Les juges livrent le rapport Hourigan


Thierry Cruvellier
Ubutabera
Arusha
09.06.00


Les chambres du TPIR se sont bien coordonnées. Jeudi 8 juin, six juges ont presque unanimement ordonné que soit remis aux équipes de défense qui l'avaient sollicité le fameux rapport sur l'attentat du 6 avril signé de l'ancien enquêteur du Tribunal, Michael Hourigan. Ce document est donc dorénavant accessible aux parties dans les affaires Bagilishema, Kabiligi et Ntabakuze.

L'élément déclencheur

La décision de la première chambre de première instance, qui intervient la veille de la fin de la présentation de la preuve dans le procès de Ignace Bagilishema, est plus sophistiquée que celle rendue simultanément par la troisième chambre. Les magistrats s'attachent, en effet, à préciser en quoi ce rapport - qui allègue que le Front patriotique rwandais, au pouvoir aujourd'hui, serait l'auteur de l'attentat - est pertinent pour l'affaire instruite. Ils notent ainsi que l'accusation a présenté le crash de l'avion présidentiel comme «le point de départ» des événements visés par l'acte d'accusation contre l'ancien bourgmestre de Mabanza. S'appuyant sur les déclarations de nombreux témoins venus déposer au cours des sept derniers mois, la chambre remarque que l'attentat est bien reconnu comme l'élément déclencheur des massacres, et non seulement comme «un simple fait d'histoire» tel que l'avait d'abord plaidé le procureur. Dès lors, il apparaît aux juges que ce document «pourrait être pertinent» pour la défense de l'accusé et, en conséquence, en ordonne la divulgation.

Le désaccord du juge Güney

Une seule voix s'est distinguée dans ce logique et sage concert, celle de Mehmet Güney. Le juge turc a estimé, «après avoir scrupuleusement examiné le mémorandum en date du 1er août 1997», qu'il n'était pas pertinent dans l'affaire Bagilishema. Il note, en préalable, «qu'un document de nature aussi incertaine ne saurait, par principe, être utile pour la manifestation de la vérité en général et pour la défense de l'Accusé en particulier». Puis, il précise son analyse. Selon lui, il n'y a pas de «lien de cause à effet spécifique» entre l'attentat et les crimes poursuivis dans l'acte d'accusation. Le crash de l'avion est donc «un simple rappel historique et chronologique du déroulement des événements». Mais surtout, Ignace Bagilishema n'étant en aucune manière suspecté d'être l'auteur de cet attentat, l'éventuelle «valeur disculpatoire» du rapport Hourigan s'avère, à ses yeux, nulle. Mehmet Güney écrit enfin que «la découverte de la main criminelle ne saurait en aucune manière justifier ou légitimer, ni l'étendue des massacres et le crime de génocide en particulier, ni surtout atténuer la responsabilité individuelle de leurs auteurs». Le juge en conclut que le document ne devrait pas être délivré.

«Circonstances exceptionnelles»

Les juges se sont par ailleurs montrés soucieux de ne pas être piégés ou tenus par leur décision. Les deux chambres précisent ainsi que cette divulgation ne concerne que ce document, dans ces seules affaires. «Les circonstances présentes sont exceptionnelles et la décision prise par la chambre de première instance ne doit pas être considérée comme établissant un précédent pour de futures affaires», se couvrent-ils. Toutefois, cette précaution a toutes les chances de n'apparaître que de pure forme. L'ensemble des arguments retenus comme suffisants par les chambres sont en effet valables dans toutes les affaires pendantes. Sauf à ce que le Tribunal se contredise, il suffira donc, en toute logique, que chaque défense opère la même requête pour avoir accès au fameux rapport.