CENTRE OLAME
La situation se
dégrade de façon inquiétante du côté de Walungu et de Kaniola. En ce mois de
février, nous avons accueilli au centre Olame 33 femmes et jeunes filles venant
de Walungu et de Kaniola. Les personnes
victimes de viol viennent avec les responsables des paroisses. Elles ne peuvent
pas dépasser 10 personnes par mois et par paroisse. Pour Walungu et Kaniola,
elles peuvent venir à 2 reprises étant donné le nombre important de personnes
signalées. Kaniola n’est venu qu’une fois, étant donné les combats qui ont eu
lieu dans la région début février 05.
Depuis 2 mois
environ, les femmes et jeunes filles venant de Walungu arrivant au Centre Olame
présentent des signes de détresse intense. Les faits relatés remontent à un
mois environ et elles sont encore très prises par ce qui leur est arrivé.
Durant le mois de février 2005, sur 18 personnes reçues de Walungu, il y avait
10 femmes mariées entre 25 et 50 ans, une enfant de 10 ans, 2 adolescentes de
14 ans, une de 15 ans, une de 16 ans, ainsi qu’une jeune fille de 19 et 2 de 20
ans. Sur les 10 femmes, 5 ont eu
leur mari tué. Elles parlent en ayant les larmes qui leur coulent des
yeux…. Elles ne voient pas comment sera leur avenir. Leurs maris étant tués,
elles n’arrivent plus à subvenir aux besoins de la famille. En effet, leurs
champs sont ravagés par les hommes de la forêt, mais maintenant aussi par les
militaires FARDC. Une femme me disait qu’elle récoltait les pommes de terre de son
champ, des militaires sont arrivés, lui ont ravi sa récolte et en plus deux
l’ont violée….. C’était le 20 janvier
05, à Walungu-Izege, à 13 h. de l’après-midi.
Du 7 au 11
janvier 05, 13 personnes ont été emmenées dans la forêt par des hommes armés, d’Izege.
Il y avait 7 enfants, 5 femmes et un homme. La jeune fille de 14 ans qui en
revient m’a dit que l’homme qui était son oncle a été tué sous ses yeux, parce
que la rançon n’arrivait pas. Ils lui ont donné le couteau plein de sang à
laver, afin de continuer leur besogne, disaient-ils…. Cette adolescente de 14
ans a été violée par 4 hommes chaque jour de leur détention….
À Walungu, la
MONUC et les FARDC s’y trouvent. Ils étaient au courant que ce groupe de 13
personnes était entre les mains des hommes armés de la forêt, car il y a eu 4
personnes envoyées pour chercher à tour de rôle la rançon. Personne n’a bougé
pour aller les délivrer. Nous le savons, car une maman de ce groupe est venue
en urgence chercher la somme de la rançon au Centre Olame. Nous avons envoyé un
agent du Centre Olame pour l’accompagner et voir la situation sur place. Les
militaires FARDC étaient au courant….
De Mwirama
– Kaniola, 11 personnes ont été emmenées la nuit du 18 au 19 janvier 05 par 5
hommes armés. Ce n’est pas loin de Walungu où se trouvent la MONUC et les
FARDC. Là aussi, une femme a été envoyée chercher une rançon de 100 $. Sa
famille se trouvait à ± 2 heures de marche de Mwirama, d’après ce que les
femmes venant de ce groupe m’ont dit, càd 2 femmes de 25 et 27 ans et une jeune
fille de 17 ans. Les hommes armés n’étaient qu’au nombre de 11 personnes ! Ce
n’est que le samedi 22 janvier qu’elles ont pu retourner chez elles.
Le 17 février, ces 3 personnes arrivent au Centre
Olame. Elles font donc partie du groupe de 11 personnes prises chez elles
à Mwirama entre le 18 et le 22 janvier. Voici le récit d’une de ces
mamans, appelons-la Maman Faida :
« Dans la nuit du 18 au 19 janvier, mardi soir, 5 hommes armés de
fusils ont fait irruption dans les maisons de notre famille. J’ai 25 ans et
suis enceinte de 6 mois. Mon mari était parti la veille en Urega. Il n’était
donc pas là. Je dormais avec mon enfant de 18 mois dans ma case. Mon autre
enfant se trouvait chez une tante. J’ai entendu du bruit tout autour de la
maison et à ma porte. Je me suis levée, me suis habillée et ai mis mon enfant
sur mon dos. J’ai rencontré un homme à la porte de ma chambre. Dans le salon,
il y en avait d’autres affairés à ramasser tout ce qu’il y avait à prendre.
L’homme qui était dans ma chambre m’a dit de mettre les habits dans un drap.
J’ai tout mis. Il m’a demandé de mettre aussi les souliers qui étaient là. Je
l’ai fait. Puis il a mis ce colis sur ma tête et m’a dit de sortir. En sortant
de la maison, j’ai vu mon beau-père, ma belle-mère, mes belles-sœurs avec deux
bébés de 1 an avec elles. En tout, il y avait les 3 enfants, mon beau-père, ma
belle-mère, une jeune fille de 14 ans et 5 femmes. Les hommes en habits civils
armés étaient à 5. Ils nous ont obligés de prendre la route de la forêt. Arrivés
à la première colline, ils se sont reposés. J’ai enlevé mon enfant de 18 mois
de mon dos. Au moment de repartir, il restait en arrière. J’ai supplié ces
hommes de le prendre avec moi, que je préférais mourir que de laisser l’enfant
seul ainsi. Ils me frappaient et m’enjoignaient d’avancer… Je résistais et
recevais des coups de fusil. Ils m’ont dit de me taire, sinon ils allaient me
tuer. Je leur ai dit de me tuer avec mon enfant, plutôt que de le laisser seul
dans la nuit…. Finalement, ils ont demandé à ma belle-mère d’aller le chercher.
Nous avons continué la route. À un moment donné, ils nous ont fait nous arrêter
et ils ont commencé à violer les femmes. J’ai été violée par les 5 hommes.
D’autres femmes ont été violées par 1 ou 2 hommes. La jeune fille de 17 ans l’a
été par 3 hommes. Seule la belle-mère âgée n’a pas été violée.
Nous avons continué d’avancer dans la forêt. Arrivés
sur une autre colline, la caravane est arrivée à un endroit où 6 autres hommes
étaient là. J’ai entendu qu’ils parlaient à 4 le kitembo, 2 autres parlaient le
mashi et le reste le kinyarwanda. Tous avaient des fusils et des couteaux. J’ai
été violée par deux autres hommes qui étaient là. Puis un homme m’a choisie
pour être sa femme. Il était leur commandant et s’appelait Shetani. Lui m’a
prise le deuxième jour durant 3 heures de temps. Il a enjoint le beau-père de
venir tenir une de mes jambes et ma belle-mère l’autre jambe. Le beau-père a
refusé. Ils ont commencé à le battre tellement que je lui ai dit de tenir ma
jambe, car ils allaient le tuer. Je l’ai supplié. Finalement, il l’a fait. J’en
ai encore tellement honte.
À un moment, ces hommes ont envoyé une femme au
village chercher 100 $. Si elle ne revenait pas avant vendredi soir 16 h. ils
tueraient tout le monde. Elle est partie.
À un moment donné, un homme m’a appelée encore pour
partir un peu plus loin avec lui. Je ne voulais pas, mais j’ai reçu des coups.
Nous sommes arrivés à un endroit où il y avait les cadavres d’un homme et de 2
femmes en décomposition. Cela sentait très fort. Il m’a dit de rester auprès de
ces cadavres, que c’est ainsi que nous finirions si la rançon n’arrivait pas….
Puis, il est allé plus loin et m’a appelée. Il m’a violée encore. »
Faida parle d’un moment où ils ont rôti 12 poules
volées chez eux. Ils ont mangé eux seuls. Durant les 4 jours, ils n’ont pas eu
à manger. L’enfant de 18 mois pleurait de faim. Un homme lui a donné un morceau
de viande qu’il essayait de manger, mais il était dur et n’y arrivait pas. Il
pleurait. L’homme lui a donné un autre morceau de viande plus tendre et il a
tout mangé.
« Un soir, je grelottais. J’étais toute nue. Ils
avaient fait un feu. Un homme m’a dit de venir près du feu. Il avait plu et
j’étais mouillée. Je me suis séchée auprès du feu. Un homme a dit à ma belle-mère
de m’apporter un pagne pour me couvrir….
Le commandant me prenait à tout moment. Je n’en
pouvais plus. J’avais beau lui dire que j’étais enceinte et que cela dépassait
ce que je pouvais supporter. Il me frappait et me prenait….
Je me sentais être à bout de force et je me suis
laissée choir. Le temps approchait de l’ultimatum. Ils préparaient les couteaux
pour nous exécuter le moment venu… et ils nous avertissaient que nous allions
tous mourir. Enfin, la femme envoyée est arrivée à 15.30 h. avec les 100 $. Ils
nous ont dit que nous étions libres et que nous pouvions nous en aller. »
Faida dit qu’elle a rassemblé toutes ses forces et
nue comme elle était, elle a pris son enfant et s’est précipitée sur le chemin
du retour….. Arrivée chez elle, elle s’est jetée sur son lit et s’est
évanouie…. Elle s’est retrouvée à l’hôpital de Walungu sans savoir comment elle
y est arrivée. Elle avait un serum à son bras. En s’éveillant, elle a demandé
qu’on l’a délie car elle se croyait toujours entre les mains de ces hommes qui
l’avaient liée. Le docteur lui aurait dit qu’il est médecin et qu’il veille sur
sa santé.
Elle a un carnet de santé datée du dimanche 23
janvier 05. Elle va loger maintenant à Walungu même, chez un membre de famille,
avec ses deux enfants.
Ce témoignage se passe de commentaires. Nous voyons
que ces enlèvements durent plusieurs jours et que durant ce temps, les
personnes ne reçoivent pas à manger, qu’elles sont battues et violées
(exception faite pour la belle-mère). Les personnes vivent l’angoisse d’être
tuées. Dans les deux enlèvements, il y a eu des morts, l’oncle et dans
l’autres, elles ont vues 3 personnes mortes en décomposition…. Il y a aussi
l’humiliation dans les paroles. Souvent, on leur dit qu’elles sont des bêtes
(nyama)… L’humiliation aussi de poser des gestes contraires à la coutume et à
la morale, comme le beau-père qui doit tenir la jambe de sa belle-fille durant
qu’on la viole…. Il ne faut pas oublier
aussi que beaucoup de familles cherchent refuge ailleurs, viennent sur Bukavu et
abandonnent leurs maisons…..
Une femme m’a dit : « Depuis que les FARDC
et la MONUC sont arrivés, les gens de la forêt sont plus violents et viennent
sans arrêt. En plus, les FARDC font de même. Ce n’est plus seulement la nuit
que nous souffrons, mais le jour avec eux maintenant. Ce qui est
inquiétant, c’est de voir que nous ne pouvons pas cultiver en paix et que nos
récoltes sont prises par tous ces hommes armés. Ne vont-ils pas nous manger
finalement ?»
La situation est très grave ! Ce rapport voudrait
alerter le plus grand nombre possible de personnes pouvant prendre des
décisions. Ce cri sera-t-il entendu ?
Bukavu, le 23 février 2005 / Bibiane Cattin, smnda