Le TPIR face au bouclier de génocide


Jacques Nizeyimana
12.12.03


Le génocide, c'est le plus ignoble crime que l'humanité puisse contempler. C'est aussi la plus grande honte à la face de la civilisation. Incontestablement, il y a eu un génocide au Rwanda en 1994, un génocide que l'on s'empresse actuellement à prendre à la légère. La pierre d'achoppement consiste dans la manière d'appréhender les conditions d'apparition de ce génocide et la défense d'une justice pour tous. L'approche superficielle et le réductionnisme semblent déjà de rigueur, jusque dans les rouages du TPIR.

Plusieurs faits confirment cette tendance. Ils parlent d'eux même, ce n'est pas pour créer une polémique. Dans l'esprit de prouver sa fermeté face à l'incitation au génocide, ce tribunal vient de prononcer de lourdes peines à l'encontre de trois ténors des médias de la haine. Certes, le rôle des médias dans l'incitation au génocide rwandais a été très néfaste. Les peines prononcées sont dans une certaine mesure à la hauteur de l'irresponsabilité des personnalités en question et la manière elles ont contribué à attiser le feu dans un contexte de sécurité précaire en avril 1994. Dans cette ligne de pensée, l'inaptitude du TPIR dans l'appréciation des faits se trouve dans l'attention que ce tribunal accorde à l'attentat du 06 avril 1994. Jusqu'à ce jour, ce tribunal qui vient de se montrer très ferme sur le crime d'incitation à la haine a fait de son mieux pour se dérober de son devoir d'enquêter sur cet attentat qui a mis le feu à la poudre. La mort d'un président de la république ne peut pas expliquer le génocide rwandais, disent les détracteurs de l'enquête sur l'attentat terroriste du 06 avril 1994. Ils sont prompts à condamner ceux qui ont attisé le feu tout en faisant semblant d'ignorer ceux qui ont mis le feu dans cette paille ethnique rwandaise en avril 1994. Le but de ces détracteurs est de tourner le génocide en un bouclier qui empêche de saisir dans leur totalité les conditions d'apparition du génocide rwandais. En mettant aux archives le dossier sur cet attentat, le TPIR promeut d'une manière délibérée une approche superficielle dans son action de justice.

Le goût du travail bâclé ne se limite pas seulement à cet élément déclencheur du génocide rwandais. Elle s'étend dans la compréhension de l'exécution de ce génocide et la défense de la mission de rendre justice pour toutes les victimes de l'holocauste rwandais. Les enquêtes sur les massacres systématiques commis par les éléments du Front Patriotique Rwandais (FPR) en 1994 ont le plus grand mal à s'imposer comme la seule alternative dans la défense des sans voix (à l'intérieur du Rwanda). Encore une fois, les détracteurs de ces enquêtes utilisent ce bouclier de génocide pour empêcher le TPIR de découvrir et accorder l'attention requise à l'autre face du génocide rwandais. Le FPR n'aurait pas commis des massacres par ce qu'il a arrêté le génocide, disaient-ils, le plus aisément du monde. Dans cette version des faits, le FPR est plutôt implicitement présenté comme un corps «étranger» qui est venu intervenir au Rwanda sur les premiers signes d'un génocide. La tendance est d'oublier que le FPR jouissait déjà d'une domination sur le plan militaire au moment des faits, qu'il était un belligérant dans une guerre civile dans sa quatrième année d'horreurs.

Le plus souvent la promotion d'une approche superficielle débouche indubitablement au ridicule. En effet, il est visible que le TPIR est explicitement sous l'injonction d'ignorer les massacres qui ont été commis par les éléments du TPIR. La procureure générale Carla del Ponte l'a avoué sans ambages : elle a été écartée de force du TPIR à cause des frictions que causait son intérêt dans la recherche d'une justice pour tous à Arusha. Kagame, président du FPR, dénie catégoriquement que ces troupes aient organisé des massacres sur les populations civiles en 1994. Naturellement, c'est cette version que privilégiaient les contradicteurs de Carla del Ponte qui, maintenant et de la manière la plus cocasse, reconnaissent solennellement l'exigence d'enquêter sur ces massacres commis par le FPR tout en demandant avec insistance que le TPIR trouve un accord avec Kigali pour que ce travail soit fait par la justice rwandaise ; une justice au service d'un régime qui condamne farouchement, aux yeux et au nez du TPIR, ce travail de justice en question ! Demander (obliger dans ce cas précis) que le TPIR cède la conduite de ces enquêtes à la justice du FPR constituent une véritable moquerie à la justice internationale.

Le bouclier de génocide ne se montre pas seulement efficace dans la protection d'une partie des responsables de l'holocauste rwandais, il conforte aussi dans leur position ceux qui sont acquis à un travail superficiel au TPIR. «Permettre le TPIR de s'occuper des plus grands responsables» est une opinion qui a déjà pris pied à Arusha. En pratique, elle est une excuse d'absoudre «les soit- disant petits responsables au sein du FPR » car en dehors du TPIR, ces éléments du FPR sont assurés d'une immunité totale. Après tout, le silence est absolu sur leurs crimes à l'intérieur du pays. Plus grave, l'institution Agacaca est formellement interdite d'enregistrer les plaintes liées à ces massacres. La question est de savoir sur quels critères juridiques le procureur général du TPIR va-t-il décider que ces criminels protégés par Kagame sont des «petits responsables» au moment où les tentatives de «jauger l'ampleur de leurs crimes» sont impitoyablement opposées par le régime de Kigali.

On fait face à un cas de myopie ici : je dirais que jusqu'à jour le TPIR voit, mais il ne voit pas clair. Il est fondamental que le TPIR s'occupe pleinement des enquêtes et des procès relatifs aux massacres systématiques qu'ont commis les éléments du FPR pour mieux appréhender les événements qui ont endeuillé le Rwanda en 1994. Plus important, il pourra ainsi éclairer sur la stratégie d'extermination des masses qui a été appliquée par le FPR en 1994 en ce qu'elle est originale, redoutable, élaborée et surtout maîtrisée par un système politico-militaire qui pourra toujours y faire recours dans l'avenir si jamais elle n'est pas exposée et condamnée par le TPIR aujourd'hui. Petits responsables dans l'holocauste rwandais ou petite dioptrie, cela importe peu pour le TPIR : tout ce qu'il a besoin est de corriger sa vue.

Dans l'entre-temps, Kigali a pris bonne note de l'efficacité de sa résistance. Le représentant rwandais au près du TPIR dont les fonctions officielles dans les enceintes du TPIR étaient controversées vient d'être nommé au poste de procureur général adjoint du Rwanda. Le meilleur calcul pour Kigali serait de ne pas envoyer un remplaçant à Arusha. Après tout, le TPIR montre les signes de lâcher le lest sur la plus grande préoccupation de Kigali sur le fonctionnement du TPIR à savoir les enquêtes sur les massacres qui ont été commis par les éléments du FPR. Et le FPR sait combien ces massacres ont été extensifs et ignominieux ! Egalement, Kigali compte beaucoup sur la complexité diplomatique du cas rwandais et le rôle des uns et des autres dans la prise des mauvaises décisions du conseil de sécurité pendant le génocide de 1994 qui font que le TPIR soit maintenant encouragé à verser dans la superficialité. Qu'est-ce un tribunal qui s'en fiche des détails? N'empêche que le TPIR est d'or et déjà présenté comme un exemple de réussite d'une justice internationale !

Evidemment, ce ne sont pas les employés du TPIR qui se sentiront froisser par cette rhétorique creuse quoi que généralement acceptée sur le succès du TPIR à promouvoir la paix et la stabilité au Rwanda et dans la région des Grands Lacs. Après tout, ils travaillent pour une institution ad hoc dont la fin est programmée à l'horizon 2008. D'ailleurs, le sort de Madame Carla del Ponte devrait servir de leçon aux responsables du TPIR et les rendre plus enclins à l'approche superficielle de travail, beaucoup moins déterminés d'aller déroger les assassins qui ont pris le couvert sous un bouclier de génocide. A long terme, l'héritage du TPIR se joue sur ce point précis: promouvoir une justice pour tous et défendre les sans voix ou ratifier l'impunité des dirigeants qui finira certainement un jour à dégénérer dans une catastrophe humanitaire...quand le TPIR ne sera plus là. Pourtant, l'action du TPIR devrait normalement culminer en un bouclier contre le génocide et les crimes contre l'humanité au Rwanda.


Mot sur l'auteur

Jacques Nizeyimana ukuri1994@hotmail.com est un rwandais qui fait campagne pour une justice impartiale au Tribunal Pénal International sur le Rwanda. Il milite pour la non-discrimination dans la condamnation des criminels responsables de l'holocauste rwandais. Une de ses préoccupations est d'attirer l'attention sur la méthode INAMA à laquelle le FPR a fait souvent recours dans sa folie d'extermination des masses au Rwanda. Cette méthode consistait à leurrer les victimes dans des meetings politiques de pacification qui se terminaient en bains de sang. Après le 6 avril 1994, ces meetings étaient convoqués généralement dans la deuxième semaine d'occupation, selon que la campagne de conquête du Rwanda se concrétisait. Cette méthode imbue d'un cynisme extravagant exploitait la docilité de la population et leur sensibilité à la réconciliation et à la démocratie et constitue à ce titre une autre particularité de l'holocauste rwandais.