Congo-Rwanda : la
difficile recherche de la vérité
Colonel Luc MARCHAL
Ancien commandant
Secteur Kigali-MINUAR
Avril 2008
Tout début des années '90, les Etats-Unis sont
confrontés à une question existentielle qu'ils n'avaient plus eu l'occasion de
se poser depuis la fin de
Par contre l'effacement de l'ex-URSS, à l'époque,
brouillait les cartes et nécessitait une nouvelle évaluation stratégique.
Celle-ci se déroula, comme signalé, au tout début des années '90. En synthèse,
la conclusion de cette évaluation fut que jusqu'en 2017, les USA n'avaient à
craindre aucune rivalité à la surface du globe. Conséquence logique de cette
conclusion, plusieurs zones à caractère vital furent identifiées comme
indispensables pour assurer le maintien de cette hégémonie américaine. La
région des Grands Lacs, avec les potentialités inestimables de son sous-sol
(mais aussi vu sa position centrale sur le continent africain), figurait en
bonne place dans la shopping list des
stratèges américains. Cette réalité constitue le point de départ du long calvaire
que connaît cette région du globe depuis le début des années '90.
Ce 6 avril 2008 nous en étions au 14me anniversaire
de l'attentat qui coûta la vie aux présidents du Rwanda et du Burundi, ainsi
qu'à plusieurs de leurs collaborateurs et des membres de l'équipage de l'avion
présidentiel. Alors que cet attentat fut l'étincelle qui déclencha l'apocalypse
que nous connaissons, force nous est de constater qu'aucune instance
internationale (ONU, OUA, voire UE) n'a jugé bon, depuis, de mettre en oeuvre
les moyens nécessaires afin de pouvoir identifier les commanditaires de cet
acte terroriste. Celui-ci est cependant à l'origine d'une succession
d'événements qui coûtèrent la vie à plusieurs millions de personnes (de 6 à 8
millions selon les estimations). Cet attentat permit, aussi, de faire basculer
la région des Grands Lacs dans la zone d'influence de pays anglo-saxons, alors
que depuis pratiquement un siècle l'influence prédominante y était francophone.
Par comparaison, remarquons qu'un mois et demi à peine après l'attentat de
février 2005 qui coûta la vie à l'ex-Premier ministre libanais, Rafic Hariri,
ainsi qu'à une vingtaine d'autres personnes, le Conseil de Sécurité de l'ONU
autorisa la mise sur pied d'une commission d'enquête internationale afin de mettre
en évidence les responsabilités en
Une véritable omerta semble frapper l'attentat du
6 avril 1994. Pareille attitude est d'autant moins justifiable que plus
personne ne nie aujourd'hui qu'il fut bien le facteur déclenchant d'une longue
période de guerres, de massacres, de souffrances et de deuil pour les populations
du Rwanda et des provinces orientales du Congo.
Cette loi du silence est également de rigueur dans
notre pays. Pourtant la Belgique a payé un lourd tribut suite à cet attentat.
Dix casques bleus belges furent lâchement assassinés, de même que douze
compatriotes qui vivaient au Rwanda. Si les circonstances de l'assassinat de
nos expatriés ne sont pas connues pour tous, il n'en va pas de même pour nos
casques bleus. En effet, si la soldatesque présente au camp Kigali s'est
précipitée sur eux pour les lyncher, c'est parce qu'un militaire rwandais,
parfaitement identifié depuis 1994, les a désignés comme étant les responsables
de la mort du président Habyarimana. L'attentat du 6 avril 1994 est donc
bien la cause directe du massacre de nos compatriotes. Paradoxalement aucun
responsable politique belge n'a initié, jusqu'à ce jour, une quelconque action
afin d'exiger que réponse soit enfin donnée à ces deux questions
élémentaires : quels sont les commanditaires et qui sont les
exécuteurs ? Et ce n'est pas la condamnation, l'an dernier, du Major
Bernard Ntuyahaga à vingt ans de réclusion par un
jury populaire qui apporte le moindre élément de réponse aux véritables
interrogations sur les rouages de cet attentat.
Ce n'est pas non plus le Tribunal pénal
international pour le Rwanda (TPIR) qui va briser cette loi du silence.
Pourtant il dispose de tous les éléments qui lui permettraient de faire la
clarté sur
Les choses semblent, à présent, entendues. Les
jours du TPIR sont comptés et fin de cette année les procès en première
instance doivent être terminés. La conclusion est claire : le TPIR ne
mènera aucune poursuite contre des membres du Front patriotique rwandais (FPR).
Ce Tribunal international aura donc limité son action à une seule des deux
parties impliquées dans le conflit de 1994 et ce, malgré la multiplication des
indices concrets au sujet du rôle déterminant joué par le FPR dans la tragédie
qui frappa (et frappe toujours du reste) le Rwanda et les provinces orientales
du Congo. Le TPIR a bel et bien été incapable de relever le défi historique qui
était le sien. Un élément de réponse à cette incapacité vient d'être donné par Carla Del Ponte, elle-même. Dans un livre qui doit paraître
incessamment, elle met directement en cause les Etats-Unis pour leurs
réticences à laisser poursuivre le FPR au pouvoir au Rwanda. Un autre élément
de réponse à cet échec du TPIR est à rechercher dans l'esprit même de ce
Tribunal. Sa raison d'être n'est ni de rendre la justice ni d'oeuvrer pour la
manifestation de
Cette absence de volonté de savoir de la communauté
internationale n'est que la triste confirmation qu'elle se trouve toujours sous
l'emprise d'un système de pensée unique que tentent d'imposer ceux qui n'ont
aucun intérêt à ce que la vérité soit connue. Pourtant, au fil des années et
tels les pièces d'un puzzle, les témoignages de nombreux acteurs de terrain
nous ont permis d'acquérir une vision beaucoup plus pertinente, non seulement
concernant l'attentat du 6 avril 1994, mais également sur les crimes de
guerre, les massacres et autres exactions commises par l'armée patriotique
rwandaise (APR) depuis 1990. Citons, entre autres, les témoignages faits par
des militaires de l'APR tels que Jean-Pierre Mugabe,
Aloys Ruyenzi et Abdul Ruzibiza.
Mentionnons aussi ceux de nombreux Hutus et Tutsis qui ont cru pendant un
certain temps que le FPR pouvait représenter un avenir pour le Rwanda, qui ont
de façon citoyenne mis leurs aptitudes au service de leur pays et qui déçus (ou
plus exactement : écoeurés, révoltés ou menacés) ont dû reprendre le
chemin de l'exil. Tout ceci existe et ne peut pas être chassé d'un simple
revers de la main sous prétexte qu'il s'agit de transfuges ou de déserteurs,
donc par définition des gens peu crédibles. Un peu court quand même comme seule
argumentation pour évacuer leurs témoignages.
Conspiration du silence, disions-nous. Que pensez,
dans ce contexte, des procédures judiciaires en cours à l'égard de plusieurs
responsables du FPR ? Celle du juge français Jean-Louis Bruguière et celle
de son collègue espagnol Fernando Andreu Merelles. Sans entrer dans le détail de ces deux
procédures, au sujet desquelles il existe une abondante documentation, voyons
succinctement leurs spécificités et les réactions qu'elles ont entraînées.
Soulignons, en guise de remarque liminaire, que l'Espagne comme la France sont
des Etats de droit dans lesquels l'indépendance des pouvoirs peut être
considérée comme une réalité. Par conséquent on doit intellectuellement
admettre que les instructions qui ont été menées l'ont été en fonction de
critères conformes à l'éthique judiciaire de ces pays, membres comme la
Belgique de l'Union Européenne.
L'instruction du juge Jean-Louis
Bruguière
L'enquête fut initiée en 1998 suite à une plainte
contre X déposée initialement par la fille d'un des membres de l'équipage du
Falcon présidentiel, plainte à laquelle se sont jointes également d'autres
membres des familles. Fin novembre 2006, le juge Bruguière, Premier
vice-président du Tribunal de grande instance de Paris en charge de la
coordination antiterroriste, rend une ordonnance par laquelle il demande que 9
mandats d'arrêt internationaux soient décernés à l'encontre de proches collaborateurs
de Paul Kagame. Quant au président en exercice du
Rwanda, couvert par son immunité de chef d'Etat, il se tourne vers le
Secrétaire Général de l'ONU préconisant que le TPIR prenne le relais des
poursuites. L'instruction couvre donc une période de huit ans. On peut, à tout
le moins, reconnaître qu'il n'y a pas eu précipitation dans la méthode de
travail. Les autorités gouvernementales rwandaises se rendirent parfaitement
compte de la portée réelle de la procédure en cours et réagirent bien avant que
l'ordonnance ne soit rendue. En 2005 elles menacèrent à différentes reprises la
France de poursuites judiciaires pour complicité de génocide. Effectivement des
plaintes furent déposées en ce sens à Paris, par des rescapés rwandais, contre
l'armée française. Ensuite, en avril 2006, une commission fut mise sur pied
pour enquêter sur "le rôle de la France avant, pendant et après le
génocide".
Longue de près de 70 pages, l'ordonnance signée par
le juge Bruguière est plutôt inhabituelle en ce sens qu'il n'était pas tenu de
motiver l'émission de mandats d'arrêt internationaux. Mais ce moment essentiel
dans l'instruction du dossier lui permet de faire une synthèse des
investigations conduites avec la division nationale antiterroriste (DNAT). Sa
conclusion est catégorique : l'implication de Paul Kagame
dans l'attentat du 6 avril 1994 est directe.
Les réactions de Kigali vont en sens divers,
qualifiant l'ordonnance "d'allégations totalement infondées", basée
sur "des ragots et des rumeurs" et reprochant à la justice française
d'être "plus motivée politiquement que judiciairement dans cette
affaire". D'autres réactions frisent le surréalisme, certains officiels
affirmant que le président Habyarimana et le général Nsabimana,
le chef d'état-major des forces armées rwandaises, étaient des cibles légitimes
dans le cadre d'un conflit armé. Oubliant sans doute que le FPR avait signé des
accords de paix et que le président du Burundi et d'autres officiels des deux
pays se trouvaient à bord du Falcon 50. Plus concrètement le Rwanda rompt
également ses relations diplomatiques avec la France et en mars 2007 deux
généraux rwandais, inculpés par le juge Bruguière, déposent plainte contre lui
devant la justice belge, de même que contre l'Etat belge. Last but not least,
trois mois auparavant le Juge Mose, président du TPIR
à l'époque et président de la Chambre compétente dans le procès dit
"Militaires I", accepte à la demande des avocats de la défense
de verser l'ordonnance du juge Bruguière, dans son intégralité, comme pièce au
dossier des quatre officiers rwandais inculpés dans ce procès.
L'instruction du juge Fernando Andreu Merelles
C'est sur plainte du Forum international pour la
vérité et la justice dans l'Afrique des Grands Lacs, plainte déposée en février
2005 et à laquelle se sont jointes également diverses personnes et
institutions, que le juge Merelles de l'Audience
nationale de Madrid, la principale juridiction pénale espagnole, a débuté ses
investigations. Celles-ci font suite, notamment, aux assassinats de neuf ressortissants
espagnols perpétrés au Rwanda entre 1994 et 2000. Il s'agit de six
missionnaires catholiques, d'une infirmière, d'un médecin et d'un journaliste.
C'est sur base de la loi de compétence universelle que la justice espagnole
s'est déclarée compétente pour enquêter sur ces crimes. Le juge précise aussi
que s'il s'avère que ces crimes ont été commis dans un contexte plus large
(génocide, crimes de guerre, crimes contre l'humanité) il englobera alors ces
faits et la qualification appropriée dans son enquête. Rappelons que c'est sur
base de cette même loi de compétence universelle que le juge espagnol Balthasar
Garzon avait obtenu, en
Le 6 février de cette année, le juge espagnol
délivre 40 mandats d'arrêt internationaux à l'encontre d'officiers de
l'APR. Dans un arrêt circonstancié de 181 pages, il estime que les
personnes visées ont commis des actes de génocide, crimes contre l’humanité, crimes de
guerre et terrorisme sur ordre du président Kagame.
Ce dernier bénéficie de l’immunité que lui confère sa fonction et n’est donc pas l’objet d’un mandat d’arrêt. Dans ses
conclusions, le juge accuse le FPR d’avoir mis en place une véritable méthode
criminelle. Il estime que depuis sa prise du pouvoir à Kigali, en juillet 1994,
le parti a créé un véritable règne de la terreur, non seulement par la
structure même de son régime dictatorial, mais surtout par la mise en place de
structures parallèles responsables de crimes odieux commis contre la population
civile, tant nationale qu’étrangère. Le point culminant de cette politique,
poursuit-il, est la politique d'invasion et de conquête du Congo qui, sous
couvert de motif sécuritaire, devait permettre, entre autres, la réalisation du
pillage des ressources naturelles précieuses, de sorte à se maintenir au
pouvoir et exercer une domination géostratégique sur
En réaction, le gouvernement rwandais qualifie de
"ridicules" ces mises en accusation. Quant aux Députés ils demandent
au gouvernement de poursuivre le juge espagnol en justice "pour négation
du génocide". Cette fois le président Kagame en
personne monte au créneau. En effet, il sait que l'enquête espagnole est
beaucoup plus dangereuse pour lui que l'enquête française. A l'inverse de la
France, l'Espagne n'est pas impliquée politiquement dans la problématique
rwandaise. Il sera dès lors plus difficile de jeter le discrédit sur sa
démarche. En outre, huit des ressortissants espagnols assassinés étaient des
religieux et des humanitaires. Rien à voir avec des "cibles
légitimes" ! A l'occasion de diverses interventions, Paul Kagame fustige "l'arrogance" du juge espagnol,
stigmatise le fait que d'aucuns en Occident "se mettent à la place de
Dieu", que le peuple rwandais n'acceptera jamais "d'être mis à terre
et piétiné" et que ceux qui sont accusés "sont ceux-là même qui ont
arrêté le génocide".
Les actions en justice à l'égard de responsables de
l'APR, pour crime de guerre et crime contre
l'humanité risquent de se poursuivre. Les familles de deux religieux canadiens,
les pères Claude Simard et Guy Pinard, assassinés au
Rwanda en 1994 et 1997, demandent à présent aussi aux autorités de leur pays de
mettre en oeuvre les moyens pour rechercher les auteurs du meurtre de leurs
proches. A ce sujet, on ne peut qu'être interpellé par le nombre élevé de
religieux (Rwandais et étrangers) assassinés par l'APR
depuis le début de la guerre en 1994. Rappelons, entre autres, les assassinats
délibérés de quatre évêques et de plus de dix prêtres et religieux à Gakurazo (diocèse de Kabgayi) le
5 juin 1994.
Conclusions
Si la réalité des choses avait été conforme à la
version officielle qui nous est présentée depuis plus de quatorze années, il y
a fort à penser que malgré la dimension hors normes des événements qui secouent
la région des Grands Lacs depuis 1990, la situation se serait malgré tout stabilisée
au fil du temps. Force nous est de constater que c'est loin d'être le cas.
Alors plutôt que d'entretenir cette incertitude inique, ne serait-il pas plus
responsable de tenter de répondre aux nombreuses interrogations qui
persistent ? Ce n'est pas parce que l'on souhaite savoir ce qui s'est
réellement passé que l'on doit être automatiquement taxé de révisionnisme ou de
négationnisme. Il n'est pas question d'exonérer de leurs responsabilités ceux
qui ont été les acteurs du génocide de 1994, à quelque niveau que ce soit. Il y
a cependant lieu de pouvoir admettre que nous nous trouvons face à une
situation pour le moins paradoxale. D'une part, depuis plus de dix ans que le
TPIR fonctionne et malgré les millions de dollars dépensés pour tenter de démontrer
qu'il y a bien eu planification du génocide, on ne peut que constater (que l'on
soit d'accord ou pas) que le Tribunal d'Arusha n'a pas été en mesure de
produire la moindre preuve de cette planification. Il ne s'agit pas ici d'un
point de vue ou d'une affirmation gratuite, mais d'un fait incontestable.
D'autre part, un faisceau convergent de témoignages provenant de tous horizons
jette un doute sérieux sur le véritable rôle de celui qui prétend avoir arrêté
le génocide. Dès lors, ne serait-il pas temps de regarder les choses en
face ? Imaginons seulement la hauteur d'un tas de 6 à 8 millions de
cadavres. Ne serait-il pas temps de rendre enfin justice à ces millions de
victimes de la soif de pouvoir de certains et de l'indifférence coupable de
beaucoup d'autres ? Ne serait-il pas temps que ceux qui ont délibérément
précipité l'Afrique des Grands Lacs et ses populations dans le chaos (et aussi
ceux qui les y maintiennent) répondent enfin de leurs actes vis-à-vis de leurs
victimes, mais aussi vis-à-vis de l'Histoire ? Jusqu’à quand va-t-on
tolérer que d'aucuns s'arrogent le droit de faire la leçon au monde entier
alors que tout démontre (jusqu'à preuve du contraire) qu'ils sont parmi les
principaux responsables de cet holocauste qui jette le discrédit sur l'ensemble
de l'humanité ?