Conférence-débat autour du livre

« Rwanda : les virages ratés »

du Professeur Ferdinand Nahimana

Bruxelles, 15 mars 2008

Helmut Strizek

L'historien Ferdinand Nahimana

 

I. Introduction

 

Nous nous sommes réunis ici à Bruxelles pour un colloque consacré au livre « Rwanda. Les virages ratés » de l'historien rwandais Ferdinand Nahimana. Le colloque a lieu sur l'initiative de la famille de Ferdinand Nahimana et d'Eugène Shimamungu qui a eu le courage d'éditer ce livre.(1)

 

En effet, ce livre vaut la peine d'être analysé en profondeur. Malgré les circonstances difficiles d'une prison « internationale » à Arusha, Ferdinand Nahimana s'est adonné à un travail de recherche et a exercé son métier d'historien d'une façon admirable.

 

Tout en sachant que Ferdinand Nahimana est à côté de sa vocation d'historien – comme disent les anglophones avec une connotation positive – « a political animal », je vais me concentrer dans le cadre de cette conférence sur l'historien Nahimana. Mais on verra que l'on ne peut pas séparer clairement les deux facettes de sa personnalité étant donné que son œuvre d'historien revêt d'un caractère éminemment politique.

 

Les deux côtés de son existence étaient et sont gênants pour le FPR. Pour cette raison, il est où il se trouve actuellement. Il l'a dit d'une clairvoyance étonnante déjà dans le bouquin qu'il a publié à Yaoundé en 1995 : «  Qu'un auteur comme celui de « Le Blanc est arrivé, le Roi est parti » soit né et existe encore, voilà ce qui gêne et qui pousse à le pourchasser pour l'éliminer ou à défaut, pour le salir en faisant de lui l'auteur des massacres et de génocide au Rwanda».

 

Et que cet auteur était nommé pour appartenir au gouvernement transitoire décidé à Arusha le 4 août 1993 mit davantage en rage les vainqueurs de 1994.

 

Il fut victime de ce que Peter Erlinder a appelé tout récemment dans un article(2), consacré à la visite du Président Bush à Kigali, « the cover-up » (la dissimulation) de la vérité. Erlinder nous révèle que Brian Atwood, à l'époque directeur pour l'Afrique de US AID, confirme sa présence lors d'une réunion étonnante à Kigali. En effet, le 19 septembre 1994 se sont réunis dans le bureau du ministre des affaires étrangères Jean-Marie Ndagijimana – confirmé par Ndagijimana devant le juge espagnol Merelles

 

-         Kofi Annan, alors Chef du département des opérations pour le maintien de la paix,

-         Brian Atwood et

-         Shyariar Khan, le représentant des Nations Unies à Kigali.

 

L'objectif de l'entrevue : Les Nations Unies et les Américains ont offert de dissimuler les révélations du rapport Gersony si le nouveau régime de Kigali serait prêt à terminer ses massacres systématiques contre la population hutu.

 

On connaît la suite :  Ndagijimana a décliné l'offerte et a pris le chemin de l'exile. Kofi Annan n'a jamais publié le rapport Gersony, est devenu en concertation avec ses « american sponsors » le „grand chef" du TPIR et a utilisé ce tribunal pour dissimuler la vérité du drame rwandais. En conformité avec cet objectif, il fallait donc emprisonner toute personne qui aurait pu déranger l'imposition de la « lecture officielle » de la catastrophe de la region des Grands Lacs.

 

Ferdinand Nahimana était parmi les personnes qui auraient pu influencer le public dans le sens de la vérité. Pour empêcher d'agir en ce sens on l'a verrouillé. Il est par conséquent un prisonnier politique et les procès mis en scène et les jugements qui en ont résulté reflètent ce fait. Le tribunal d'appel a corrigé les erreurs trop évidentes du jugement de 2003. Le jugement de réclusion de trente ans reste néanmoins honteux. Jean-Marie Biju-Duval peut en parler mieux que moi.

 

*

***

 

Avant de clore cette introduction je voudrais aborder les erreurs dans l'appréciation de l'action de Ferdinand Nahimana contenues dans mon livre de 1996. J'ai été effectivement victime de la propagande organisée par la « communauté internationale ». Je l'ai appelé –  pourtant entre guillemets – idéologue en chef de la RTLM et j'ai parlé du cas tragique de l'historien brillant Nahimana dont les positions  seraient devenues extrémistes au cours de la guerre lancée par le FPR. Mes informations le concernant étaient insuffisantes et j'ai effectivement fait confiance à ce que ses détracteurs comme Jean-Pierre Chrétien, François Misser et autres ont écrit. Je m'en excuse et je voudrais profiter de sa magnanimité offerte déjà en 1995. En effet, il a écrit : « Je trouverai toujours des excuses pour tous ceux qui (…) ont cru que tout ce que les journalistes racontaient correspondaient à la réalité».(3)

 

Bernard Lugan a dû faire un chemin plus long que moi pour comprendre. Dans son « Histoire du Rwanda » publié en 1997 il lui a consacré un chapitre désagréable intitulé « Ferdinand Nahimana et l'idéologie du 'nordisme' »  où il met en cause notamment la qualité de son livre de 1993 « Le Rwanda. Émergence d'un État ». Mais Lugan a eu le courage d'écrire qu'il s'est trompé, de lui rendre visite à la prison à Arusha et de lui présenter ses excuses à propos de ses attaques antérieures.(4)

 

Ce devoir d'honneur accompli, je veux me mettre à parler de l'historien Ferdinand Nahimana.

 

II. Émergence d'un État 

 

Ferdinand Nahimana n'est pas le seul historien rwandais de qualité. Il y a d'autres comme Alexis Kagamé, Donat Murego, Jean-Népomucène Nkurikiyimfura, Jean Rumiya, Emmanuel Ntezimana et Innocent Nsengimana pour n'en citer que quelques-uns dont les prises de positions politiques sont très différentes.(5) C'est seulement le tutsi Alexis Kagamé qui a pu terminer son périple ici-bas tranquillement au Rwanda sous le régime  du soi-disant dictateur Habyarimana. Les autres sont morts ou se trouvent hors du pays suite aux événements politiques.

 

A Ferdinand Nahimana le FPR et ses alliés anglophones ont réservé le rôle d'un bouc émissaire pour la catastrophe rwandaise provoquée par les rebelles du FPR.

 

En 1986, quand Ferdinandn Nahimana a soutenu à Paris sa thèse de doctorat(6) ce destin n'était pas encore prévisible. Pourtant les nostalgiques du pouvoir nyiginya se trouvant en Ouganda se sont préparés à ce moment à mettre en œuvre leurs plans de reconquête du pouvoir à Kigali après avoir aidé Museveni à prendre le pouvoir à Kampala en 1986 après une guerre atroce où ils ont utilisé pour la première fois à grande échelle des enfants-soldats.

 

Encouragés par le soutien inattendu que l'ancien marxiste Museveni a trouvé de la part de la conservatrice britannique Baroness Lynda Chalker, devenu ministre de la coopération internationale sous Lady Thatcher la même année, « les jeunes loups » de Museveni ont créé en 1987 la formation politico-militaire FPR susceptible de les porter à Kigali au bout des armes.

 

Dans le livre Les virages ratés Nahimana nous enseigne que le comité central du MRND leur a offert un prétexte inestimable en refusant aux exilés tutsi en 1986 d'une façon plus ou moins catégorique même un retour pacifique. Je dis bien prétexte, parce que le Président Habyarimana a déjà, dans son discours prononcé à Semuto en Uganda le 5 février 1988, corrigé cette décision prise contre son avis. Mais les dégâts étaient faits et le FPR en a profité à outrance. Les amis du FPR dans le monde entier ont pu faire croire à l'opinion internationale qu'il ne faudrait pas prendre au sérieux l'offre de Semuto.

 

Quand Nahimana a publié en 1993 son livre Émergence d'un état qui se base sur sa thèse de doctorat, le Rwanda se trouvait déjà depuis presque trois ans dans la guerre déclenchée par le FPR le 1er octobre 1990. Ayant été chef de l'ORINFOR entre 1990 et 1992 il se trouvait déjà dans la machine de propagande du FPR comme « ami du dictateur Habyarimana ». A cela s'ajoutait le qualificatif de « l'idéologue du nordisme » déjà évoqué.

 

Est-il justifié de le qualifier ainsi sur base de ce livre ? La réponse doit être non, bien évidemment.(7)

 

Nahimana  a dressé un bilan perspicace de la formation de l'état rwandais sur base des trois grandes composantes à savoir : le royaume dominé par la dynastie tutsi nyiginya, les royaumes hutu autonomes situés au nord de l'état actuel et le rétablissement de la souveraineté en 1962 après la dominance coloniale allemande entre 1898 et 1916 et belge ensuite. Nahimana a tout à fait raison quand il écrit que l'intégration des royaumes du nord  dans l'état nyiginya était le résultat de l'ingérence militaire allemande notamment en 1911/12 et belge jusqu'à 1931. Quand j'ai écrit mon livre sur la phase coloniale allemande, j'ai pu constater que Nahimana était un des premiers historiens à décrire clairement la brutalité de cette guerre. Les Allemands préfèrent présenter l'ère du résident Richard Kandt comme une première phase de développement pacifique du Rwanda. Ce n'est pas tout à fait faux, mais ce n'est pas la vérité complète non plus. Il est vrai que Kandt était absent pendant l'incursion des Allemands à côté des guerriers royaux et la soi-disant « pacification » du nord en 1911/1912 mais Kandt a également dirigé plusieurs actions punitives en faveur de l'allié Musinga. Les Belges ont accompli ce travail et c'est seulement en 1962 que la composante hutu de la population rwandaise a pu recouvrir son rôle de formateur étatique perdu en 1912.

 

Il est, donc, tout à fait justifié d'insister sur les trois volets historiques qui ont formé l'état rwandais. Nahimana a refusé d'attribuer le mérite de la création de l'état rwandais uniquement à l'aristocratie tutsi comme le FPR le veut faire croire aujourd'hui.  Il est absolument faux de dire que Nahimana prêchait la domination absolue des hutu quand il a publié son livre en pleine guerre en 1993. Bien au contraire, il a appelé à l'entente des groupes sociaux tutsi, hutu et twa et à la coopération démocratique de leurs dirigeants pour un meilleur avenir de son pays. Pendant la guerre, sa position fut claire et justifiée : il fallait mobiliser la population pour résister à la tentative des nostalgiques du pouvoir féodal de revendiquer le pouvoir absolu pour eux seuls.

 

III. Nahimana dans la tourmente de la reconquête du pouvoir par les „féodaux"

 

En tant que Directeur de l'ORINFOR entre 1990 et 1992 Nahimana devient partie prenante dans la lutte politique déclenchée notamment par le discours de Mitterrand prononcé à La Baule en juin 1990. Mais ce n'était pas uniquement cet événement qui fait bousculer la politique africaine des Occidentaux appliquée pendant la guerre froide. On a seulement appris plus tard, que la visite du ministre des affaires étrangères américain James Baker chez Mobutu en mars 1990 était plus décisive encore.(8) Déjà avant le sommet de La Baule Mobutu avait démissionné le 24 avril 1990 du poste de Président-Fondateur du parti d'état MPR.(9)

 

C'est un ouragan qui sévit en Afrique Centrale et au Rwanda à partir de ce moment et Nahimana se trouve presque dans son oeil. Étant considéré comme l'homme de confiance de Habyarimana, il n'est pas étonnant qu'il devienne la cible de tous les adversaires du chef de l'état et de la démocratisation. Nahimana  décrit comment il a ouvert Radio Rwanda au monde extérieur et comment il a coopéré pour l'élaboration d'une nouvelle constitution.

 

Il est très important qu'il décrive dans Les virages ratés minutieusement l'arrière-fond politique de ce qui est devenu « l'affaire du Bugesera » puisque jusqu'à présent même des gens intellectuellement honnêtes n'ont souvent pas de doutes à prendre à la lettre la publication d'un soit-disant «Communiqué de Ferdinand Nahimana» publié par André Guichaoua(10). On a attribué à Ferdinand Nahimana un rôle d'incitateur des massacres de tutsi survenus en mars 1992, prétexte pour la coalition anti-MRND au sein du gouvernement de coalition établi en avril 1992 pour le chasser de l'ORINFOR.

 

Qu'en est-il ?

 

Nahimana précise qu'il n'a jamais fait un communiqué et ce qui est plus important encore, dans l'éditorial du journal de Radio Rwanda du 3 mars 1992 on ne mentionne pas le Bugesera où le lendemain des exactions contre des tutsi ont eu lieu. Mais il ne peut pas y avoir un lien de cause à effet puisque personne n'a fait une incitation aux attaques contre la population tutsi au Bugesera. Il y avait un appel général à la vigilance contre les « agresseurs » qui seraient prêts à des actes terroristes pour déstabiliser le pays. Ce n'est vraiment pas la même chose. Et le fait que le FPR a appliqué une telle stratégie n'est plus à démontrer. Le Parti Libéral avait attaqué le bourgmestre Fidèle Rwambuka(11) et a demandé à la population de le remplacer par François Gahima, le chef régional du PL qui lui-même a fait distribuer des tracts contre Rwambuka. Justin Mugenzi, le chef national du PL a rapidement essayé d'attribuer la responsabilité pour les massacres à des incitations racistes par Radio Rwanda. Tandis que le procureur général Nsanzuwera a procédé à l'arrestation de Gahima pour incitation à la haine raciale, Mugenzi a fait dénigrer instamment l'ORINFOR et Nahimana en personne par ses hommes de confiance auprès du Premier Ministre Nzanzimana. Quand celui-ci lui a voulu attribuer la responsabilité pour les massacres au Bugesera, Nahimana l'a surpris de sa connaissance des activités du PL pour divertir le Premier Ministre de l'arrière-fond des événements. Mais les ONG pro-FPR(12) ont lancé une campagne très efficace pour rendre Nahimana responsable des presque 300 victimes tutsi des massacres du début mars 1992. Malheureusement Justin Mugenzi qui se trouve cyniquement accusé à Arusha pour avoir préparé un génocide à l'encontre de la population tutsi a seulement compris plus d'une année plus tard quel mauvais jeu son allié FPR était en train de jouer. Jusqu'à cette date Justin Mugenzi a encore joué un rôle primordial pour déstabiliser le Rwanda et de l'ouvrir aux rebelles armés du FPR. Dans les annales de l'histoire du Rwanda Justin Mugenzi a joué un rôle néfaste pour avoir cosigné le communiqué de Bujumbura du 2 mars 1993. Ce communiqué a préparé la victoire du FPR par un acte que je qualifie de haute trahison de la part de Dismas Nsengiyaremye. Car en négociant avec le FPR le 7 mars 1993 à Dar-es-Salaam au nom des signataires du communiqué de Bujumbura, sans la participation du parti gouvernemental MRND, le retrait immédiat du contingent militaire français, il a voulu ouvrir la porte à la victoire de l'ennemi  qui avait rompu le cessez-le-feu en vigueur par son attaque du 8 février 1993. Je suis convaincu que Justin Mugenzi n'a jamais incité à commettre un génocide anti-tutsi et qu'il est accusé sans raison d'un tel crime. Il se trouve à Arusha comme acte de vengeance pour avoir causé des difficultés au FPR en contrecarrant ses plans de prendre le pouvoir en cavalier seul.

 

Nahimana a fourni beaucoup de détails sur la composition  de la « Commission internationale d'enquête » composée d'une série de « blancs menteurs » (Pierre Péan) autour de Jean Carbonare, William Shabas, Eric Gillet, Alison Des Forges, Philippe Dahinden et de quelques Africains « de service » - avec Filip Reyntjens comme une sorte de conseiller.

 

Conçu pour mettre la lumière sur les massacres tragiques survenus au Bugesera en mars 1992, les manoeuvres sordides du network international du FPR via ses ONG alliés rwandais ont pu transformer cette initiative louable en une action de camouflage des préparatifs de l'attaque du 8 février 1993. En même temps cette commission a procédé à la préparation d'un document de référence qui devrait être utilisé plus tard comme base de « la lecture officielle » pour les massacres qui résulteraient forcément de l'assassinat du Président Habyarimana par le FPR et de la reprise de la guerre. Car il est intéressant que Jean Carbonare et William Shabas ont formulé leurs accusations à l'endroit de Juvénal Habyarimana et même de Dismas Nsengiyaremye pour préparer un génocide avant l'attaque du 8 février 1993. Ils espéraient que cette attaque se solderait par une victoire militaire qui provoquerait des exactions de la part de la population hutu.  Ils ont pourtant publié leur rapport seulement le 8 mars 1993 en connaissance de l'échec de cette attaque. Mais ils étaient bien conscients que le FPR n'abandonnerait pas son objectif de prendre le pouvoir par la force. Le rapport devrait donc prendre en considération les effets brutaux d'une telle entreprise ultérieure. Si l'on pouvait accuser Habyarimana d'avoir préparé un génocide, la bataille médiatique serait presque gagnée. Les auteurs du rapport connaissaient la valeur des Protocoles de Wannsee (Berlin) de 1942 comme preuve de la planification du génocide fasciste allemand. Par conséquent, ils voulaient disposer d'un document qui produirait un tel effet. Et effectivement  c'est ce que le FPR a essayé après la catastrophe de 1994. Le monde entier faisait longtemps confiance en cette « preuve ». A Robin Philpot revient le mérite d'avoir été à ma connaissance le premier « blanc » pour mettre en cause les objectifs « humanitaires » de cette commission. Le livre « Les virages ratés » permet sans aucun risque de se tromper que toutes les « preuves » présentées par cette Commission pour ces accusations peuvent être qualifiées aujourd'hui comme des inventions criminelles.

 

Nahimana a été accusé d'être extrémiste pour sa participation à la création de la station radiophonique RTLM, mais on oublie qu'il était prêt à coopérer avec « les tutsi » comme ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche dans le gouvernement de transition qui n'a pas vu le jour à cause de l'obstruction du FPR.

 

IV. Nahimana après la victoire du FPR et le contexte international du TPIR

 

Après le rapport Bruguière(13) et le rapport Merelles(14) et tant de livres consacrés à la catastrophe rwandaise, le caractère criminel du régime FPR n'est plus à prouver. Il reste bien sûr un grand travail pour les historiens – américains notamment – à accomplir pour éclaircir les motifs du Pentagone, de l'administration Clinton en général et des alliés du FPR comme les différents gouvernements anglais, belges, scandinaves et allemands dans le soutien d'un des grands criminels de l'histoire contemporaine. J'avoue que j'ai des difficultés à accepter les explications économiques, mais j'éprouve des difficultés à prouver, sur base de documents, mon hypothèse du syndrome soudanais et ses liens avec le problème palestinien. J'ai développé cette hypothèse à plusieurs reprises et je dois renoncer à cause du temps limité de l'étaler devant vous ici.

 

Pour simplifier un peu, je constate simplement que le TPIR a été installé dans l'intérêt et selon les idées directrices américains. Le FPR et certains milieux anglophones auraient préféré l'établissement du tribunal à Kigali. Mais ils ont dû s'apercevoir que cela n'était pas faisable avec Boutros-Ghali.  C'est une des raisons d'ailleurs pourquoi les USA s'opposaient au renouvellement de son mandat. Madeleine Albright a monté en liaison avec Richard Clarke « l'Opération Orient Express »(15) pour imposer finalement à la Communauté Internationale Kofi Annan comme successeur. Le moins que l'on puisse dire de lui, c'est qu'il a bien répondu aux attentes que les Etats Unis ont attaché à sa nomination, notamment en ce qui concerne le TPIR.

 

Dans le cas précis de Ferdinand Nahimana la Chambre présidée par Navenethem Pillay a bien joué le rôle lui attribué en le condamnant à la perpétuité avec un des plus mauvais jugements concevables. Les juges de la Cour d'appel ont entrepris de le corriger un peu sans avoir eu le courage de la désavouer complètement. Je me réfère juste à la déclaration du juge Meron justifiant son vote minoritaire.(16) Ce jugement par Mme Pillay porte d'ailleurs préjudice à la Cour Pénale Internationale à la Haye où elle sert actuellement comme juge.

 

On connaît de rôle qu'Alison Des Forges et Jean Carbonare ont joué pour la justification du TPIR. Leur action a eu un effet supplémentaire souvent sous-estimé. Ils ont pu anesthésier la conscience de la gauche mondiale - Cynthia McKinney est une exception louable - qui aurait dû s'élever directement contre l'établissement d'un gouvernement militaire minoritaire à Kigali en 1994.

 

Plus tard cette même gauche aurait dû lutter contre les crimes de guerre qu'elle connaissait au moins depuis le départ en exil de Faustin Twagiramungu et Seth Sendashonga en 1995. Ces deux hommes que la gauche avait considéré comme « de bons hutu modérés » ont accusé le FPR de crimes horribles après sa prise du pouvoir en juillet 1994. Twagiramungu a parlé de 250.000 victimes à partir de juillet 1994 lors d'une conférence à Bonn le 30 novembre 1995. La gauche mondiale n'aurait pas dû accepter deux poids différents en condamnant Guantanamo et en se taisant sur les geôles de Kigali où des dizaines de milliers de prisonniers sont morts et où des milliers croupissent depuis 1994 sans procès équitables.(17)

 

Le fait que des prisonniers se trouvent à Arusha depuis plus de 10 ans ne semble pas non plus déranger nos défenseurs des droits de l'homme de Human Rights Watch et autres.

 

Je me demande toujours comment les militaires occidentaux peuvent accepter qu'on dénonce la défense légitime d'un état agressé contre ses ennemis comme des actes racistes. Pour éviter tout malentendu : la réaction des masses hutu face à la décapitation des états rwandais et burundais et de l'armée rwandaise ne justifie pas les massacres contre les tutsi. Mais il ne faut pas oublier que ceux qui ont mis en place le TPIR auraient pu les stopper(18) à temps.

 

On pourrait parler des heures et des heures des injustices qui dominent le cas rwandais et du silence gardé par les milieux académiques devant les crimes de guerres commis par le FPR à la demande du Président Clinton et de sa ministre des affaires étrangères Madeleine Albright dans toute la région des Grands Lacs en Afrique centrale.  Ces milieux refusent d'admettre que leurs héros étaient capables de couvrir de tels crimes. Peter Erlinder en fait exception et reste un grand espoir.

 

Avant de m'arrêter, permettez-moi juste quelques phrases concernant l'avenir de la région des Grands Lacs.

 

V. L'avenir du Rwanda

 

Le Président Fédéral allemand a rendu visite à Paul Kagame juste cent ans après l'installation de Richard Kandt comme premier – et dernier - résident civil colonial allemand à Kigali.

 

Les Allemands ont permis – comme déjà évoqué - au Mwami Musinga de s'imposer sur la plus grande partie du territoire du Rwanda actuel. Pas mal de gens ont averti Horst Köhler du danger d'une consécration d'un agresseur militaire vu que la condamnation de la guerre d'agression est une des réussites juridiques du Tribunal de Nuremberg 1946/1947. On ne sait pas qui l'a poussé(19) à entreprendre ce voyage malheureux en Ouganda – autre pays agresseur- et au Rwanda. Il a eu la malchance d'arriver à Kigali le jour même du lancement des mandats d'arrêts contre la direction militaire du Rwanda par le juge Andreu Merelles.

 

Le 24 février 2008 le journal de dimanche FRANKFURTER ALLGEMEINE SONNTAGSZEITUNG a consacré un long article de son correspondant à Johannesburg. Thomas Scheen, intitulé « Das große Morden » (traduction approximative : Le grand carnage)  à l'action du juge Merelles. C'est la première fois que le groupe du Frankfurter Allgemeine Zeitung apprend à ses lecteurs qu'il n'est pas exclu que la présentation classique du génocide rwandais soit fausse. A mon avis c'est une sensation.

 

Est-ce le début d'un changement de la politique allemande et au-delà envers les régimes militaires minoritaires ? On ne le sait pas encore. Ce n'est pas exclu malgré les efforts de la justice allemande de transférer le plus vite possible l'ancien ministre du plan Augustin Ngirabatware, emprisonné près de Francfort-sur- le-Main, au TPIR à Arusha  Mais ceux qui ont pu voir le Président Bush exigeant à Kigali des élections démocratiques et équitables à Cuba ont le droit de se demander si ce n'est pas seulement un lapsus maladroit.

 

Ferdinand Nahimana a lutté pour un état rwandais démocratique où toutes les composantes de la population vivent ensemble et acceptent les acquis de l'émergence de l'état rwandais. Ne perdons pas l'espoir qu'un jour ce rêve se transforme en réalité et qu'il pourra y faire sa contribution.

 


[1] Eugène Shimamungu a commencé son métier d'éditeur avec une biographie de Juvénal Habyarimana en 2004 et a édité en 2006 les livres d'Augustin Ngirabatware, Rwanda. Le faîte du mensonge et de l'injustice et d'Edouard Karemera Le drame rwandais: les aveux accablants des chefs de la MINUAR.

 

[2] « The "Inconvenient Truth" Behind   the Cover-up : Pentagon Complicity in the 1994 Rwanda War »

 

[3] La citation complète se lit: „: « Je trouverai toujours des excuses pour tous ceux qui, face aux premières images de l'horreur de la guerre, des massacres et de la catastrophe humaine dont le peuple rwandais a souffert jusqu'à ce jour ont cru que tout ce que les journalistes racontaient correspondaient à la réalité. Les consommateurs de l'information n'ont pas directement réalisé le degré de manipulation journalistique et politique du FPR et d'un certain personnel de la presse à sa solde. »

 

[4] Dans son livre de 2005 intitulé «François Mitterrand. L'armée française et le Rwanda » Lugan a écrit: « Dans ce livre, je corrige en partie ce que j'ai écrit en 1997 (…) au sujet du rôle de la France au Rwanda. (…) L'historien doit savoir se remettre en cause, surtout quand il travaille dans le périlleux domaine de l'histoire immédiate. »  Puisque les mots désobligeants à l'encontre de Ferdinand Nahimana étaient liés au rôle de la France, il faut comprendre cette correction également concernant Ferdinand Nahimana

 

[5] Concernant l'histoire récente du Rwanda il faudrait également mentionner les livres de Gaspard Musabyimana, parus chez L'Harmattan,  La vraie nature du FPR. D'Ouganda en Rwanda (2003) et L'APR et les réfugiés rwandais au Zaïre 1996-1997. Un génocide nié (2004).

 

[6] Titre:  « Des lignages aux royaumes et des royaumes aux chefferies. Histoire socio-politique des régions périphériques du Rwanda actuel du 16ème siècle à 1931 ».

 

[7] Innocent Nsengimana m'a fait part de ses réflexions suivantes : « Nahimana s'est rangé dans ce qu'on appelle « l'école Jan Vansina » débutée avec son livre « Evolution du royaume ruanda » paru en 1962. Cette école a inauguré une autre vision d'envisager l'histoire du Rwanda: Plutôt que de considérer l'histoire événementielle traité sous son angle unitaire comme elle était jusque-là présentée, cette école a montré que cette histoire présentait des particularités régionales. »

 

[8] Le mur de Berlin tombé, Baker n'a même pas attendu l'unification allemande pour signifier à son interlocuteur à Kinshasa que la fin définitive de la guerre froide demande des répercussions profondes sur les relations des Américains vis-à-vis de leurs alliés de longue date. Mobutu a compris et s'est résigné.

 

[9] C'est seulement plus tard qu'il a pu remonter sur la scène politique grâce à la politique anti-démocratique désastreuse appliquée par l'administration Clinton en faveur de nouveaux alliés militaires.

 

[10] Guichaoua, André, éd., Les cristes politiques au Burundi et au Rwanda (1993-1994, Paris, Karthala, 1995, p. 611.

 

[11] Fidèle Rwambuka a été assassiné le 25 août 1993 par le FPR (vor p.ex. l'Ordonnance espagnole) tandis que Human Rights Watch avait attribué ce meurtre aux „extrémistes hutu".

 

[12] Comme par exemple ADL, ARDHO, LICHREDHOR, Kanyarwanda et l'Association des Volontaires de la Paix.

 

[13] Il s'agit de l'Ordonnance de 60 pages pour la délivrance de mandats d'arrêts internationaux  que le juge d'instruction français Jean-Louis Bruguière a issu, le 17 novembre 2006, contre 9 militaires de l'APR soupçonnés d'être responsable de l'attentat du 6 avril 1994.

 

[14] Il s'agit de l'Ordonnance de 182 pages par laquelle le juge d'instruction espagnol Fernando Andreu Merelles a issu, le 6 février 2008, des mandats d'arrêts internationaux contre 40 militaires de l'APR soupçonnés d'être coupables notamment de crimes de guerres commis à partir de 1990. Jean-Paul Puts a fourni une traduction inofficielle en français pour le Forum DHR.

 

[15] "Albright and I and a handful of others (Michael Sheehan, Jamie Rubin) had entered into a pact together in 1996 to oust Boutros-Ghali as Secretary-General of the United Nations, a secret plan we had called Operation Orient Express (…). The entire operation had strengthened Albright's hand in the competition to be Secretary of State in the second Clinton administration." (CLARKE 2004:201/202)

 

[16] „The sheer number of errors in the Trial Judgement indicates that remanding the case, rather than undertaking piecemeal remedies, would have been the best course. Although any one legal or factual error may not be enough to invalidate the Judgement, a series of such errors, viewed in the aggregate, may no longer be harmless, thus favoring a remand. Such is the case here. Throughout the Appeals Judgement, the Appeals Chamber has identified several errors in the Trial Chamber decision, some of which it deems insufficient to invalidate the Judgement.1 At other times, the Appeals Chamber has acted as a fact-finder in the first instance and substituted its own findings in order to cure the errors when, in fact, the Trial Chamber is the body best suited to this task."

 

[17] Comme exemple pour le cynisme de certains milieux j'aimerais évoquer une émission de la télévision allemande où le député allemand Christian Ströbele a dit que les prisonniers ne semblent pas être très malheureux puisqu'ils n'essaient pas de fuir quand ils travaillent à l'extérieur de la prison dans leurs « uniformes » roses.

 

[18] Le titre du rapport Masire de 2000 en dit tout: « Le génocide qu'on aurait pu stopper ».

 

[19] La presse allemande était très réticente vis-à-vis de ce voyage. L'hebdomadaire FOCUS, pourtant très proche du gouvernement, s'est même moqué de lui en titrant un reportage sur ce voyage : « Missionarstellung im Bellevue ». (Bellevue est le siège du Président Fédéral et le premier mot est vraiment ambivalent !)