Rwanda : Que cherche-t-on à nous cacher ?
Colonel Luc Marchal
Ancien commandant Secteur Kigali-MINUAR
Novembre
2008
Le 22
septembre dernier, la chambre du Tribunal pénal international pour le Rwanda
(TPIR) devant laquelle sont jugés, entre autres, les anciens chefs d'état-major
des Forces armées et de la Gendarmerie rwandaises, a rendu un arrêt pour le moins
critique à l'égard de l'actuel procureur du TPIR, le Gambien Hassan Bubacar Jallow. Des termes aussi
peu équivoques que "niveau d'intégrité" et "défaut de
diligence" rappellent au procureur son devoir d'aider la chambre à découvrir
la vérité concernant les allégations contenues dans l'acte d'accusation et à
rendre justice à la communauté internationale, aux victimes et aux accusés.
De quoi
s'agit-il ? Le règlement du TPIR impose au procureur l'obligation de
communiquer aux avocats des inculpés tout élément pouvant être utile à leur
défense. Or, dans le procès dit "Militaires II", il s'avère que,
depuis 1997 déjà, des témoignages en faveur des inculpés ont été retenus à
dessein par le procureur. Implicitement, l'arrêt de cette chambre du TPIR ne
met pas uniquement en cause l'actuel procureur, mais l'ensemble du personnel de
son administration ainsi que les trois procureurs précédents. Soyons très
clair, il n'est pas seulement question de négligence ou de lenteur dans la transmission
de certains témoignages utiles à la défense des inculpés, mais bien d'une
volonté délibérée de les escamoter ni plus ni moins. En effet, ces témoignages,
qui aujourd'hui sont en possession des équipes de défense, ont tout simplement
été retirés de la circulation, comme s'ils n'avaient jamais existés.
Voilà pas
mal d'années que, de façon répétitive, des reproches de partialité sont
formulés à l'égard du TPIR, accusé de n'être rien moins qu'un tribunal des
vaincus. Dans le cas présent, l'arrêt concerné officialise bel et bien ce genre
d'accusation. Mais au-delà de cette constatation au premier degré, une question
fondamentale se pose : dans combien de procès, à présent terminés, pareil
déni de justice s'est-il déjà produit ? Combien d'inculpés ont-ils été
condamnés suite à de faux témoignages qui n'ont pu être neutralisés faute
d'avoir pu disposer des éléments à décharge existant ? Espérons que ceux
qui ont la responsabilité de se pencher sur ce genre de question auront la
volonté d'y apporter une réponse dans un délai raisonnable. Dans le cas qui
nous occupe, il n'est, heureusement, pas trop tard. Il s'en est fallu,
cependant, d'un fifrelin, puisque la présentation des témoins de la défense
devait être terminée fin novembre 2008. De facto le procès est relancé
et, pour ne citer que le seul dossier du général Augustin Ndindiliyimana,
l'ancien chef d'état-major de la Gendarmerie rwandaise, l'équipe de défense est
autorisée d'appeler pas moins de 18 nouveaux témoins à
Il s'avère aussi que parmi les témoignages manquants, la
responsabilité directe du Front patriotique rwandais (FPR) est mise en cause, entre
autres dans l'assassinat de la Première ministre, Agathe Uwilingiyimana,
dans celui des dix casques bleus belges, ainsi que dans des massacres de civils
perpétrés dès le 7 avril 1994. Tout ceci n'est pas neuf mais souligne, si
besoin en est, l'impérieuse nécessité que tout soit mis en oeuvre pour que
Justice et Vérité triomphent enfin de ceux qui n'ont d'autre objectif que de
les maintenir dans l'obscurité la plus opaque. En vue de permettre une vision
plus globale des choses, un rappel des événements qui ont suivi l'attentat sur
l'avion du président Habyarimana, le 6 avril 1994, me paraît utile. Cette mise
en perspective devrait faciliter un meilleur cadrage des réalités
d'aujourd'hui.
Tout
d'abord, quand je me suis retrouvé à la réunion du comité de crise qui s'est
tenue à l'état-major des Forces armées rwandaises (FAR), de suite après
l'attentat, j'ai pu constater qu'aucun des officiers présents autour de la
table n'avait quelque chose à voir avec ce qui venait de se passer. Pourtant,
parmi eux se trouvaient certains officiers réputés ne pas être des plus
fanatiques à l'égard des accords d'Arusha. Le souvenir que je garde de ce
moment historique est toujours très précis dans ma mémoire. Je sais que je me
suis retrouvé en compagnie d'hommes profondément bouleversés et désemparés par
ce qui venait de se passer et non face à des conspirateurs. Leur démarche
n'avait d'autre but que d'évaluer les conséquences de la disparition du chef de
l'État et du chef d'état-major de l'armée afin d'éviter que ce vide du pouvoir
ne débouche sur l'anarchie. Sans la moindre ambiguïté possible ils ont fait
appel à la MINUAR pour les aider à gérer cette crise issue de l'attentat et
aussi pour répercuter vers le Conseil de Sécurité l'expression de leur volonté
de voir les institutions de transition se mettre en place le plus rapidement
possible, conformément au processus de paix en cours. Si des organisateurs de
l'attentat s'étaient trouvés à ce moment-là autour de la table, cette réunion
se serait déroulée de manière bien différente et qui plus est, dans pareille
éventualité, j'ai de sérieux doutes que le Général Dallaire
et moi-même aurions été conviés à y participer. D'autre part, au plan
technique, un coup d'État est quelque chose qui répond à des critères
universels. Si l'on veut garantir le succès de l'opération on ne prend aucun
risque. Tous les éléments militaires et paramilitaires sur lesquels les
organisateurs peuvent s'appuyer sont d'emblée injectés dans le scénario, de
façon à exclure tout risque de surprise et mettre le pays devant un fait
accompli. Ce n'est, mais alors pas du tout, la situation qui prévalait à Kigali
dans les heures qui ont suivi l'attentat. Nombre de témoins directs ont déclaré
que la nuit du 6 au 7 avril 1994 avait été particulièrement calme. Moi-même
j'ai traversé, sans la moindre escorte armée, une partie de la ville vers 2
heures du matin et j'ai pu constater de visu l'absence de tout dispositif
militaire ressemblant de près ou de loin à un état de siège. Non, décidément,
ce contexte ne correspondait en rien à un coup d'État que les durs du régime
auraient organisé.
À ce manque
de prise en main immédiate du pouvoir, par l'une ou l'autre faction connue pour
son opposition au processus de paix, correspond par contre le démarrage
immédiat d'une offensive militaire d'envergure du FPR. Cette offensive se
terminera trois mois plus tard par une conquête sans partage du pouvoir. En
tant que militaire, la simultanéité entre l'attentat et le déclenchement de
cette offensive militaire m'amène à formuler les considérations suivantes.
Primo, il est impossible de profiter d'une opportunité, telle que la
disparition du président Habyarimana et du général Nsabimana
(chef d'état-major des FAR), pour improviser une offensive générale mettant en
oeuvre de nombreuses unités aux missions totalement différentes. Bien au
contraire, pareil engagement ne peut qu'être le résultat d'un processus majeur
de préparation comportant la conception de la manoeuvre sur le plan
stratégique, la diffusion des ordres jusqu'aux plus petits échelons et la mise
en place de milliers d'hommes, dans les positions de départ, prêts à réagir à
l'ordre d'exécution. Tout cela ne s'organise pas au claquement de doigts, mais
exige au contraire des délais importants et incompressibles. Il ne faut pas
être un grand stratège pour le comprendre, c'est une question de bon sens
élémentaire.
Deuxième considération. Le FPR n'aurait pas été en mesure d'assurer le
punch et la continuité de son offensive sans la constitution préalable de
stocks importants de munitions, d'armements, d'équipements et de matériels
divers. Bref, une logistique à l'échelle des moyens humains mis en oeuvre
durant plus de trois mois d'opérations. Il n'y a aucun miracle en la matière,
pas d'opérations militaires sans logistique adaptée. Or, c'est exactement la
crainte que le général Nsabimana m'avait exprimée
quelques jours plus tôt. Au cours d'une entrevue, le 30 mars exactement,
soit sept jours à peine avant l'attentat, il me confiait son intime conviction
que le FPR allait reprendre la guerre dans les jours suivants. Il fondait,
précisément, cette conviction sur les stocks logistiques importants constitués
depuis des semaines par le FPR le long de la frontière en Ouganda. À ma
réplique que le FPR ne pouvait se permettre pareille aventure sous le regard
direct de la communauté internationale, il me répondit mot pour mot ceci :
le FPR n'a que faire de telles considérations ; l'erreur que vous, Minuar, commettez est de lui prêter le même raisonnement
que le vôtre, mais la réalité est bien différente ; le FPR est un
mouvement révolutionnaire et c'est en tant que tel qu'il raisonne et définit
ses propres objectifs ; contre des révolutionnaires, conclut-il, si
vous n'adoptez pas les mêmes méthodes vous serez toujours perdants. Point
n'est besoin, je crois, d'expliquer que cette conversation m'interpella au plus
au point, non seulement au moment même, mais surtout des semaines plus tard
quand je me suis remémoré ces paroles et que je les ai confrontées à la réalité
des événements.
Troisième considération sur les conditions de cette offensive militaire et
plus particulièrement sur ses objectifs avoués ou inavoués. Lorsque le FPR
reprit les hostilités à Kigali, le 7 avril 1994 vers 16h30, il justifia sa
décision unilatérale par la nécessité de mettre un terme aux massacres des
Tutsis. Or, le 12 avril, soit au 5e jour de son offensive
générale, il a déjà infiltré, à ma connaissance, trois bataillons
supplémentaires à Kigali. Je dis « à ma connaissance » car il s'agit
d'une constatation personnelle. Cela n'exclut nullement, comme d'aucuns
l'affirment, que le FPR disposait de beaucoup plus de moyens à Kigali. Quoi
qu'il en soit, avec ces trois bataillons infiltrés et celui qui se trouvait
déjà sur place, le Front possède une force capable d'agir contre les massacres
qui prennent de plus en plus d'ampleur dans
Non seulement à aucun moment le FPR n'a sollicité l'appui de la MINUAR pour
juguler le chaos qui s'installait, mais au contraire il l'alimenta. Le 9 avril,
il lança un ultimatum à la MINUAR, lui signifiant que si le bataillon ghanéen
déployé dans la zone démilitarisée n'avait pas quitté ses positions dans le 24
heures, il serait pris sous ses tirs d'artillerie. Dieu sait si un
cessez-le-feu aurait permis de mettre un terme au martyre de
J'aurais
encore bien d'autres considérations à formuler sur l'aspect militaire de ces
événements. Je pense cependant que la relation de ce qui précède est
suffisamment explicite pour réaliser que la version des faits que certains
voudraient faire admettre comme vérité historique est pour le moins sujette à
caution. La communauté internationale qui, il est vrai, a fait preuve d'une
immense lâcheté au moment du génocide n'a aucune raison de continuer à se
laisser intoxiquer par le discours de celui qui prétend, urbi et orbi,
avoir mis un terme au génocide, alors que tout laisse penser qu'il en est le
principal artisan. Il est inadmissible que la justice internationale refuse de
s'investir dans la poursuite de tous ceux qui sont responsables de l'holocauste
(6 à 8 millions de personnes) perpétré, depuis 1994, dans la région des
Grands Lacs. Ce faisant, cette justice internationale renonce sans grandeur au
défi historique qui était le sien.
La
révélation des témoignages cachés du TPIR amène à la conclusion que, de toute
évidence, le camp de ceux qui n'ont aucun intérêt à la manifestation de la
vérité est toujours en position de force. Qui est derrière tout cela ? Qui
tire les ficelles ? Qui sont, in fine, les véritables responsables
de cet abominable gâchis ? La réponse n'est pas bien compliquée à trouver.
Il suffit de se poser simplement la question suivante : Qui, dans notre
monde dit "civilisé", est suffisamment puissant pour empêcher, depuis
plus de quatorze années, que toute la clarté soit faite sur l'attentat du 6
avril 1994 ? QUI ? Poser la question, c'est en quelque sorte y
répondre.