus.
Il est 7h 48 min. Je prends mon chapeau et me rend au champ, vers Nyaleke. C'est à 7 km du centre viille. C'est là que j'ai passé toute ma jeunesse chez mon grand-père. En route, je fais un crochet chez mon grand-frère. Je suis heureux de revoir ma belle soeur, mes neveux et nièces, mes amies et amis, certains de mes condisciples de classe.
Après avoir échanger quelques nouvelles, je demande à un de mes neveux de m'accompagner au champ.
- Mais il n'y a plus rien, me dit mon grand-père sur un ton très élevé et mélangé de colère. Tous les champs sont ravagés et la famine a élu domicile au milieu de nous...
- Quoi ! Notre champ fait-il maintenant partie du parc pour que les animaux sauvages arrivent jusque là?
- Tu as deviné, ajoute mon neveu. Ils sont réellement des animaux sauvages...
- Qui?
- Ces militaires de Bemba, répond ma nièce Jeanne. Ils détruisent tout à leur passage: des jeunes pousses, nos champs, nos bananiers, nos palmiers, nos maniocs, nos haricots. Et pire, quand on résiste ils tuent, violent, mutilent etc. Qu'est-ce qu'il attend, notre junior pour venir chasser tous ces monstres, continue-t-elle en pleurant.
- Courage, chérie, et ne pleure pas, lui dis-je en la serrant contre moi. Un jour, Dieu essuiera nos larmes...
- Quand ils nous auront tous éliminés, n'est-ce pas? Ajoute ironiquement un de mes condisciples. Contre l'avis de tous, je décide de continuer ma route pour aller ne fût-ce que m'incliner devant la tombe de mes grand-parents. En effet, des militaires se promènent partout et à cause des fusils, ils sont devenus les hommes forts de la contrée. Devant moi, j'aperçois une fourmilière de maisonnettes à paille. C'est le camp d'entraînement et de formation tenu par les Ougandais. Je puis estimer le nombre à deux mille militaires.
C'est une terre désolée qui m'accueille. En fixant la tombe, je pense aux jours d'autrefois. Devant moi défilent des images harmonieuses: c'est ici que je cultivais mon champ, je paissais la chèvre de mon grand-père, accueillions des passagers connus ou inconnus voire des ougandais et rwandais, tendais des pièges, me promenais la nuit en chantant des champs mélodieux que la nature m'inspirait... "Qu'avons-nous fait de mal, grand-père, pour que tout ceci nous arrive? Où est-", me demandé-je tout en larmes.
Une semaine après. Je dis au revoir aux miens. Comme au jour où Saint Paul saluait ceux qui lui étaient chers, tous se jettent sur moi en pleurant parce qu'ils pensent que nous ne nous reverrons plus. J'emprunte cette fois-ci la nationale n°1. A la rivière Semuliki, nous sommes en plein
Parc national de Virunga, l'on demande à chacun de descendre et d'exhiber sa carte d'identité: "Pièce mikononi, hata uko congomani!", nous dit un jeune soldat dans un ton anglophone. L'Ouganda a en réalité déplacé les bornes de la frontière. A chaque kilomètre, jusqu'à la frontière, que dis-je, jusqu'à l'ancienne frontière, je suis étonné de rencontrer des militaires ougandais. Il n'est pas faux d'affirmer que de Beni à Kasindi, c'est-à-dire sur une distance d'environ 70 km, il y a plus de sept mille militaires ougandais, à considérer tous ces camps érigés le long de la route. Le parc national de Virunga n'existe plus. Partout, les arbres forestiers sont abattus, les animaux sauvages s'en sont allés, des champs poussent et des barrières sont érigées ici et là. A la question de savoir pourquoi l'on ne conscientise pas la population à ne pas détruire le patrimoine nationale voire de l'humanité, à savoir le parc national de Virunga, une femme me répond que ce ne sont pas les congolais qui font ça mais les ougandais.
- Gare à celui qui ose lever la voix contre ce pillage, me chuchote-t-elle. La nuit, il est enlevé vers une destination inconnue. Tu vois ces camions qui traversent la frontière? Ils contiennent des planches, du coltan, du bois, nos richesses... Tu vois ces gens? Ils vont chez nous pour détruire et travailler notre parc. Mais qui va parler? Nous avons certes une bouche mais nous ne savons pas parler...
- Et pourtant, Dieu nous a donné une bouche pour parler... Ah, si tu suscitais de nouveaux Ezéchiel pour manger ta parole et parler, dis-je à moi-même. Des David, peut-être? C'est mieux, je crois... Pendant que couche ces mots, une amie vient d'arriver d'une autre zone des territoires occupés au nord de Katanga, à Kalémie, au Sud-Kivu et à Goma.
Des événements auxquels elle a assisté sont horribles: des gens continuent à être enterrés vivants par les des militaires rwandais et burundais. Ces derniers occupent les maisons des autochtones après qu'ils les ont chassés voire tués. Entre Goma et Gisenyi, il n'y a plus de frontière alors qu'un espace vide de 1 km séparait les deux pays. Des rwandais y ont construit des maison. Ici et là, dans cette contrée qu'elle a visitée, ici c'est le drapeau rwandais qui flotte dans l'air; là c'est un autre drapeau traversé par une barre avec une étoile au centre. Et tout cela, dit-elle, au su et au vu de la communauté internationale, y représentée par des organismes internationaux. Oui, j'ai vu mon peuple pleurer, être fouetté, privé de nourriture, tué, violé, amputé,décapité. J'ai entendu mon peuple crier au secours mais sans que personne n'aille à son secours. En t'écrivant ces lignes qui de fait donne une idée de son lot quotidien depuis bientôt quatre ans, je te demande de refuser d'être complice de ses malheurs. En revanche, si tu le peux, participe à ses peines en faisant entendre son cri partout où tu trouves, par les moyens, les relations et connaissances que Dieu t'a confiées.