Groupe Justice et Libération

Association chrétienne de défense des droits de l'homme

(KISANGANI)

REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE DU CONGO


«AVANT COMME APRES LA GUERRE, LE CALVAIRE DE LA POPULATION D’ISANGI CONTINUE»

 

Rapport sur la situation des droits de l’Homme

dans le territoire d’Isangi.

 

Novembre 2003. 


Avenue Major Vangu, n° 9, Commune de la Makiso, Kisangani (RDC)

Tél. 00.873.762.014.330 ; Fax 00.873.762.014.332

E-mail : gjlrdc@hotmail.com

INTRODUCTION

Isangi, Chef-lieu du territoire qui porte le même nom, est situé à environ 125 km de Kisangani. On y accède par la voie fluviale ou par la voie routière.

Avec une population estimée à environ 100.000 habitants, le territoire d’Isangi est l’un des six territoires que compte le district de la Tshopo. Une importante compagnie dénommée BUSIRA LOMAMI exploite l’huile de palme dans la zone depuis plusieurs années.

Aux durs moments de la guerre, Isangi était la porte d’entrée et la base arrière des troupes rebelles du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) qui avançaient sur IKELA pour s’affronter avec les forces gouvernementales cantonnées dans la province voisine de l’Equateur. De même, les blessés de guerre et autres militaires en difficulté en provenance de cette ligne de front ralliaient Isangi pour les soins d’urgence et pour leur approvisionnement de sorte que le territoire avait connu une intense activité militaire.

Du 16 au 22 novembre 2003, une équipe d’enquêteurs du Groupe Justice et Libération y a séjourné et a eu à travailler avec les acteurs locaux de la société civile, les notables et a recueilli les témoignages des habitants. Le présent rapport retrace la situation de droits de l’homme dans le territoire d’Isangi, notamment, l’insécurité et le climat de peur causé par les militaires, les tracasseries liées à la prise en charge de ces derniers par la population sur son dénuement, les barrières érigées par les divers services de l’Etat qui entravent la libre circulation des personnes et des biens ainsi que la résurgence des maladies endémiques jadis éradiquées.

Le rapport comprend d’une part le monitoring des violations des droits de l’homme et les autres abus commis contre la population et d’autre part les recommandations que nous avons formulées en direction des autorités gouvernementales du Congo, de la population d’Isangi et des organismes humanitaires nationaux et internationaux opérant en RDCongo.

I.- SITUATION MILITAIRE ET SECURITAIRE

I.1. Découverte d’une fosse commune des personnes enterrées vivantes

En novembre 1998, au moment où les troupes de l’AFDL battaient en retraite devant l’avancée des rebelles du RCD appuyés par les soldats Rwandais et Ougandais, plusieurs personnes ont été tuées tandis que d’autres étaient enterrées vivantes à Isangi près du site qui devrait servir d’aérodrome. La plupart d’entre eux étaient soupçonnés de s’être introduits dans la cité d’Isangi pour servir d’éclaireurs aux forces ougandaises qui venaient d’entrer à YANGAMBI sous le commandement du Général SAMU BISUBA. Certaines victimes ont été jetées vivantes dans cette fosse commune tandis que des corps d’autres victimes tuées sur place ou ailleurs étaient jetés sur les premières. Il s’agit, entre autres, de :

  1. BAELO Marcel, âgé de 20 ans, fils de BASAY BALOIMBA, originaire du village de YABOTUMELASE, collectivité BAMBELOTA, territoire d’Isangi, soupçonné d’espion, a été enterré vivant
  2. LOSILA Gérard, âgé de 45 ans, originaire du village MOSENGE, collectivité LIUTWA, territoire d’Isangi, mort dans les mêmes conditions que le précédent et pour la même raison
  3. LIMEKULA et LOKOMBA, tous du village YANYONGO, collectivité YALIKOKA MBOSO, toujours sur base de la même accusation, ont été tués par des coups d’un bloc moteur qu’on leur frappait à la tête puis ont été jetés dans la fosse.
  4. Jacqueline et Adelard, tous deux du village YAMBOI, collectivité KOMBE LITWA, accusées de sorcellerie ont été tués par immersion dans le fleuve à la faveur des fils attachés au cou avec des grosses pierres. Leurs corps ont été ensuite extraits du fleuve puis jetés dans la même fosse.

I.2. Tracasseries commises par les militaires, policiers et agents de l’Etat dans le Bas-Lomami (axe Isangi – Opala – Ikela)

Dans le but d’assurer leur prise en charge, les militaires (toujours nombreux sur cet axe) organisent des collectes des produits agricoles ou d’argent en dehors des taxes perçues régulièrement par les services de l’Etat. Ainsi, à chaque marché, tout vendeur doit payer 50 Franc congolais ( 0,125 USD) pour la ration des militaires. Le cultivateur ou le pêcheur doit donner des rations en nature : poisson, chikwangue, manioc, courge, régime de bananes, etc.

Comme on peut le constater, les militaires vivent sur le dos de la population appauvrie d’Isangi.

I.3. Tortures, traitements inhumains, cruels et dégradants.

Les tortures, les traitements inhumains, cruels et dégradants sont des pratiques courantes pour intimider la population. Ainsi,

1.4. Militarisation d’Isangi

A la suite de l’arrêt des hostilités consécutif à la réunification du pays , les militaires du RCD jadis affectés au front d’ Ikela se sont retirés à Isangi où leur présence massive et remarquable sème la panique et la désolation dans les rangs de la population surtout que celle ci est contrainte de prendre en charge ces militaires. Ces derniers, sans solde, contraignent la population à subvenir à leurs besoins

Chaque jour, la population est traumatisé par des actes de torture. En effet, l’usage public du fouet comme châtiment corporel infligé aux militaires comme aux civils crée la peur et la frustration dans l’esprit de la population.

Cette présence massive des hommes en uniformes et armées a aussi comme conséquence l’occupation par la force des maisons des civils par les militaires. Monsieur Antoine AKAFUMU, qui a un important investissement immobilier, en paie le plus lourd tribut : maisons et villas, écoles et hôpitaux sont occupés par les militaires. Tous les biens mobiliers trouvés dans ces bâtiments ont été pillés par les occupants.

Pire encore, n’étant pas cantonnés dans un camp, les militaires habitent avec armes, munitions et famille dans la cité. Cette cohabitation , outre l’insécurité qu’elle induit, a causé plusieurs cas des violences sexuelles dont les viols faites aux femmes et aux filles . Des familles civiles se disloquent en conséquence quand la femme est violée ou quand celle ci fait la fugue avec un militaire. Pour extraire leurs filles des violences sexuelles, les enquêteurs du Groupe Justice et Libération ont appris que les familles qui ont des moyens ont fait partir leurs filles dans les villages plus paisibles ou carrément à Kisangani.

II.- LES BARRIERES ROUTIERES ET FLUVIALES

II.1. sur l’axe Kisangani – Isangi

Que l’on prenne la voie routière ou que l’on navigue sur le fleuve pour se rendre à Isangi ou pour remonter à Kisangani, l’on ne peut échapper à une multitude des barrières érigées par les militaires, le service de sécurité et autres services de l’Etat.

Les principales barrières et les sommes à payer sont pour la ration des militaires au moins :

A chaque barrière, plusieurs autres services sont erigées pour soutirer à chaque passager de l’argent ou des biens en nature. Les principaux services sont : le service de renseignement de de l’armée (bureau 2) le service de sécurité( DSR), la police, le commissariat fluvial, le service de l’hygiène, de l’environnement, de l’agriculture et de vétérinaire ; Notons que ‘au niveau de chaque service, le payement en argent est en moyenne de 100 Franc congolais, soit 0,25USD.

II.2. Sur l’axe Isangi – Lomami

D’Isangi à Yahisuli, environ 6 barrières sont érigées dont chacune comprend plusieurs services qui font payer chacun forfaitairement un montant qui varie selon la nature du convoi des voyageurs

III.- RESURGENCE DES MALADIES ENDEMIQUES

Faute d’une administration responsable, les maladies jadis éradiquées resurgissent. Tel est le cas de la trypanosomiase qui sévit actuellement à Isangi sur la route aussi bien vers l’ouest que vers l’est du pays.

A ce jour, on dénombre de nombreuses victimes parmi la population et déjà on compte 168 victimes dont 32 sont mortes. Parmi les victimes, on compte les adultes tant masculins que féminins et aucun cas d’enfant n’est signalé. La raison principale est le fait que les enfants ne fréquentent pas les endroits dangereux. Le taux d’infection est estimé, d’après les spécialistes, à 6,17% qui est un taux très sévère. De ce fait, Isangi doit être considérée comme une zone dangereuse.

L’hôpital général d’Isangi, qui reçoit tous ces malades, ne dispose que de 80 lits sans matelas, de 2 médecins pour une population de plus de 100.000 habitants.

La trypanosomiase humaine africaine appelée aussi maladie du sommeil est une maladie causée par un parasite appelé Trypanosome qui se propage dans tout le corps. Cette maladie est mortelle si elle n’est pas soignée à temps et correctement. Elle est transmise par la piqûre d’une mouche tsé-tsé infectée

Les signes cliniques de cette maladie sont :

Cette maladie est contractée dans les zones où il y a des mouches tsé-tsé, et précisément dans les champs, à la rivière en se lavant ou en faisant la vaisselle ou la lessive, en allant chercher de l’eau potable à la source, pendant le rouissage du manioc, en traversant des rivières et en se reposant sous un arbre.

Etant situé au bord du fleuve, Isangi réunit donc toutes les conditions pour la propagation rapide des mouches tsé-tsé

IV.- RECOMMANDATIONS

Le Groupe Justice et Libération recommande :

De mener une enquête sur les nombreuses allégations des exécutions sommaires et extrajudiciaires commises sur le ligne de front d’Ikela

De relancer la commission d’enquête sur les massacres commis par les troupes de l’AFDl en 1996.

Fait à Kisangani, le 28 NOVEMBRE 2003

 

François Zoka, Président

Pierre Kibaka, secrétaire

Claude Batilongue, chercheur

José Mundende, chercheur

Roger Ekongo, chercheur