NIWESE Maurice, Le peuple rwandais un pied dans la tombe, ISBN :2-7475-0803-X, Paris, L’Harmattan, 5-7, Rue de l’Ecole Polytechnique, 75005, août, 2001.
«Bukavu, Goma, Tingi Tingi, Lubutu, Kasese, … des noms qui ont envahi les médias occidentaux en 1996-1997 et puis ont basculé dans le silence. Que s’est-il passé dans ces villes ou villages du Zaïre rebaptisé Congo? Où et comment ont-ils disparu, par dizaines de milliers, ces réfugiés rwandais -hommes, femmes, enfants, vieillards, bébés- pourchassés comme le gibier par l’armée de Kigali, jetés sur les pistes, poussés dans les forêts jusqu’à l’extermination? Et le silence assourdissant de la «communauté internationale» si mal nommée?
Etudiant en 1994 au Rwanda, lors du génocide des Tutsi doublé des massacres de certains Hutu, l’auteur retrace son calvaire, dévoilant ainsi du cataclysme des Grands Lacs méconnu dans ses détails. Il décrit deux microcosmes: l’Université et Nyakabanda sa commune d’origine avant et pendant le génocide. Puis l’exil au Kivu parmi deux millions d’autres Rwandais qui croupissent ou s’enrichissent dans les camps des réfugiés adossés à la frontière…Soudain, en 1996, l’attaque de l’APR venue de Kigali détruit les abris bleus du HCR. Des centaines de milliers de Hutu vont rentrer au Rwanda, sous l’œil médusé des médias occidentaux, mais des centaines de milliers d’autres vont devoir fuir éperdument vers l’Ouest au plus profond du Zaïre. Ces réfugiés-là seront exposés à un véritable programme d’élimination ethnique concocté par le Général Paul Kagame, actuel Président du Rwanda et l’APR, le bras armé et omnipotent du FPR (Front Patriotique Rwandais).
Rescapé, l’étudiant rattrapé par ses poursuivants est rapatrié volontaire au Rwanda grâce aux agences de l’ONU, mais là encore le calvaire n’est pas terminé. Il devra reprendre la route de l’exil.»
Telle est la présentation de l’ouvrage par l’éditeur l’Harmattan. J’ai tenu à d’abord le relire pour vous mettre dans le bain du livre que j’ai l’honneur de vous présenter. Cela dit répondons à la première question que plus d’un se posent.
I. Pourquoi un livre de plus ?
Dans un contexte où un flot de publications abordent les événements de la région des grands lacs, il est opportun de se poser cette question: pourquoi un livre de plus? J’y répondrai par les pages 11 à 12 du livre et vous me permettez d’y revenir encore une fois dans la suite en rappelant, de façon synthétique, les objectifs que je me suis assignés en entreprenant la confection de mon ouvrage.
«Depuis que j’ai quitté le Rwanda, des amis m’ont posé beaucoup de questions dont deux très récurrentes: la première est «pourquoi fuyez-vous le Rwanda?» La seconde, «qu’avez-vous vécu dans les forêts du Zaïre?»
Je me mettais à raconter cette incroyable vérité qu’on veut taire à ceux qui, étant avec moi, me posaient des questions, et à écrire à tous ceux qui, étant loin de moi, m’envoyaient des messages écrits. Je racontais et écrivais la même chose à ces différentes personnes. Des fois, je n’y arrivais pas. Ils étaient nombreux à vouloir connaître ce qui s’est passé, ce qui se passe aujourd’hui chez nous et ce qui est arrivé aux Rwandais. Qui plus est, les évènements vécus, ces derniers temps, sont fort nombreux et certaines situations, indescriptibles.
Je me suis mis à écrire cette triste réalité de l’histoire pour répondre en partie aux questions que l’on me pose. En partie, car je prépare une suite à mon récit. Et c’est la première motivation. Je reste en outre persuadé que les Rwandais ont un devoir de mémoire, leur seul moyen de rendre hommage aux victimes de la double épuration ethnique: celle de 1994 et celle de 1996 à 1997 des forêts zaïroises. Et c’est la deuxième motivation.
Cette mémoire, comme le note bien le Cardinal Roger Etchegaray, est conforme aux exigences de la justice et on ne peut s’en passer; mais elle ne saurait cependant devenir ruminante, harassante, obsédante; nul ne peut rester prisonnier de son passé si lourd soit-il.
Je suis également convaincu que le monde a le droit de connaître la vérité sur la tragédie rwandaise. Les crimes commis dépassent, de par leur gravité, les frontières du Rwanda. Enfin et c’est la dernière raison qui me pousse à faire ce témoignage, tous mes concitoyens garderont à l’esprit qu’ils sont tous appelés à vivre ensemble dans leur pays. Or, c’est en mettant toutes les cartes sur table que nous construirons une nouvelle société de Rwandais réconciliés sans éternels bourreaux ni perpétuelles victimes.» (pp.11-12)
II. Qu’en est-il du contenu?
Le livre «Le peuple rwandais un pied dans la tombe» aborde plusieurs thèmes, la période d’avant 1994, le génocide rwandais, les conditions de vie des réfugiés rwandais dans l’ex-Zaïre, les crimes contre l’humanité (ou l’autre génocide) perpétrés contre les réfugiés rwandais dans les forêts de l’ex-Zaïre, les conditions de détention au Rwanda,… tous ces points sont abordés dans dix chapitres de taille moyenne.
L’Université Nationale du Rwanda est le premier chapitre. L’auteur promène un regard critique sur les faits précurseurs du mal qui s’est abattu sur la société rwandaise. Ce chapitre exploite en général les années 90 à 94. L’université, cette véritable image de toute la société qui chavirait, était minée par le régionalisme. Celui-ci résultant de la politique discriminatoire de la deuxième République à l’égard de ce qu’on appelle, chez nous, le Sud. Ce régionalisme se développait dans une communauté où les mœurs étaient comme dépravées, où, comme aime me le dire mon ami Joseph, tout était permis sauf la politesse. Les étudiants vivaient sans interdits ni respect à l’autorité. Et, les conséquences on les a vus. Le bateau qui a été confié à ces cadres issus d’une pépinière mal entretenue n’a pas tardé à faire naufrage. Ce chapitre montre également que progressivement et ce long des années 93 à 94 l’université a semblé évoluer en se bipolarisant ethniquement. Quelques raisons y sont évoquées.
Le deuxième chapitre, un microcosme comme le premier, présente la commune de l’auteur avant et pendant le génocide. Au cours de la période des massacres d’avril- juin 1994, l’auteur dégage trois périodes : la période du maîtrisable où tout pouvait être mis en œuvre pour éviter le bain de sang. La seconde période vient pour passer le pouvoir dans la rue et la machine à tuer fut mise en branle. Qu’est-ce qui a fait que le pouvoir soit accaparé par la rue? Le livre évoque ce qui s’est passé chez l’auteur. Chacun peut nous faire revivre ces funestes évènements. Et c’est sans doute en rassemblant toutes ces fâcheuses expériences qu’on arrivera à voir un peu clair et qu’on tentera d’expliquer l’inexplicable. La troisième phase intervient en juin 1994. La situation redevenait normale. Mais cette normalisation est intervenue trop tard! L’auteur termine ce chapitre en avançant des raisons qui auraient rallié certaines gens au programme d’élimination de leurs compatriotes.
Le troisième chapitre du livre présente les victimes innocentes des haines séculaires qui endeuillent le Rwanda. Il s’agit des enfants. En s’appuyant sur le cas des enfants soldats connus sous le nom de craps, l’on aperçoit jusqu’à quel niveau les enfants ont été traumatisés. Alors qu’ils ne sont pas responsables de leur sort, ils payent en premier lieu les pots cassés.
Bien évidemment que les adultes ne sont pas épargnés. Le quatrième chapitre dégage la position de la communauté internationale face à la misère des réfugiés rwandais. Cette communauté fut confrontée au complexe de vipère et de baratte. Permettez-moi d’expliciter encore ce complexe. Nous sommes aux pages 83 et 84 du livre:
«Dans la culture rwandaise, et c’est l’histoire qui l’a voulu ainsi, tout ce qui se rapporte à la vache est respecté. C’est un grand délit contre la coutume par exemple de casser une baratte. L’origine du respect à l’égard de la vache plonge ses racines dans le temps de la monarchie féodale. La vache a été, sur base du clientélisme, un outil de conquête du pouvoir et de la soumission du peuple rwandais. Une vipère, par contre, est un serpent très dangereux qu’il faut éviter voire tuer. Il y a chez nous une question relative à ces deux réalités: «Comment faire pour tuer une vipère qui s’est enroulée autour d’une baratte?»
L’idéal en principe serait de séparer le serpent de la baratte avant de le tuer. Les plus radicaux chez nous disent qu’il faut tuer le serpent sans se soucier de la baratte. Autrement dit, le primordial est de tuer l’animal dangereux, peu importe si vous brisez l’objet de valeur inviolable.
Ce ne sont pas les Rwandais seuls qui ont été confrontés à cette situation. Elle s’est présentée à la communauté internationale au moment où elle devait venir en aide aux réfugiés rwandais qui étaient au Zaïre."» (p.83)
Pour séparer ceux qu’elle qualifiait de responsables du drame rwandais des réfugiés ordinaires, qu’a fait cette communauté internationale?
«A-t-elle séparé la baratte de la vipère? Ou tout simplement a-t-elle tué le serpent sans se soucier de la baratte?» (p.84) Le lecteur trouvera la réponse à travers les lignes du livre.
Le cinquième chapitre relate les débuts de la saga infernale des réfugiés rwandais vers l’Ouest. En 1996, les camps sont attaqués par les rebelles de Kabila et l’Armée Patriotique Rwandaise (APR). Certains furent encerclés et, de force, rapatriés au Rwanda. Près de 500.000 personnes si l’on croit les estimations des agences humanitaires. D’autres, presque autant, entament la longue marche du siècle passé, sous la pluie de balles, sans nourriture ni soins médicaux.
En décembre 1996, plus de 250.000 réfugiés débouchent sur Tingi Tingi à plus de 400 kilomètres de Bukavu. La plupart n’étaient que de véritables squelettes ambulants. Près de 40.000 autres s’installent à Amisi à une cinquantaine de kilomètres de Tingi Tingi. Plusieurs milliers d’autres étaient encerclés dans les forêts de l’Est du Zaïre. Et pareil à un loup libre dans un poulailler, l’APR était en train de les massacrer! L’ouvrage donne des lieux et périodes de certains massacres. Tous ces gens qui mouraient n’existaient pas. C’est du moins ce qu’affirmaient les grands experts de certaines grandes capitales qui accréditaient cette thèse avancée par Kigali. Les damnés du dernier siècle qui ont gagné Tingi Tingi seront laissés pour compte. Beaucoup vont y mourir épuisés par la faim et par les maladies. Chaque jour des centaines de personnes étaient enterrées. Et la ville faite de croix de fortune jetées sur les tombes accroissait avec une rapidité jamais vue. Mourir à Tingi Tingi semblait avoir été décidé. N’a-t-on entendu par exemple l’Ambassadeur américain à Kigali invitant les Agences humanitaires à nous abandonner? Pour ne pas trahir sa pensée, je prends le soin de le citer encore ici:
«Les agences humanitaires doivent s’en aller et cesser de nourrir les tueurs. Ceux-ci se volatiliseront alors dans la nature à la recherche de quoi manger laissant derrière eux les otages. Si nous n’agissons pas ainsi, nous serons en train d’échanger les enfants de Tingi Tingi contre les enfants qui seront tués ou qui deviendront orphelins à l’intérieur du Rwanda.» (p.128)
Cette respectable personnalité n’était pas la seule à tenir ce langage. L’ouvrage donne d’autres cas.
Le 28 février 1997, Tingi Tingi sera détruit. Les occupants fuient vers l’Ouest avec l’espoir de traverser Kisangani et d’atteindre la République Centrafricaine. Peine perdue. Kisangani tombera sous les bottes des rebelles de Kabila et de l’APR le 17 mars 1997. Ce fut, cette fois-ci l’impasse. Que fallait-il faire? Certains décident de se rendre au Congo Brazzaville à plus de 1500 kilomètres de Kisangani. Comme des mouches à merde, certains de ces réfugiés seront massivement massacrés à Mbandaka. D’autres réfugiés accepteront de se rendre à l’APR à Kisangani pour déclarer soumission et demander protection. Le livre poursuit son récit avec ces derniers. Il relate ce qui leur est arrivé dans les chapitres 8 et 9. Il est à noter que l’auteur fait partie de ceux qui se sont rendus à Kisangani. Ces réfugiés furent bloqués à Lula, c’est à 7 kilomètres de Kisangani. Commença alors l’arrestation des gens pour la boucherie. Pour quel motif ? L’ouvrage répond:
«Il suffisait d'être connu comme ancien responsable ou qu'un militaire reconnût quelqu’un pour disparaître pour de bon.» (p.150)
Après ces arrestations, l’APR changea de stratégies. Dans le sous chapitre titré «Etrange fraternisation», l’auteur raconte:
«La vague d'arrestations terminée, il s'ensuivit une période d’étrange fraternisation. Les militaires commencèrent à donner à boire aux réfugiés pour gagner leur confiance. Je faisais tout pour me cacher. Un jour, on m’apprit que l'APR voulait recruter les jeunes pour son armée au Zaïre. Le chef de l'APR qui venait de Kisangani dit qu'ils voulaient constituer une armée de 200.000 personnes pour conquérir Kinshasa. Ils en avaient déjà 150.000 et il en fallait encore 50.000. Comme il n'y avait pas suffisamment de temps pour entraîner les nouvelles recrues, il invita les ex-FAR et les jeunes qui savaient manipuler les armes à feu, à se faire inscrire pour les aider.
Cette offre était alléchante pour plusieurs raisons: d'abord parce que beaucoup de gens disparaissaient chaque jour et que chacun était candidat à la disparition. En entrant dans l'armée, on allait être épargné. Ensuite parce qu'une fois soldat de l'APR, on rentrerait dans le pays la tête haute. Enfin parce que c'était une occasion de ne jamais mourir de faim. (…)
Je pressentais de toute façon, que cette offre était empoisonnée. Je ne pouvais pas critiquer ouvertement ce plan. Je n'étais pas téméraire jusqu'à ce point. Seulement, je convins avec mes frères de ne pas céder à cette tentation. Les ex-FAR se firent enregistrer de même que beaucoup de jeunes. Les ex-FAR elles, n'avaient pas de choix. Ne pas s'engager aurait été vu comme un refus de collaborer avec nos nouveaux maîtres. Les jeunes, quant à eux, pouvaient ne pas s'enrôler. Ce ne fut pas ce qui arriva. Les gens négociaient même d'être engagés, tout en avouant qu'ils n'avaient jamais touché le fusil. L'APR leur disait qu'ils apprendraient cela en peu de jours.
Or là, il y avait une contradiction notoire et qui cachait apparemment quelque chose: ils disaient ne pas vouloir recruter les gens à former et acceptaient les demandes des néophytes. Cette contradiction suffisait pour douter de la bonne foi de l'APR. Parmi les gens qui se firent enrôler, il y eut aussi mes anciens camarades de l’université. A cette offre se liait une autre: les recrutés qui avaient des familles ne devaient pas s'en inquiéter. Leurs familles resteraient dans des camps militaires avec d'autres familles des soldats des rebelles. Ce recrutement attira plus de 3000 personnes jeunes et anciennes FAR. Ces derniers et leurs familles quittèrent le camp des communs des mortels et allèrent vivre avec leurs nouveaux compagnons d'armes». (pp.153-154)
Les lignes du livre qui suivent nous révèlent que ces recrues et leurs familles furent exterminées.
Après ce recrutement pour le la boucherie, d’autres réfugiés furent reculés et installés à 25 kilomètres de Kisangani dans une localité appelée Kasese. Ces réfugiés estimés à près de 100.000 vont être conduits à la mort! Au moins 30.000 périrent dès le 22 avril 1997. Le neuvième chapitre établit les stratégies employées par l’APR pour liquider ces réfugiés. Il montre également combien cette opération fut bien planifiée. Avant l’arrivée des humanitaires dans des zones autorisées les corps des réfugiés massacrés furent soit jetés dans des fosses communes soit incinérés avec des morceaux de bois et du carburant, transportés par des camions. Le chapitre 9 se termine sur une note de révolte:
«Dans des romans policiers, on nous raconte un ou deux crimes parfaits. Il est possible qu'on puisse tuer une personne et faire disparaître toutes les traces. Mais pourquoi le monde accepte-t-il que des centaines de milliers de personnes soient tuées et que ces crimes restent parfaits? Pourquoi le monde accepte-t-il que les bourreaux, comme c'est le cas aujourd'hui pour Pinochet, atteignent l'âge d'incapacité mentale pour être jugés? (… )
Certaines grandes capitales, défenseuses des droits humains, trouvaient naturels les massacres perpétrés à l’égard des réfugiés rwandais dans les forêts du Zaïre. Ces grands pays ne manquaient pas d’arguments pour défendre le régime à papa. Pour eux, ces massacres étaient des représailles justifiées et justifiables. Les réfugiés rwandais étaient engagés, sur les lignes de front, aux côtés des forces armées gouvernementales pour combattre les rebelles de Kabila et l’APR. Attaquer et massacrer les réfugiés n’étaient qu’une légitime défense pour le gouvernement de Kigali, inquiété par la présence des réfugiés entassés tout près des frontières du Rwanda. Tous ces beaux arguments ont justifié le droit pour le régime à papa, de procéder à une véritable épuration ethnique. Admettons que les éléments de défense des avocats de Kigali soient bien fondés.
Le monde peut donc admettre qu’en tuant les enfants et les femmes à Miti, à Shanji, à Hombo, à Tebero, à Obilo, à 52, … l’APR était en position de légitime défense. Elle avait droit d’éliminer ces femmes qui pouvaient mettre au monde de nouveaux miliciens et d’exterminer ces enfants susceptibles de devenir plus tard Interahamwe! Car en procédant ainsi, le régime à papa ne serait plus inquiété. Mais si le monde justifie ces massacres massifs et cette épuration ethnique par cette fameuse légitime défense, quelle explication accorde-t-il aux massacres à Kasese de civils (femmes, enfants, malades, …) qui s’étaient rendus? En quoi ces militaires de l’Armée Patriotique Rwandaise différeraient-ils des miliciens qui, durant le génocide de 1994, estimaient que le petit du serpent est aussi un serpent et massacraient sans pitié les enfants tutsi?
Encore enfant, j’avais appris que les conventions internationales défendaient le droit à la vie. J’y croyais fermement jusqu’à mon âge adulte. Les évènements vécus au Zaïre m’ont amené à penser que toutes ces conventions sont lettres mortes, de véritables papiers tachés d’encre à conserver dans les tiroirs.
Aux défenseurs du régime à papa, que pourtant je respecte beaucoup!, je pose seulement une question: quelle explication accordez-vous aux tueries d’après 52? Ces enfants qui ont été massacrés, ces femmes qui ont été sauvagement exécutées et toutes ces âmes innocentes vous demandent à vous maîtres du monde: pitié et justice. Le monde ne vous condamnera pas, vous le dominez. Rendez cependant justice, pour racheter tranquillité dans votre tombe!» (pp. 175-179)
En mai 1997, l’auteur est rapatrié au Rwanda où il continuera son calvaire. Le livre décrit les conditions de détention dans des fours crématoires que sont les prisons mouroirs au Rwanda, les massacres à grande échelle dirigée contre la population au Rwanda entre 1997 et 1999 sous le couvert de lutte contre les infiltrés, les rapports sociaux réduits en simple couple de vainqueurs et vaincus,…
L’auteur entend poursuivre son récit. C’est du moins ce qui ressort à la fin du livre lorsqu’il décrit les tueries de l’intérieur du pays en 1997:
«Au début des tueries, je quittais la maison le soir, avec des amis, pour dormir dans la brousse. Dans cette vie libre, je me sentais plus dans l’insécurité que dans les forêts du Zaïre. Je priais Dieu pour qu’Il me prête encore vie. Je pensais qu’un jour je témoignerais de ces massacres en masse, de ce traitement inhumain dans les villages, des rapports sociaux au Rwanda définis en simple couple de vainqueur et vaincu. Je reste convaincu que c’est en mettant toutes les cartes sur table que nous construirons une nouvelle société de Rwandais réconciliés, sans mensonge ni camouflage, sans arrogance ni bouc-émissaire, sans vainqueurs ni éternels vaincus. Je n’ai pas encore réalisé mon pari devant Dieu car, croyez-moi, c’est aussi une longue histoire.» (p.201)
Maintenant que l’histoire est passée en revue, il y a lieu de se demander les objectifs poursuivis par l’auteur en osant de dire ce qu’on sait mais qu’on veut taire.
III. Les objectifs
A travers le vécu d’un étudiant réfugié rwandais, cet ouvrage a pour objectif de:
Cela compris quelle est l’originalité par rapport à de nombreuses publications sur le Rwanda et sur la région des grands lacs?
IV. Les points nouveaux
Le narrateur focalise son attention sur les évènements qu’il a vécus soit en observateur soit en acteur. C’est le premier texte qui, de l’intérieur, parle:
Parlant de ce livre, le professeur Filip Reyntjens, Professeur aux universités d’Anvers et de Bruxelles et Président de l’Institut de politique et de gestion du développement à l’université d’Anvers, note dans sa préface ce qui suit:
«Le livre de Niwese aurait sans doute pu être écrit par de nombreux autres Rwandais. C’est à ce titre, parce que représentatif, que ce témoignage est intéressant et qu’il contribue à une meilleure connaissance de la "décennie perdue", celle des années 1990, dans la région des Grands Lacs.» (p.6)
V. Conclusion
En guise de conclusion, demandons-nous ce qui suit:
La mort la plus violente, car continuelle, c’est taire ce qu’on pense. La prostitution d’esprit la plus terrible, c’est défendre sciemment, le contraire de la vérité.
Sans la paix dans notre région, sans justice équitable, sans combat contre l’impunité, sans respect de l’avis (opinion) et de la vie (de vivre) de l’autre,… toutes nos initiatives seraient vaines.
Agissons tant qu’il est encore possible. Sinon, il sera trop tard!
Je vous remercie pour votre aimable attention!
Des extraits illustrant certaines situations
:Attentat contre l’avion du Président Habyarimana
.«
Franchement, l’auteur de l’attentat meurtrier contre l’avion présidentiel venait de condamner à mort tout le peuple rwandais. Franchement, l’auteur de cet attentat hypothéquait l’existence même de notre Nation qui saignait déjà. Mais quel était cet insensé écervelé qui venait de creuser la tombe de tout un peuple?» (p.46)Cynisme à l’égard des victimes du génocide.
«On ne peut pas manger de l’omelette sans casser les œufs. Ils (les Tutsi de l’intérieur) n’avaient qu’à nous rejoindre dans le maquis.» (p.41)
Horreurs:
«Walikare ne s’effacera jamais de ma mémoire à cause des mauvais souvenirs que je garde de ce lieu. C’est là qu’Alphonsine, une de mes cousines, qui s’était mariée une année plus tôt et déjà enceinte, attrapa la diarrhée à laquelle elle succomba, faute de soins. Et c’est à Walikare que nous avons retrouvé un bébé qui cherchait encore à téter les seins de sa mère déjà envahie par les fourmis, car déjà morte. Une famille reprit ce bébé mais ce dernier rejoignit sa mère quelques jours plus tard car il ne trouvait rien à manger.» (p.110)
«Dans cet avant-midi, il y eut aussi des massacres sélectifs et ciblés. Celui qui se démarquait de la foule, par une apparence de bien-être, était écarté et disparaissait dans la forêt sans retour. On ne tuait pas encore avec des fusils. Tout fut fait à coups de couteaux et de houes usées. Les cris de personnes rendant l'âme parvenaient de part et d'autre du chemin de fer. Ces cris faisaient penser que nous défilions dans l'enfer.» (p.160)
La peur:
«La veille de mon arrivée, on avait arrêté plusieurs personnes et parmi celles-ci, mademoiselle Uzakunda Annonciata. C'était une ancienne étudiante du campus universitaire de Ruhengeri. Elle était Secrétaire Générale Adjointe de l'Association Générale des Etudiants de l'Université Nationale du Rwanda (AGEUNR), section de Ruhengeri. Annonciata était une fille aux traits masculins. Elle était d'ailleurs connue sous le surnom de "monsieur". Pendant la guerre de 1994, elle s'était portée candidate à l'armée car elle voulait se battre contre le Front Patriotique Rwandais.
Quand j'ai appris son arrestation, la sueur a ruisselé sur mon corps. Si elle avait été arrêtée parce qu'elle était secrétaire générale de l'AGEUNR, je ne devais pas échapper. Comment allais-je être épargné alors que j'étais président de cette Association au niveau national? Puisque la guerre de 94 a eu lieu alors que j'étais en vacances dans ma commune natale, je ne savais pas exactement ce qu'Annonciata aurait fait chez elle à Gikongoro si c'était là qu'elle était. Est-ce pour son rôle dans les évènements? Est-ce que parce qu'elle s'était portée candidate à l'armée? Est-ce un ancien camarade du campus qui l'avait arrêtée?
Ne trouvant pas de réponse à toutes ces éventualités, je sentais ma mort près de moi. L'ombre de la mort m'approchait et l'au-delà m'ouvrait toutes grandes ses portes. Je voyais les habitants de l’autre monde m’accueillir chez eux. J’arrivais au bout de ma course. Comme tous les autres détenus, on ne reverra pas Annonciata.» (p.150)
Non assistance à son enfant en danger de mort!
«J’appris par après qu’elle avait une fille qui, à l’époque, avait 12 ans. C’était en 1996. C’était sa fille unique qu’elle avait eue avec un homme de son choix car elle n’était pas mariée. Cette fille, comme tous les enfants uniques, recevait tous les soins de sa maman. Les deux étaient comme inséparables. Mais celui qui vous dira que rien, sauf la mort, ne peut vous séparer sera un menteur. Et ce qu’on se promet au mariage tant civil que religieux n’est que pure farce. Le 22 avril 1997 vint mettre fin à l’amour de la mère et de sa fille unique. Et dans quelles circonstances?
Dès le début des massacres de 14 heures, la jeune fille reçut plusieurs balles dans les deux jambes. Elle tomba par terre, paralysée. Elle ne put pas marcher. Les balles continuaient à pleuvoir et à siffler. Sa mère la lâcha et s’enfuit. Abandonnée dans ses souffrances, la fille appelait toujours: «Maman, ne me laisse pas ici, ils vont me tuer.» La maman ne put rien faire. Y traîner, revenait à décider sa mort. Elle laissa sa fille unique qui saignait beaucoup. Après l’accalmie, elle n’a même pas su où les militaires avaient jeté son corps. De toute façon, s’ils ne l’ont pas jeté dans les fosses communes, ils l’ont brûlé avec des milliers d’autres corps.» (p.171)
Détention et torture:
«Un autre cas est celui d’un vieillard de 72 ans. En 1994, il était conseiller d’un des secteurs de la commune de Ngoma à Butare. D’office conseiller dans une commune comme Ngoma, il avait peu de chance d’échapper à la justice probabiliste. Il rentrait du Zaïre lui aussi. Chaque matin et chaque soir, des groupes de femmes rescapées tutsi venaient à la brigade pour frapper ce vieillard. Avec plaisir, les militaires regardaient ces femmes qui mettaient de côté leurs pagnes, pour mieux frapper ce vieil homme. Il poussait des cris de douleur. Mais qui aurait pu l’écouter? Peu de temps après, les plaies ont commencé à ronger le corps de ce vieillard. Il passait la nuit en criant. Il finit par succomber à ses blessures.» (p.190)
Délation:
«Dans une des communes du Rwanda, j’omets délibérément son nom, un bourgmestre fut dépassé par les accusations des groupes de délateurs. Chaque homme rapatrié du Zaïre, était accusé d’avoir pris part au génocide. Et selon la gravité des faits ou l’importance de l’accusé, il était soit tué soit mis en prison. Débordé, le bourgmestre crut qu’il y avait du faux dans les accusations. Il se rendit à la sous-préfecture et prit avec lui, trois militaires de l’APR à qui il donna des habits en lambeaux et des sacs, comme ceux du réfugié au retour dans le pays. Il les fit monter dans sa camionnette et retourna à la commune.
Les femmes chargées de porter des accusations étaient là, en attendant de nouvelles proies. Le bourgmestre leur dit: «Connaissez-vous ces réfugiés?» Il n’avait pas encore fini de poser sa question qu’une des femmes se jeta par terre en poussant des sanglots. Elle dit en montrant l’un des hommes: «Voici celui qui m’a violée et qui a tué mon fils.» D’autres femmes de compléter: «Tous ces bourreaux étaient sur des barrages et se sont rendus coupables des crimes indescriptibles.»
Le bourgmestre les écoutait, avec émotion. Les accusés suivaient, sans mot dire. Le responsable de la commune prit avec lui les trois militaires et rentra dans une des salles de la commune. Il remit à chacun, sa tenue et son fusil. Les militaires accusés revinrent, armés et en tenue de l’APR. Les femmes n’en crurent pas leurs yeux. Que se passe-t-il? Que signifie ce changement de décor? Comment ces bourreaux possèdent-ils la tenue de notre armée? Autant de questions que se posaient les accusatrices.
Les trois militaires étaient nés et avaient vécu en Ouganda. Ils n’avaient connu le Rwanda qu’après 1994. Le bourgmestre n’était pas non plus dans le pays pendant le génocide. Il était rentré au Rwanda avec la victoire du FPR.» (p.192)
Bruxelles, 13 novembre 2001