Républiques bananières, Républiques barbares

Par Melchior Mbonimpa (19 juin 2005)

 

L’expression « République bananière » a été inventée pour désigner certains pays d’Amérique latine qui constituaient une vaste zone de non droit sous la botte de féroces juntes militaires, et où des multinationales exploitaient allègrement une main d’œuvre sous-payée pour produire le fruit le plus consommé au monde : la banane. On peut désormais utiliser la même expression pour désigner une autre région aussi célèbre pour ses bananeraies : le Burundi et le Rwanda. Avec cette précision sur le rapport hiérarchique que le rapatriement forcé des demandeurs d’asile rwandais vient de mettre à nu : la République bananière du Sud est satellite, cour arrière, zone d’influence de celle du Nord. L’armée rwandaise n’a même pas besoin de se battre ou de se camoufler pour entrer au Burundi et y faire exactement ce qu’elle veut, comme en territoire conquis. Ce que cela implique est clair comme l’eau de roche : ou bien le Rwanda dispose de puissants complices parmi ceux qui détiennent le vrai pouvoir au Burundi, ou bien ce pouvoir est, et restera sans colonne vertébrale pour longtemps. Dans l’un ou l’autre cas, le Burundi est dans l’eau chaude, quels que soient les résultats des compétitions électorales en cours. Faut-il que je m’explique ?

 

Je ne suis pas d’accord avec ceux qui mettent la responsabilité de la monstrueuse violation des droits de l’homme qui vient d’avoir lieu sur les seules épaules du Président de la République du Burundi. Je reconnais qu’il a eu la balourdise de menacer d’expulser en vingt-quatre heures des agents humanitaires étrangers s’ils se mêlaient de cacher ou de protéger les demandeurs d’asile. J’avoue que j’ai pensé à lui, quand j’ai écrit que parmi ceux qui se partagent le pouvoir au Burundi, nombreux sont ceux qui ont bénéficié de l’hospitalité rwandaise quand leur vie était en péril dans le pays de leur naissance. Mais après réflexion, je vois mal ce que j’aurais fait à la place de l’actuel Président pour m’opposer à Kagame sans avoir à mes ordres une armée comparable à celle de ce dernier. Dans les circonstances et, malgré toute la propagande qui a entouré la création de la Force de défense nationale (FDN) et de la police nationale (PNB) intégrées, le Président est un « Commandant suprême » qui ne commande rien. Tout le monde le sait. Tout le monde le dit. Ceux qui l’accusent d’avoir laissé le Rwanda violer la souveraineté du Burundi sont donc de parfaits hypocrites, ou des peureux qui n’osent pas dénoncer les vrais responsables.

 

Je trouve aussi loufoques ceux qui stigmatisent le nouveau Ministre de l’intérieur qui, à peine rentré d’exil, s’est emparé du dossier pour le régler tambour battant. Ceux qui ont intérêt à l’empêcher de se porter candidat à la présidence feraient mieux de chercher de meilleurs arguments! Il a fait du zèle, mais c’est évident qu’on lui a filé une patate chaude, car le Burundi avait déjà capitulé et la situation était déjà pourrie quand le nouveau Ministre de l’intérieur est entré en fonction. Par contre ce même ministre, Monsieur Ngendahayo est membre d’un parti en passe de gagner haut la main toutes les élections prévues. Un parti dont est issue presque la moitié des militaires et des agents de la police nationale. Un parti dont le symbole devrait indiquer qu’il n’a pas seulement des griffes, mais aussi « une vision d’aigle ». La question pertinente à poser est donc celle-ci : pourquoi les patrons de ce parti ne se sont-ils pas opposés au rapatriement forcé des demandeurs d’asile? Pourquoi ont-ils laissé l’irréparable se produire? De nouveau, la réponse me semble évidente : ou bien ils sont de mèche avec Kagame, ou bien leur puissance est nettement surévaluée. Et, dans l’un ou l’autre cas, leur marge de crédibilité quant à la capacité de garantir la souveraineté du Burundi en sort drastiquement réduite. Bien entendu, je serai ravi que les faits me donnent tort, et que des urnes surgissent des dirigeants capables de construire un pays qui se tient debout et qui marche sur ses pieds plutôt que sur sa tête.

 

Je pense également qu’il ne sert à rien de chercher à s’en tirer avec des indignations tardives. De tous les médias sur le Burundi que j’ai consultés pendant des semaines, seul le site Arib a systématiquement fait son devoir d’informer à propos de ces demandeurs d’asile. De tous les partis en compétition au Burundi, aucun n’a condamné officiellement et énergiquement le rapatriement forcé pendant qu’il était encore possible de s’y opposer. On peut comprendre que les chefs des partis avaient d’autres chats à fouetter, car la campagne pour les communales battait son plein. Seulement, même après les communales, il était encore temps de protester. Malheureusement, les uns étaient occupés à jubiler et les autres à déprimer et, pour certains, à contester le verdict des urnes pourtant déclaré acceptable par les observateurs internationaux et par la Commission électorale dont personne n’a mis en question la capacité d’indépendance et d’objectivité avant les élections. Même si c’est vrai que le vote a ressemblé à un match perturbé par des hooligans, il faut laisser aux arbitres la décision d’entériner les résultats.

 

Dans un système où les règles démocratiques sont effectivement respectées, il n’y aurait pas de problèmes même si le CNDD-FDD raflait tous les sièges. Je me souviens de mon étonnement quand, au Nouveau Brunswick, une province canadienne (équivalent d’un État fédéral des E-U d’Amérique) le parti libéral a remporté tous les sièges au parlement. Il a gouverné pendant quatre ans, comme « parti unique », et le ciel n’est pas tombé sur terre. Il a été réélu pour un second mandat, mais cette fois avec une opposition réelle. Et après un troisième mandat, ce  parti a perdu le pouvoir au profit du parti conservateur. Je me souviens aussi qu’au niveau fédéral canadien, il y a une dizaine d’années, le parti conservateur qui avait une confortable majorité au parlement a été presque complètement balayé de la scène politique, sans que le pays ne sombre dans le chaos! C’est dire que le score du CNDD-FDD n’est pas nécessairement anormal. Les recours au Conseil constitutionnel risquent d’avoir un effet boomerang pour ceux qui contestent bruyamment  les résultats : le peuple énervé de voir son vote remis en question pourrait très bien accorder au CNDD-FDD une victoire plus écrasante dans les consultations encore à venir. Quant aux tentatives d’assassinat du Président de la CENI, si elles n’émanent pas de simples brigands, s’il était prouvé hors de tout doute raisonnable qu’elles ont été commanditées par des politiques, elles révèleraient une affligeante débilité : en tirant sur le messager, on croit pouvoir annuler le message, un peu comme l’autruche qui croit échapper au danger en enfonçant sa tête dans le sable.

 

Ma première préoccupation n’est toutefois pas de commenter l’issue des divers scrutins : ils ne sont finalement que l’arbre qui cache la forêt. Face à l’enjeu représenté par plus de 8000 demandeurs d’asiles, les communales n’étaient qu’un détail absolument conjoncturel qui n’aurait pas dû faire oublier toutes les leçons du passé et tous les rêves d’un avenir libre, pacifique et fraternel. L’un des critères décisifs pour juger du degré de civilisation d’une société est la manière dont cette dernière traite les faibles et les vaincus. Selon ce critère, le Burundi vient de s’installer dans le club des « sociétés barbares ». Chez les Grecs de l’antiquité, l’image du « barbare » évoquait d’abord l’incapacité d’articuler dans un discours logique les motivations de l’action. Le mot lui-même désigne une personne qui s’exprime par onomatopées : « Bar-baros ». C’est exactement ce qui s’est passé dans le dossier de ces demandeurs d’asile. Les dirigeants rwandais et burundais n’ont pas fourni des arguments rationnellement défendables pour leur action. Dans tous leurs discours justificatifs, ils ont  bredouillé, bégayé, « barbarisé » dans une « langue de bois » pré-logique et infra-grammaticale. Que signifie des «immigrants illégaux » dans le contexte d’une région où sévit la guerre de tous contre tous? Une langue civilisée les aurait appelés simplement des êtres humains! Des deux côtés de la Kanyaru, nos dirigeants n’ont pas prouvé que ces fugitifs étaient des criminels. Ils ont utilisé des arguments « musculaires », ou « la preuve par la force » qui ne devient loi que dans la jungle. Encore que, dans la vraie jungle, les bêtes ne tuent que pour se défendre ou pour se nourrir : jamais pour le plaisir mauvais de tuer pour tuer. La seconde connotation du mot barbare évoque l’incapacité de s’élever, de prendre de la hauteur. Le barbare patauge dans le marécage, dans la boue, dans la fange. C’est ce que nous dit Socrate quand il affirme que les gens non éclairés sont  emprisonnés dans « quelque barbare bourbier » (en borboro barbarikô). Impossible de trouver mieux pour caractériser ce qui vient de se passer : livrer des demandeurs d’asile à ceux-là mêmes qu’ils fuyaient, c’est rater l’occasion de s’élever à la hauteur de la justice et de l’humanité.

 

À propos des indignations tardives et des déclarations hypocrites, il faut dire que les Barundi n’en ont pas le monopole. La représentante de Koffi Annan au Burundi déclare que les Nations unies porteront plainte. Koffi Annan lui-même a condamné le sort réservé aux demandeurs d’asile rwandais. Les États-Unis et le Canada ont également protesté et se sont dits « préoccupés ». Mais tous n’ont élevé la voix qu’après le forfait. Je ne dirai pas que le rôle de la « communauté internationale » est nul ou fictif au Burundi. Je réaffirme ce que j’ai déjà reconnu dans une autre prise de parole : sans l’ingérence résolue du monde dans les affaires intérieures du Burundi, il n’y aurait eu ni trêve ni ces échéances électorales qui permettent de faire parler les bulletins de vote plutôt que les canons. Mais cette même communauté internationale qui dispose d’une force de dissuasion au Burundi n’a rien tenté pour défendre le droit contre les barbares qui traitent des humains comme du bétail. Et la question qui tient à la gorge : pourquoi  cette abstention? Je risque une réponse que personne ne veut entendre parce qu’elle est atroce. Depuis dix ans, la communauté internationale considère les victimes hutu de Kagame comme indéfendables en vertu d’une équation simpliste et outrancière : Hutu = « génocideur ». D’aucuns essayent d’ailleurs d’étendre cette culpabilité collective aux Hutu du Burundi. Il faudrait vérifier si le laisser-faire qu’on a observé dans cette triste histoire de rapatriement forcé ne tient pas aussi au fait que, délibérément ou instinctivement, les Hutu du Burundi ne veulent pas partager la malédiction qui a fait de leurs congénères du Rwanda la lie de la terre.

 

Quelle que soit la manière dont on tourne le problème, tôt ou tard, et peut-être plus tôt que tard, on se rendra compte que les peuples ont une mémoire. Il se pourrait que les Barundi payent très cher le fait d’avoir livré des frères et des sœurs à la justice expéditive des tribunaux barbares qu’on appelle « Gacaca », et qui sévissent à l’ombre des bananeraies, avec la complicité du monde entier. Quant à ceux qui se disent chrétiens ou croyants de n’importe quelle autre religion, il n’est pas superflu de leur rappeler qu’avant d’entrer dans la vie qui ne finit pas, il faudra d’abord répondre à cette redoutable question : « Qu’as-tu fait de ton frère? »