Burundi-Bureau
Interview nš 68
Bujumbura / Bonn
08.03.01
Le 24.02.2001, les Forces Nationales de Libération ont lancé une offensive contre des positions militaires situées au nord de la capitale Bujumbura et ont occupé la zone de Cibitoke. Deux jours plus tard, le Colonel Longin Minani, porte-parole de l'armée a déclaré que l'armée avait repris le contrôle de la zone, mais des témoignages concordants disent que la totalité des quartiers de Kinama seraient encore sous le contrôle des éléments des FNL. Il a aussi relevé que l'armée est engagée dans des combats dans 5 provinces, dont Bururi, où l'armée aurait reçu un renfort de 1500 militaires rwandais, déployés à Rutovu. Et pour des raisons de nettoyage de la zone de l'aéroport de Bujumbura, les compagnies aériennes kenya Airways et Ethiopian Airlines qui le déservaient ont suspendu leurs vols depuis le 07.03.2001.
Devant la persistance des combats, le major Buyoya a déclaré qu'il allait engager une guerre sans merci contre les "rebelles", et que son gouvernement n'acceptera pas la mise en place d'un gouvernement de transition avant qu'il y ait un cessez-le-feu. Le dimanche 04.03, l'armée avait procédé à des bombardements au moyen d'anciens appareils de fabrication italienne Marchetti sous le commandement du Commandant du bataillon de l'aéroport, André Nkunzimana. Le 07.03, d'intenses combats ont eu lieu dans la zone de Mitakataka, en province Bubanza. Pour tenter d'en savoir plus sur la situation qui prévaut dans les quartiers nord de Bujumbura, Burundi Bureau s'est entretenu avec le Commandant des FNL dans la zone ouest, Anicet Ntawuhiganayo.
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" Il ne faut pas négocier avec lui [Buyoya]. Il a des mains très sales, et les gens n'osent pas le dire: parce qu'il dit: c'est moi l'homme de la situation, je dois absolument diriger la transition, c'est son problème puisqu'il sait que si jamais il cède, il serait coinçé. C'est à lui donc de tenir, et je crois que le langage qu'il comprend, c'est le langage des armes". |
BB:
Depuis le 24.02, vous avez changé de stratégie en déplacement le lieu des combats jusque dans les quartiers nord de la capitale. Quel est votre objectif?Anicet Ntawuhiganayo:
Notre objectif est simple, c'est de faire tomber le régime de Bujumbura. C'est cela l'objectif de départ, et nous devons le poursuivre jusqu'à la fin.BB
: L'armée déclare avoir récupéré Kinama, et le gouvernement qualifie votre attaque d'acte de terrorisme. Quels quartiers sont-ils encore sous votre contrôle?A.NT.:
Nous l'avons toujours dit, depuis ces derniers temps. Le pouvoir en place est très spécialiste dans l'art de la manipulation, parce que leur objectif est de leurrer les gens. D'ailleurs, ce qui se passe dans la zone de combats c'est un black-out sur la situation parce qu'aucun journaliste n'est autorisé de s'y rendre. Alors, dire que nous menons des actes de terrorisme, cela ne nous étonne pas outre mesure quand ça vient de la part du gouvernement. C'est un pouvoir en pleine déliquescence, un pouvoir qui est aux abois.Lorsqu'il y a une force contre lui qui veut l'abattre c'est normal que ces dirigeants disent il s'agit des actes de terrorisme. Alors, pour le moment, nous sommes toujours à Kinama, nous sommes entrain de combattre là-bas. Que le gouvernement dise qu'il nous a déjà délogés, c'est son problème, mais il faudrait qu'il y ait quelqu'un d'autre pour confirmer cette information. Autrement, si cela vient d'une seule partie ça ne tient pas debout.BB
: Avez-vous l'intention de progresser vers d'autres quartiers?A.NT.
: Mais, c'est ça même la logique de la guerre.BB:
Avez-vous les moyens de résister à l'armée si d'un moment à l'autre elle décidait de sortir tout son arsenal et de détruire les quartiers sous votre contrôle?A.NT
.: Non, cette armée ne peut pas détruire les quartiers qui sont sous notre contrôle pour le moment. Nous venons de combattre l'armée burundaise il y a de cela 10 ans, depuis 1991. Les moyens qu'elle utilise nous les connaissons suffisamment. Demander si nous disposons des moyens matériels et humains pour résister, je dirais que nous avons toujours résisté. les moyens,nous les cherchons chez l'ennemi. Tout le matériel de guerre dont l'armée dispose vient du peuple. C'est le peuple qui peine pour financer tout cela. Malheureusement, c'est que cet armement revient pour détruire le même peuple. Alors, nous, ce que nous faisons, nous prenons les armes de chez l'ennemi, et les utilisons contre lui en protégeant le peuple. Les moyens, nous en avons suffisamment pour résister et avancer.BB
: Est-il vrai que l'armée a détruit dimanche le 4.03 l'Eglise Sainte Famille de Kinama située dans le quartier de Bubanza?A.NT.:
C'est vrai. La déclaration officielle c'est que l'armée a détruit cette église pour chasser les rebelles qui étaient cachés dedans. Ce n'est pas vrai. Mais comment est-ce que l'église a été détruite? L'armée a lancé des obus qui sont tombés sur le toit. Mais dire que c'est l'infanterie qui a progressé jusque-là, non, ce n'est pas ça, ce sont des obus qui sont tombés dessus.BB
: Y a-t-il eu des dégâts humains à votre connaissance?A.NT
.: Non, car il n'y avait personne. Depuis que nous avons lancé notre offensive, nous avons demandé aux populations d'évacuer les lieux et d'aller chercher refuge dans des zones plus ou moins calmes. Et la population a obéi, sauf quelques personnes, qui, peut-être par peur des crépitements d'armes, sont restées dans leurs maisons et qui malheureusement ont été lynchées par l'armée, d'autres tuées à la balle. Nous avons dénombré plus de quarante cadavres qui pourrissent dans les maisons là où l'armée est passée. Autrement dit, lorsque les obus sont tombés sur l'église, il n' y avait personne.BB:
Vous avez demandé aux populations de Kinama d'aller chercher refuge ailleurs. Qu'en est-il de leurs biens et maisons? N'y a-t-il pas d' actes de pillage?A.NT
.: Nous n'acceptons pas les pillages. Nos éléments ont des instructions strictes. C'est-à-dire que les habitants qui reviennent dans les quartiers pour chercher leurs biens, qui justifient le droit de propriété peuvent les prendre sans problème. Lorsqu'ils arrivent, on leur demande ce qu'ils possèdent dans telle ou telle autre maison. Lorsqu'ils répondent sans hésiter, et qu'ils ont des clés qui ouvrent directement, càd qui correspondent aux calibres de la serrure de la maison, on les laisse entrer, prennent leurs biens, puis on leur montre où passer pour regagner les zones de refuge. Ceci est vrai uniquement pour les personnes qui viennent dans les zones que nous contrôlons. Vous pouvez peut-être demander d'autres témoignages.BB:
Contrôlez-vous seulement Kinama, ou bien y a-t-il d'autres zones comme Cibitoke ou Kamenge?A.NT.
: Là, nous ne donnons pas de précisions comme telle, parce qu'il s'agit des stratégies de guerre. D'autre part, nous pratiquons la guérilla! Alors quand on pratique la guérilla on est partout et nul ailleurs.BB
: Généralement, le PALIPEHUTU est accusé d'être contre les Tutsi. Quelle a été votre attitude vis-à- vis des Tutsi qui habitent les quartiers occupés?A.NT.:
Cela c'est de la propagande du gouvernement, parce que la lutte que nous menons n'est ni contre une ethnie, ni contre un individu, ni contre un groupe d'individus; c'est contre un système socio-politique qui opprime les gens, qui opprime les populations. Les Tutsi que nous rencontrons bénéficient du même traitement que les autres. On ne fait du mal à personne. Les Tutsi qui étaient à Kinama ont évacué comme tout le monde, et sont allés ailleurs. C'est d'ailleurs le même traitement qui sera réservé aux autres quartiers habités presque exclusivement par les Tutsi. On ne mène pas la guerre contre les Tutsi, mais contre un mauvais système politique qui se trouve dans notre pays.BB
: Comment se fait-il que vous ayez choisi d'attaquer la veille du sommet d'Arusha du 26.03.2001, et que maintenant le Major Buyoya déclare qu'il ne partira pas avant qu'il y ait cessez-le-feu. Etes vous prêts à négocier un cessez-le-feu, où pensez-vous renverser la situation militairement?A.NT
.: Vous connaissez ce pays. Vous connaissez ses dirigeants. Le fait d'avoir attaqué la veille de la poursuite des négociations n'est qu'un effet de hasard. Nous, nous avons notre programme que nous poursuivons. Il n' y a pas de choix particulier en rapport avec la date des négociations. Alors, si Buyoya dit qu'il ne partira pas avant d'avoir signé un cessez-le-feu quelconque, nous disons qu'il se trompe fort. Nous n'avons rien à avoir avec Buyoya. Ce que l'opinion tant nationale qu'internationale doit comprendre, c'est que le PALIPEHUTU-FNL n'a jamais été contre les négociations. Il a été toujours contre des négociations malhonnêtes qui n'ont jamais abouti et qui n'aboutiront jamais. Depuis 1998, nous avons dit que ces négociations avaient une fausse base. Les négociateurs n'ont jamais voulu se dire la vérité. D'ailleurs, si on remonte plus loin dans l'histoire de ce pays, c'est depuis 1994 avec Kigobe-Kajaga-Novotel, San Egidio, Mwanza... mais qu'est-ce qui est sorti de ces négociations? Rien. Je crois que les Burundais devraient être un peu plus sérieux. Nous sommes des gens au double langage, nous sommes d'une duplicité extraordinaire. Nous disons non lorsqu'il faut dire oui, et nous disons oui quand il faut dire non. Et souvent nous rigorons même quand il ne le faut pas. C'est grave ce qu'on fait dans ce pays.Si les Burundais sont d'accord pour une conférence nationale, où il doit y avoir un débat solide et vrai, où tout le non-dit de l'histoire de ce pays est mis à découvert, alors là le PALIPEHUTU-FNL pourrait voir comment y participer. Le problème que nous avons, nous sommes dirigés par un régime criminocratique. Ce sont les criminels qui sont au pouvoir. Les criminels Tutsi sont entrain de s'associer à quelques Hutu pour les accuser demain comme quoi ils ont commis des crimes ensemble.
Si l'histoire des négociations devrait recommencer, et je crois que c'est le moment, il faut qu'on recommence à zéro, puisque le cessez-le-feu ce n'est pas quelque chose qu'on peut obtenir facilement. Nous sommes au pays, nous avons résisté depuis dix ans, ce ne sont pas les puissances extérieures qui vont nous obliger à arrêter les combats. Nous avons un programme que nous devons suivre. Il faut que la vérité soit connue. Que tous ces gens-là qui ont dirigé ce pays, et qui ont trempé dans le sang des citoyens, ce sont des criminels, il faut qu'on les arrête. Buyoya en tête. Il ne faut pas négocier avec lui. Il a des mains très sales, et les gens n'osent pas le dire, parce qu'il dit: c'est moi l'homme de la situation, je dois absolument diriger la transition, c'est son probléme puisqu'il sait que si jamais il cède il serait coinçé. C'est à lui donc de tenir, et je crois que le langage qu'il comprend, c'est le langage des armes, et s'il faut continuer nous allons continuer. Nous avons la ferme conviction que nous devons faire absolument faire tomber ce pouvoir.
BB:
Et quand on vous accuse de collaborer avec les Ex-FAR du Rwanda et les Interahamwe, que répondez-vous?A.NT
.: J'aimerais dire une chose. Si on analyse la géopolitique de la région des grands Lacs, ce qui s'y fait c'est terrible. Lorsque les Hutu ont été massacrés en 1965 jusqu'en 1972, les instances internationales, en l'occurrence l'ONU, personne n'a levé le petit doigt. Maintenant que les Hutu commencent à faire leur auto-défense, à lutter pour leurs droits, il y a les puissances occidentales, il y a l'ONU qui se lèvent et disent: cessez le génocide. L'ONU c'est pour les Américains, l'ONU, c'est pour les gens riches, les Tutsi d'ici parce qu'ils ont voix au chapitre, mais nous, nous avons juré que nous devons faire entendre également notre voix. Lorsqu'ils disent que nous travaillons avec les Ex-FAR, cela signifie ceci: nous les Tutsi, nous sommes minoritaires, nous sommes menacés, alors intervenez pour nous. Dans nos rangs, il n' y a que des Burundais. Nous n'avons pas de soldats mercenaires chez nous. Ceux qui disent cela sont des propagandistes du pouvoir en place. Il faut que le peuple burundais comprenne que la liberté ne lui sera pas offerte sur un plateau d'argent. Avec le temps, nous pensons que le gouvernement finira par comprendre.