GROUPE LOTUS
MEMORANDUM ADRESSÉ AUX PARLEMENTAIRES BELGES EN VISITE A KISANGANI, CHEF-LIEU DE LA PROVINCE ORIENTALE/RDCONGO
(Du 15 au 16 Janvier 2004)
Honorables,
Le Groupe LOTUS, organisation non gouvernementale de défense des Droits de l'Homme basée à Kisangani, salue votre présence et vous souhaite la bienvenue dans cette ville martyre de toutes les guerres de la République démocratique du Congo. Cette présence est une preuve irréfutable de l'engagement du Royaume de Belgique au processus de la transition politique en cours en République démocratique du Congo, pouvant aboutir à l'instauration d'un nouvel ordre politique.
Le Groupe LOTUS note avec satisfaction que, six mois après, le Gouvernement de transition a connu des avancées significatives notamment la réunification progressive du territoire national à travers la circulation des personnes et de leurs biens ainsi que la reprise du trafic commercial entre l'est et l'ouest du pays, la formation d'un état-major général unifié de l'armée et l'ouverture du pays au monde.
En dépit de ces avances, le processus de transition demeure encore bien fragile.
Il s'observe une incohérence dans l'action de l'équipe gouvernementale susceptible de freiner l'élan de la transition. L'existence de deux pôles de décision : le Gouvernement de Kinshasa décide en même temps que les exécutifs des anciens mouvements rebelles. Quoique transformés en partis politiques, ceux-ci s'accaparent du monopole de gestion des territoires jadis sous leur contrôle. Les agents et fonctionnaires des services générateurs des recettes éprouvent des difficultés dans l'exécution des ordres donnés.
De passage à Kisangani, une profonde divergence oppose le Vice-Président chargé des questions politiques et sécuritaires et le Ministre de l'Intérieur, Décentralisation et Sécurité sur le fonctionnement des Assemblées Provinciales monochromes issues de l'ancien mouvement rebelle RCD/Goma.
Le premier affirme qu'elles doivent œuvrer comme par le passé et le second, se fondant sur les prescrits de l'Accord Global et Inclusif, démontre leur inexistence.
Les mandataires de l'Etat ne bénéficient pas de mêmes privilèges lors de leur séjour à l'intérieur du pays. Ceux issus du RCD par exemple, sont mieux traités que leurs collègues d'autres obédiences lorsqu'ils séjournent dans les territoires jadis sous contrôle du RCD. Dernièrement, le Ministre de la Fonction Publique issu de la Société Civile a connu un traitement déshonorant (aucune disposition protocolaire pour son accueil et son séjour). Cette situation crée la frustration et risque de rompre l'harmonie au sein de l'équipe gouvernementale.
Le processus de transition évolue à double vitesse : celle de grandes villes et celle du monde rural caractérisé par la sous-information totale et le maintien du statu quo.
2. Sur le plan sécuritaire
L'unification et la réintégration de l'Armée Nationale connaît de sérieux handicaps. Certains Officiers Supérieurs de l'ex-armée du RCD/Goma n'ont toujours pas rejoint leurs nouveaux postes d'attache, préférant s'accrocher à l'ancien fief de leur mouvement. La présence de ces militaires à Goma et à Bukavu alimente les allégations qui font état de la création d'un nouveau mouvement rebelle dénommé FLEC (Front de Libération de l'Est du Congo).
Pour de raison de convenance personnelle, un grand nombre de militaires issus de l'ex-mouvement rebelle RCD/Goma refusent de rejoindre la 9ème Région militaire et ce, malgré l'ordre donné par leur hiérarchie. Ces militaires sont cantonnés dans les milieux ruraux tels que Isangi (125 Km), Yambelo (52 Km), Ubundu (125 Km), Bafwasende (262 Km) et vivent sur le dos de la population qui prend en charge leur ration alimentaire.
Selon certaines sources militaires, la gestion de la logistique (armes lourdes, munitions de guerre, automobiles...) échapperait au contrôle du Commandant de la 9ème Région militaire.
Le manque de maîtrise des effectifs militaires peut poser un problème de sécurité à Kisangani.
3. Situation des Droits de l'Homme
Si la situation des droits de l'homme connaît quelques améliorations dans certaines grandes villes du pays, il n'en est pas question dans les milieux ruraux où plusieurs cas de graves violations des droits humains sont régulièrement commis.
Les atteintes à la vie sont constamment signalées en Ituri et dans les milieux à forte concentration militaire (Isangi, Yambelo, Ubundu, Bafwasende...).
Bien que la guerre ait pris officiellement fin, la femme et l'enfant continuent à payer lun lourd tribut. Dans les milieux ruraux à forte concentration militaire, les femmes sont régulièrement violées par les hommes en uniforme. Quelques cas sont aussi répertoriés dans les centres urbains. Ces actes prédisposent les femmes au traumatisme, aux infections sexuellement transmissibles, au VIH/SIDA et les dépouillent de leur dignité.
En dépit des efforts tant de la communauté nationale qu'internationale pour la démobilisation des enfants soldats, ceux-ci continuent à servir sous le drapeau où ils oeuvrent comme gardes du corps, surtout dans l'arrière province.
Il y a lieu de signaler la déperdition scolaire due à la paupérisation des parents du fait de 5 ans de guerre. En conséquence, pour survivre, beaucoup de jeunes de moins de 16 ans exercent des métiers où ils sont exploités économiquement (cireurs, vendeurs d'eau de sachet, servants dans de petits restaurants, chauffeurs des vélos taxi « Toleka »...) et de jeunes filles s'adonnent à la prostitution.
Le Groupe LOTUS signale que l'usage des fouets, des traitements cruels, inhumains et dégradants est toujours d'application dans les milieux ruraux et dans certains endroits de détention dans les centres urbains. Cette pratique est utilisée pour se faire obéir et obtenir des aveux.
Le pillage des ressources naturelles de la RDCongo se poursuit malgré les efforts de la Communauté Internationale pour tenter d'y mettre fin. Ainsi, les espèces animales et les essences forestières sont en voie d'extinction.
Des sources concordantes font état de l'existence des réseaux illégaux de pillage des ressources naturelles de la RDCongo, principalement à Isiro où s'est installé un circuit mafieux d'exploitation de l'or pour le compte des tiers et dont la commercialisation échappe au contrôle des services compétents. L'on note également le braconnage systématique des espèces animales protégées (Rhinocéros blancs, éléphants, hippopotame ...). Certaines compagnies aériennes se chargent de l'évacuation frauduleuse du bois, d'huile de palme, de l'or, des pointes d'ivoire vers l'Ouganda au mépris total de la réglementation en matière de taxation.
Des défenseurs des droits humains continuent à être harcelés, intimidés, interdits d'exercer leurs activités et même menacés de mort dans beaucoup de milieux ruraux, où la communication fait défaut, par les autorités réfractaires au changement politique, à cause de leur engagement en faveur du respect des droits humains.
4. Sur le plan de la Coopération
Outre les efforts déployés par la Belgique pour le retour de la paix en RDCongo, le Groupe Lotus salue la reprise de la coopération bilatérale entre la Belgique et la RDCongo, notamment dans le domaine militaire avec la formation de la Brigade spéciale de l'Ituri.
Le Groupe Lotus souhaite l'accélération de la formation de cette Brigade, l'accroissement de la coopération dans les domaines de l'économie, de la santé et de l'éducation. Que la Belgique participe dans la force de maintien de la paix de l'ONU, intensifie la coopération pour appuyer les initiatives des ONG de la Société Civile dans la préparation prochaine des échéances électorales.
A cet effet, nous vous invitons à prêter une attention particulière aux deux projets importants à caractère social de la Province Orientale (celui de l'ADIKIS de la Faculté des Sciences de l'Université de Kisangani et celui du Groupe Lotus), en souffrance à l'Ambassade de Belgique à Kinshasa.
Pour des raisons historiques, ses convictions pacifistes, son expertise de la problématique africaine, son manque d'agenda caché sur le dossier Congolais, le Groupe LOTUS souhaite que la Belgique continue à jouer comme par le passé un rôle positif dans la prise d'initiatives de mobiliser davantage l'Union Européenne ainsi que la Communauté Internationale. Il faudrait appuyer les acteurs politiques à s'engager de façon volontariste pour le rétablissement de la paix par des initiatives encourageant le dialogue, favorisant les Droits de l'Homme et élargissant la base sociale du processus de paix et du renouveau politique.
Le Groupe LOTUS souhaite également voir la Belgique créer la possibilité de financer directement les Projets d'ONG locales, renforcer les efforts de paix des Associations de la Société Civile, lutter contre le VIH/SIDA, le pillage des richesses naturelles, moyens de subsistance économique des conflits armés. Cela paraît indispensable pour assurer la pérennité du processus démocratique et le redressement du pays.
Fait à Kisangani, le 16 janvier 2004
POUR LE GROUPE LOTUS,
Dismas KITENGE SENGA
Président