Témoignage d’un militaire, témoin oculaire et rescapé des massacres de Kisangani du 14 au 15 mai 2002


Jean Pierre NLANDU MAZUNDA
Kinshasa
11.06.02

Samedi 11 mai : le Chef d'Etat Major, le commandant rwandais Mungura des P.M. qui est chargé de la patrouille, est venu me chercher pour que je puisse le conduire à bord de la Jeep du commandant chef de Brigade à la phonie pour appeler Goma. J'ai d'abord refusé en lui expliquant que s'était la Jeep du commandant Chef de Brigade, il m'a menacé et j'ai fini par le conduire.

Le lundi 13 mai : Je suis allé au travail comme d'habitude, j'ai trouvé le commandant de Brigade, Mr Yvon Nguisani et je me suis étonné de ne pas trouver certains officiers au bureau. Mais nous avons travaillé puis nous sommes partis.

Le mardi 14 mai : A 3 heures du matin, comme j'ai l'habitude de me réveiller à ces heures là, j'ai entendu des coups de feu, j'ai réveillé ma femme pour lui demander si elle avait entendu des coups de feu, elle a dit non. Puis après, nous avons entendu une rafale. Je me suis posé la question de savoir ce qui se passait et je me suis décidé de descendre chez le commandant. Les balles venaient de partout et on ne pouvait localiser l'endroit exacte d'où elles provenaient.

A 4 h 30, j'ai vu des militaires déployés à l'Etat Major, j'ai appelé un petit pour lui demander où était le commandant, il me dira qu'il était entrain de descendre à pied. Je l'ai rejoins en voiture, ce dernier a appelé un autre commandant, Laurent Nkunda, Commandant Brigade de Kisangani qui lui était rwandais, pour lui poser le problème, ce dernier nous a dit que l'ennemi était entré et que nous devrions nous rendre chez lui.

Nous sommes allé chez le commandant Laurent pour discuter de la situation avec Goma par phonie.

Puis après, nous avons entendu à la radio, une interpellation contre les rwandais et le Rcd. En ce moment, je suis vite rentré à la maison pour mettre à l'abri ma femme. Le commandant de Brigade a pris un bataillon terre pour neutraliser la situation et s'est rendu à la RTNC.

Arrivé à la radio, nous avons trouvé le commandant Ekuka. lui posant la question de savoir ce qui s'est passé, ce dernier répondra qu'il vient de chasser les petits Kadogo qui parlaient à la radio et qu'il n'avait arrêté aucun d'eux du fait que s'était des petits. Le commandant Ekuka après avoir chassé les Kadogo, a rassuré la population.

Nous avons ensuite reçu un appel du gouverneur pour nous rendre chez lui. En route, nous avons aperçu le corps d'un militaire rwandais brûlant. Un peu plus loin, nous avons aperçu la population qui étaient entrain de molester le commandant Franck, un rwandais. Nous sommes intervenu et nous l'avons sauvé de la situation.

A Lengema, un quartier habitait par les rwandais, le beau frère du président rwandais Kagame qui était commerçant a été tué.

A l'Etat Major, les soldats ont été déployés. Le commandant et moi y sommes restés. Nous avons interpellé le commandant Ekuka qui nous a signifié que les petits Kadogo ont été envoyés par le commandant Brigrade. Nous étions étonnés de cette déclaration du comandant Ekuka de la police car le commandant Brigade ne connaissait pas cette histoire. Après un temps, nous nous sommes rendus à la radio avec le gouverneur et le commandant pour calmer encore la population.

Chose curieuse, lorsque cette mutinerie a commencé, on ne sait par quel miracle, les prisonniers s'étaient évadés du cachot. Lorsque les mutins ont libéré les prisonniers, ils ont constaté qu'il n'y avait qu'un prisonnier rwandais, garde corps du commandant Laurent. Ils ont amené ce garde corps à côté du Congo Palace pour le brûler.

Normalement, la patrouille est effectuée par les PM, mais curieusement, le lundi à partir de 20 heures, le bureau 2 a effectué la patrouille sans que les éléments de PM le sachent. Alors on ne sait pas pourquoi.

A 4 heures du matin, a commencé la fusillade. En ce moment, le commandant Brigade second Yvon Nguisani a demandé au SD brigade pourquoi il y a des fusillades. Il a répondu que l'ennemi était déjà entré. Après, le commandant Yvon est allé avertir Goma de cette situation par phonie. Mais le chef d'Etat Major Gabriel Amisi a répondu qu'il venait.

Après avoir été en contact avec Goma, nous sommes partis à la radio avec la compagnie de PM ensemble avec le comandant PM Mungura. C'est là où nous avons trouvé le commandant Ekuka, P3 à la Police. Le commandant Yvon lui a demandé pourquoi il était venu à la radio. Ekuka a répondu qu'il avait trouvé deux militaires avec les armes mais en tenue civile accompagnés de deux civils. Commandant Yvon lui a demandé pourquoi il n'avait pas arrêté même un seul de ces militaires. Sur ce, le commandant Yvon a donné l'ordre à tout le monde de le suivre à l'Etat Major.

Après, nous sommes partis avec le commandant Yvon chez le gouverneur. Celui-ci a demandé au commandant Yvon la situation, le commandant a répondu que lui non plus ne comprenait pas la situation qui est arrivée. Après, nous sommes partis à la radio avec le gouverneur et le commandant Yvon. D'abord, le commandant a parlé pour démentir ce qui a été dit avant et ensuite le gouverneur a aussi pris la parole dans ce sens: la société civile qui sème le trouble à Kisangani, c'est elle qui incite le groupe dit Etats-Unis de Mangobo à troubler l'ordre; à partir d'aujoud'hui, aucune réunion ne peut se tenir à Kisangani même les réunions des mutualités.

Après cela, le commandant Yvon et moi-même sommes rentrés à l'Etat Major. Le commandant a demandé au commandant Ekuka pourquoi il avait parlé à la radio. Sur ce, il a donné l'ordre au SD d'arrêter le commandant Ekuka. Après, il a ordonné l'arrestation de Florence (une femme militaire). Celle-ci a commencé à dénoncer ceux qui faisaient la patrouille avec les éléments du bureau 2, Choucou (commandant peloton), Mabele (commandant S3, chargé des opérations), Nyembo (commandant QG Brigade), S3 Brigade second, responsable du cachot, le secrétaire général à la Police (c'est une femme), commandant police de Mangobo plus de 8 policiers.

Après ces arrestations, on a vu le commandant Laurent venir. Dès son arrive, il a ordonné l'arrestation du commandant Augy, commandant bataillon. Ensuite, il a demandé à tous les officiers de le suivre dans sa maison pour une réunion.

Le commandant Yvon a suivi mais à la maison, le commandant Laurent lui a demandé d'aller à l'aéroport de Bangoka pour attendre le chef d' Etat Major Gabriel Amisi (Tango fort). Lorsque nous sommes arrivés à l'aéroport, nous avons trouvé que le Chef d'Etat Major était déjà arrivé. Il était accompagné de G2, du commandant opération Biamungu (ancien May may), du commandant Claude, du commandant titulaire de Goma (un boiteux), d'un officier rwandais que j'ai vue pour la première fois et de deux pelotons.

Après, le G2 a appelé le commandant Yvon mais au même moment, le commandant Laurent a interpellé G2 à coté. Commandant Laurent a dit au G2 que les ex-FAZ sont les mauvais éléments car ils cherchent à renverser le gouvernement pendant son absence. Ensuite, le Chef d'Etat Major a appelé G2 et lui a dit de ne pas suivre ce que dit commandant Laurent.

Ensuite, le Chef d'Etat Major et G2 ont dit qu'ils viendront en ville et ils vont passer la nuit à Bangoka. Après Biamungu a appelé Yvon, il nous a prié de monter en ville.

Arrivés en ville, le commandant Biamungu nous a prié d'aller à Mangobo. Ici, il a donné l'ordre de tirer sur tout passant. Chaque fois que quelqu'un tombait, on le ramassait pour le mettre dans le véhicule. Celui qui était chargé de ce ramassage c'est Santos (S 3 du bataillon Lubutu). Il prenait le cadavres pour les mettre derrière les bâtiment de l'Unibra.

A 19 heures, nous sommes rentrés à l'Etat Major. Là, une Land cruiser blanche fermée est arrivée et nous avons pris tous ceux qui étaient au cachot de l'Etat Major et nous les avons mis une partie dans cette Land cruiser et une autre partie dans une autre Land Cruiser. Ils étaient ligotés et ils ont été amenés à Bangoka. Là, le commandant Mabele a crié: «commandant Yvon ne me laisses pas mourir».

Après, nous avons mis tous ces prisonniers dans un container placé à l'aéroport de Bangoka. La nuit, le Chef d'Etat Major est venu dormir en ville. La même nuit, Biamungu a donné l'ordre de faire la patrouille à Mangobo. Ici, Santos a pris de force un véhicule de couleur blanche appartenant aux prêtres. Après, le S2 a ravi le véhicule appartenant à une vieille religieuse, il s'agit d'une Toyota double cabine de couleur blanche.

A Mangobo, l'ordre donné était de tuer tout garçon et de ramasser tous les cadavres et les mettre derrière Unibra.

Mercredi 15 mai , après des réunions, nous sommes rentrés à la maison avec le commandant Yvon.

A 18 heures, Biamungu a donné l'ordre d'effectuer la patrouille. Il a prie avec lui les deux pelotons des rwandais venus avec le Chef d'Etat Major Amisi.

A minuit, l'ordre a été donné pour aller chercher les officiers qui étaient arrêtés et gardés dans les containers à l'aéroport de Bangoka. A 1 h 30, nous sommes arrivés avec eux au pont Tshopo. Là, ces officiers ont été tabassés, torturés et ont été mis dans des sacs et ensuite jetés dans la rivière. Tandis que d'autres qui n'étaient pas mis dans des sacs ont été simplement jetés dans la rivière après qu'ils eurent soit une jambe cassée, soit des coups de baïonnette sur le cou, soit la tête coupé.

Ensuite, l'ordre a été donné à la Snel pour ouvrir le barrage afin que les cadavres soient emportés par les eaux le plus vite possible.

Jeudi 16 mai : les enquêtes continuaient et on arrêtait les policiers soupçonnés.

Vendredi 17 mai : la population a constaté plusieurs cadavres sous le pont Tshopo. Nous sommes allés avec le commandant Biamungu, Christian de Simi simi et 33 militaires ainsi que le commandant S2, le titulaire et son second, le commandant de Goma. Lorsque nous sommes arrivés au pont Tshopo, Biamungu a donné l'ordre de tirer en l'air afin de disperser la population des lieux afin de mieux mener l'opération de ramassage des cadavres.

Au même moment, un véhicule de la Monuc est arrivé et Biamungu a intimé l'ordre au chauffeur de rentrer. Ensuite, un véhicule de la Croix rouge est arrivé, à elle aussi, le commandant Biamungu a donné l'ordre de rentrer.

Ensuite, nous avons vue arrive un véhicule Leyland de couleur jaune avec une carrosserie en bois et sans pare brise. Nous avons demandé à ce chauffeur combien de litres peut contenir son véhicule à partir du pont Tshopo jusqu'à l'aéroport de Bangoka, il nous répondu 30 litres + 2 litres d'huile moteur. Ensuite, on m'a envoyé pour aller chercher quelques garçons pour venir ramasser les cadavres et en contrepartie, nous avons remis 150 $ à ces garçons.

Après l'enlèvement dans l'eau, on a mis les cadavres dans des sachets, puis on les a déposés dans le véhicule. Pendant ce temps, le commandant Biamungu m'a intimé l'ordre de procéder à cette opération mais je lui ai dit que j'étais le chauffeur du commandant Yvon. Je suis descendu ainsi pour enlever aussi les cadavres.

Après, la délégation des officiers rwandais qui était venues de Goma a commencé a parler du cas du commandant Yvon. Celui-ci n'était pas présent au pont Tshopo. Biamungu a dit ceci : «malheureusement, on m'a interdit de faire du mal à Yvon ici à Kisangani mais à Goma il verra ce que je ferai de lui». Au même moment, le commandant Christian leur a dit que le chauffeur du commandant Yvon était sur place et sur ce, Biamungu s'est approché de moi avec son révolver pour tirer mais son garde corps l'a tenu à la main et son coup a raté.

A 14 heures, nous avons amené les cadavres à Bangoka. Au même moment, Santos a cogné un arbre avec le véhicule des prêtres, ce véhicule est déclassé suite à cet accident.

En cours de route, nous avons fait descendre le chauffeur de Leyland.

Arrivés à Bangoka à 16 heures, nous avons vu quatre avions de la Monuc, d'où nous avons caché le véhicule avec les cadavres. Après, trois avions Monuc sont partis et un seul est resté.

Vers 19 heures nous sommes partis avec les cadavres vers la fin de la piste de l'aéroport. Là, on a trouvé une grande fosse déjà creusée et nous y avons renversé tous les cadavres. Après, une Land Cruiser est arrivée avec 13 personnes. J'ai pu reconnaître deux policiers. Les personnes ont été dirigées vers la fosse commune. Ils ont été abattus soit par revolver, soit par baïonnette et jetés dans la fosse commune.

Après cette opération, nous sommes rentrés dans la maison du commandant bataillon Franck où tout le monde buvait et mangeait comme lors d'une fête. J'étais le seul congolais dans le groupe.

La fête a duré jusqu'à 2 heures du matin. Ensuite, un rwandais m'a appelé tout près de lui. Il m'a demandé de lui donner des renseignements sur tout ce qui s'est passé ici à Kisangani. Je lui ai répondu que j'ignorais tout. Lorsqu'il me posait ces questions, nous étions sur le tarmac et comme il commençait à parler en Kinyarwada et que le commandant Claude a dit en Swahili qu'on me laisse tranquille parce que j'ai travaillé pendant deux jours, j'ai compris que ma vie était en danger. C'est ainsi que j'ai fui et je suis arrivé à la maison à 5 heures du matin. J'ai aussitôt dit à ma femme qu'on devait fuir et que j'allais avertir le commandant Yvon.

Samedi 18 mai, je suis parti le matin chez le commandant Yvon. Celui-ci m'a demandé où j'avais laissé le véhicule et je lui ai répondu que je l'ai laissé à l'aéroport.

Le commandant est parti au travail. Le Chef d'Etat Major lui a demandé d'aller arranger sa valise pour partir à Goma.

Comme le commandant était parti à Goma, le commandant Mungura commençait à me chercher. Devant cette situation, j'ai pris la décision de fuir vers le gouvernement.

 

Jean Pierre NLANDU MAZUNDA

Chauffeur du commandant Second 7e Brigade/Kisangani