RWANDA : LA DESCENTE AUX ENFERS

Extrait du livre du Colonel Luc MARCHAL

Edition : LABOR - novembre 2001- pages 303 à 305

Qui tirait les ficelles ?

…Quand, le 6 avril 1994, peu de temps après que l’avion présidentiel eut été abattu, je me suis retrouvé à l'état-major des FAR (Forces Armées Rwandaises) où se réunissait un comité de crise, à aucun moment je n'ai éprouvé le sentiment que nous nous trouvions dans un scénario de coup d'État. Malgré le temps qui passe, le souvenir que je garde de ces moments, au cours desquels nous nous demandions de quel côté allait pencher le fléau de la balance, est toujours très précis dans ma mémoire. Je sais que je me suis retrouvé en face d'hommes désemparés par ce qui venait de se produire. Une façon de se comporter, une intonation de voix, un doute exprimé, une expression du visage, une question qui laisse percevoir l'inquiétude devant l'inconnu sont des signes qui ne trompent pas. J'inclus, sans guère d'hésitations, le colonel BAGOSORA dans cette appréciation, du moins durant les deux ou trois premières heures qui suivirent la mort du chef de l'État. J'ai la ferme conviction que, si des organisateurs de l'attentat s'étaient trouvés autour de la table, cette réunion se serait déroulée de manière tout à fait différente Et, qui plus est, je doute que, dans cette éventualité, la MINUAR eût été invitée à y participer.

Depuis ces événements, la question de savoir qui a précipité le pays dans le chaos reste ouverte Alors qu'il était communément admis, mais sans réelle preuve objective, que les extrémistes hutus s'étaient débarrassés d'un président trop mou et trop enclin à tolérer le retour aux affaires de l'ennemi héréditaire, cette certitude ne semble plus être à l'heure actuelle aussi inébranlable. Mon propos n'est pas de développer les hypothèses envisageables, le travail a déjà été réalisé par d'autres. Je m'interroge plutôt sur les raisons profondes de cette absence de volonté de découvrir la mécanique sous-jacente de ce geste qui, tel un raz de marée, fît déferler l'horreur sur le Rwanda et continue depuis de déstabiliser l'ensemble de l'Afrique centrale. Qui est puissant au point d'empêcher qu'une véritable enquête internationale fasse toute la lumière sur ce qui c'est effectivement passé au retour du président HABYARIMANA d'un sommet régional à Dar Es-Salaam ?

La démesure qui s'est abattue sur le Rwanda Justifie à elle seule que toutes les énergies soient consacrées à la recherche de la vérité. Il est temps que ceux qui ont conçu ce projet machiavélique, et ceux qui ont armé la main qui a frappé, soient enfin confondus devant l'Histoire. Depuis des années, j'entends répéter qu'en fonction des commanditaires de l'attentat, la grille de lecture qui permettra de décoder les événements sera différente. Telle est bien la réalité. Paradoxalement, alors que cette incertitude malsaine persiste et que certains doivent répondre de leur implication dans le génocide, d'autres, le cas échéant, n'ont aucune justification à fournir sur leur propre responsabilité dans cette tragédie.

L'ensemble de la communauté internationale éprouve à juste titre un légitime sentiment de culpabilité pour son inertie, mais est-ce une raison suffisante pour ne pas chercher à savoir et surtout à comprendre comment tout cela a été possible ? Ou alors le dessous des cartes est-il à ce point accablant que tout est mis en œuvre pour que l'on ne découvre jamais l'identité de ceux qui tirèrent les ficelles dans l'ombre ? Pareille attitude est d'autant moins justifiable qu'il est à présent établi que les massacres de populations civiles ne cessèrent pas avec la prise de pouvoir du FPR (Front Patriotique Rwandais) en juillet 1994. Ne serait-il pas enfin temps d'établir officiellement combien de Hutus et de Tutsis sont morts depuis le 6 avril 1994, et qui a été tué par qui ? C'est l'ultime justice que l'on doit pouvoir rendre à la mémoire de tous ces êtres humains, victimes tout à la fois de la folie meurtrière des uns et de l'indifférence coupable des autres. Semblable démarche devrait aussi éviter qu'ils ne meurent une seconde fois dans l'oubli général…