Un défi lancé au Canada et à la francophonie: Demande d'exclure Kigali et Bujumbura du Sommet de Moncton


Khan, Jooneed
La Presse
Montréal
21.08.99


La demande conjointe d'une coalition originaire de l'Afrique des Grands lacs pour l'exclusion du Rwanda et du Burundi du Sommet de la francophonie à Moncton, voire l'arrestation de leurs délégués pour «crimes de guerre, crimes contre l'humanité, et génocide», est un sérieux défi lancé au Canada et à la francophonie.

À titre de pays hôte du sommet, prévu du 3 au 5 septembre, le Canada se doit en effet d'accueillir tous les participants et voir à la réussite des travaux. Des équipes sont à pied d'oeuvre depuis longtemps déjà, dont les sherpas des différents pays qui doivent baliser les ordres du jour et déclarations finales.

Mais le Canada est aussi un État de droit qui se veut exemplaire, et partisan du nouveau droit humanitaire en émergence, comme en fait foi le rôle récent du juge Louise Arbour comme procureur des Tribunaux pénaux internationaux sur la Yougoslavie et le Rwanda.

C'est à ce titre que, dans leurs pétitions séparées, le Congrès rwandais du Canada (CRC), la Communauté burundaise du Canada (CBC), et le Conseil pour la paix dans la région des Grands lacs (CPRGL) évoquent des articles de la Loi sur l'immigration pour s'opposer à l'accès à Moncton d'envoyés de Kigali et Bujumbura.

Ils évoquent aussi des articles du Code criminel pour souligner que le Canada a le droit d'arrêter et de juger sur son territoire «l'auteur d'un fait - acte ou omission -commis à l'étranger» et «constituant un crime de guerre ou un crime contre l'humanité».

Les pétitionnaires se sont aussi adressés au secrétaire général de la Francophonie (OIF), Boutros Boutros-Ghali. L'OIF est en effet interpellée du simple fait, comme l'ont souligné jeudi les plaignants en conférence de presse, «deux États membres - Rwanda et Burundi -ont violé la Charte de la francophonie en agressant un troisième État membre, le Congo-Kinshasa».

C'est le premier ministre Pierre-Célestin Rwigema qui dirigera la délégation rwandaise à Moncton, a dit à La Presse l'ambassadeur du Rwanda à Ottawa. Le Canada ne reconnaît pas le régime du major Pierre Buyoya issu du putsch de 1996 au Burundi, mais celui-ci sera-t-il admis au Sommet de Moncton? Et la RDC-Congo de Laurent Kabila acceptera-t-elle de siéger avec les représentants de ces deux pays qui lui font la guerre et occupent son territoire?

Questions politiques, diplomatiques et protocolaires que les responsables du sommet confrontent déjà, et auront probablement à confronter jusqu'à la fin des travaux.

Un sommet parallèle

Mais l'initiative des ressortissants des Grands lacs africains va plus loin. Il touche l'un de aspects clés de la francophonie tel qu'évoqué par le projet de Sommet parallèle du Comité francophone du réseau des droits de la personne au plan international (RDPPI).

Celui-ci comprend l'ACAT (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture), l'AQOCI (Association québécoise des organismes de coopération internationale), Développement et Paix, la Fondation canadienne des droits de la personne, Oxfam-Québec, Amnistie internationale-Section canadienne francophone, le CIDPDD (Centre international des droits et de la démocratie), la Fédération vietnamienne du Canada, la Ligue des droits et libertés, et le PEN Club international.

Les pétitionnaires ont sollicité l'appui de ces organismes à leur campagne, qu'ils comparent à celle ayant entraîné l'arrestation de l'ex-dictateur chilien Augusto Pinochet en Grande-Bretagne.

Amnistie internationale est très impliquée dans le dossier Pinochet et une dirigeante a jugé l'initiative africaine «très intéressante».

Quant au CIDPDD que préside Warren Allmand, il a coordonné l'un des plus importants rapports mettant en cause l'Armée patriotique rwandaise dans l'extermination de près de 200 000 réfugiés civils hutus dans l'est du Zaïre fin 1996 et début 1997. Le rapport parle d'«actes génocidaires utilisés avec préméditation» et visant «l'élimination des réfugiés hutus».

Ce rapport, avec beaucoup d'autres, ainsi que des analyses et des reportages de presse, fait partie d'un volumineux dossier que le CRC, regroupant cinq associations de Rwandais au Canada, a soumis à l'appui de sa demande d'exclure et/ou d'arrêter les délégués de Kigali à Moncton.

Ce dossier recouvre toute la période allant d'octobre 1990, quand le FPR (Front patriotique rwandais), issu de l'armée ougandaise de Yoweri Museveni, envahit le Rwanda, jusqu'à la guerre que mènent le Rwanda et l'Ouganda, avec la collaboration du Burundi, pour occuper l'est du Congo-Kinshasa, riche en minerais et zone sensible d'où opèrent des rebelles armés des trois pays.

Dans un communiqué transmis à La Presse, l'ambassadeur du Rwanda, Laurent Knongoli, demande: «Qui sont les Rwandais du Canada qui réclament l'arrestation de la délégation de Kigali au Sommet de Moncton?». Et il répond: «des négationnistes-révisionnistes du génocide rwandais de 1994».

À la conférence de presse tenue jeudi au Centre Afrika, Emmanuel Hakizimana, du CPRGL, a répondu: «Quand l'ONU a institué un tribunal pour juger les criminels de guerre du Rwanda, nous étions pleins d'espoir. Mais le TPR a appliqué une justice des vainqueurs: seuls les vaincus sont au banc des accusés. C'est comme si, dans un cas où deux gangsters auraient commis un viol, un seul est jugé, l'autre pas».

Le Burundi

La demande des Burundais s'appuie elle aussi sur une abondante documentation, qui remonte au génocide de 1972 où, selon les chiffres, entre 300.000 et 500.000 Hutus ont été exterminés, et plus de 500.000 rendus des réfugiés.

Polycarpe Ntibarukire, de la CBC, a précisé devant la presse que Pierre Buyoya, alors aux études militaires en Belgique, était rappelé au Burundi où, «selon des témoignages belges, il fut l'un des plus actifs meneurs du génocide». C'est Buyoya qui renversa le régime Bagaza lors du Sommet francophone de Québec en 1987.

«À son premier mandat, il fit d'Antonin Simbananiyé, l'architecte du génocide de 1972, son principal conseiller», a-t-il dit, «et maintenant il bloque les efforts de paix du Canada à Arusha en empêchant la paix et en attisant la guerre».

Ntikarukiré a rendu hommage au Canada de ne pas reconnaître le régime Buyoya. Et il souhaite qu'Ottawa «continue à se distancier de lui en refusant de dérouler le tapis rouge à sa délégation».

Bwana Constant et Chirhal Kagwi, de la RDC-Congo, ont pour leur part appuyé la démarche rwando-burundaise à titre de «victimes de la guerre d'agression». Ils ont notamment fait état des massacres des civils au Kivu, province de l'est du Congo riche en minerais que les Ougandais, Rwandais et Burundais occupent par le biais de diverses rébellions «locales», qui, d'ailleurs s'entredéchirent de plus en plus, tout comme Kampala et Kigala sont à couteaux tirés.

Le défi de la francophonie à ce chapitre, le Groupe de recherche et d'initiative pour la libération de l'Afrique (GRILA) le résume en dénonçant «la culture d'impunité comme mode de gouvernement». Et au Burundi et au Rwanda, il ajoute le Togo, le Burkina Faso, la Tunisie, le Niger «et bien d'autres», où «des régimes font du déni des droits de la personne un pilier de leur système».

Illustration

Deux pays membres de la francophonie, le Rwanda et le Burundi, ont agressé le Congo-Kinshasa, forçant une partie de la population de l'est du pays à quitter vers des camps en Tanzanie, où l'on enterre ses morts...