La guerre au quotidien dans l'Est de la RDC: un témoignage poignant


Africa Information And Publishing Service
Washington
07.02.99


Depuis le 2 août 1998, la guerre est l'unique sujet qui monopolise l'attention de quiconque veut évoquer la République démocratique du Congo. C'est à peine si l'on hésite à ressusciter la fameuse expression des années soixante: "la congolisation", pour indiquer l'état où règne l'anarchie et l'ombre de la mort. Politiciens, militaires, travailleurs, journalistes et surtout le grand public, chacun cumule quotidiennement son lot des affres de la guerre. Dans le Kivu où le fléau a mis tout son poids, les témoignages ne se comptent plus. En voici un des plus poignants, l'auteur a choisi l'anonymat :

Je suis arrivé à Bukavu le 29 décembre 98. Depuis cette date, j'ai partagé les réalités quotidiennes des populations locales jusqu'à l'attaque du 14 janvier 99; attaque au cours de laquelle les Mai mai sont venus soulager ces peuples anéantis par plusieurs mois d'humiliation et par les récents massacres de Makobola.

L'insécurité est grandissante dans toute la ville de Bukavu. Sortir de chez soi après 18h30, c'est prendre d' énormes risques. Partout, on déplore des nombreux cas de disparition, des viols, des vols, des détentions arbitraires (il semblerait même que certains civils tutsi possèdent des cellules de concentration dans leur domiciles),...

Les forces rwando-ougandaises ne ratent pas une seule occasion pour humilier les populations autochtones. Le cynisme rwandais est tel que ce pays à décider de fermer l'unique route qui mène aux cimetières de la Ruzizi, pour "sécuriser sa base militaire installée dans le camp Saillot". Les familles éprouvées vont en véhicules jusqu'au marché de Nguba, et de là elles doivent transporter leur mort dans des conditions inhumaines et atroces, parcourant les sentiers périlleux qui mènent au cimetière. On a dénombré plusieurs cas de transporteurs, qui, déséquilibrés, ont été obliges de lâcher les cercueils dans le vide...

A Kadutu, le courant est coupé depuis le 2 août 98. A Chimpunda, c'est depuis 1996 que les habitants de ce quartier n'ont pas vu la moindre étincelle. Pendant ce temps, des projecteurs éclairent Cyangugu au Rwanda et très souvent les lampes restent même allumées toute la journée.

Il est presque impossible de rester 5 minutes au marché de Nyawera ou au "feu rouge" sans voir passer une Jeep, transportant des hommes lourdement armes, immatriculée APR... (pour les Rwandais) ou portant l'inscription "Military police" (pour les Ougandais). Bien évidemment, tous ces truands s'étaient volatilisés le 14 janvier, lors de l'entrée triomphale des Mai mai dans la ville.

Une certaine partie de la population croit encore en Kabila. Ces personnes attendent une éventuelle aide que Kinshasa pourrait apporter directement aux populations ou mieux, le soutien de Kin à la remarquable organisation Mai mai. Kabila représenterait donc, pour certaines gens, le moindre mal.

Les Mai mai avaient mené l'attaque à partir de plusieurs fronts: le front de "Carriere", celui de Garhale, le camp TV, celui de Chimpunda, celui de Buholo I et de Bagira. A Miti, il y aurait eu des violents combats et c'est d'ailleurs par là que le Rwanda avait dépêché les premiers renforts, constitués de 5 camions de militaires dont les 2 premiers seraient tombés dans une embuscade des Mai mai, faisant 42 tués parmi les militaires tutsi.

Les éléments Mai mai du "front de Garhale" sont descendus par l'ISDR jusqu'à la Place du 24 novembre. Ils ont, sans succès, cherché l'affrontement avec les militaires du RCD. Vers 11h30, ils ont ouvert les portes de la prison centrale de Bukavu, libérant leurs membres qui étaient détenus depuis un certain temps ainsi que tous les autres prisonniers.

Le "front de Buholo I" est descendu jusqu'a Buholo V où les Mai mai ont tué un militaire tutsi. Un Mai mai blessé, s'est fait soigner au centre de santé de Buholo V; après, le groupe s'est rendu au rond-point de Camp cinéma où plusieurs habitants de la ville l'ont rejoint en dansant et chantant la célèbre chanson "Ma ma ma mai, mai ... maaai maaai...".

Parmi les 23 Mai mai du "front Carriere", seuls 2 personnes avaient des fusils, les autres avaient des gourdins, des bâtons... et un Mai mai portait sur son dos une radio imposante surplombée d'une antenne d'environ 2 mètres.