Hourigan contre Onu


Thierry Cruvellier
Ubutabera
Arusha
09.05.00

 

Derrière l'affaire du rapport sur l'attentat, un nom: Michael Hourigan. Derrière ce nom, un combat: établir la responsabilité de l'Organisation des Nations unies dans le génocide au Rwanda en 1994. Une véritable croisade aux yeux de certains. Les amateurs des croyances déterministes pourront y voir là un signe du destin, c'est très symboliquement le 6 avril 1996, deux ans jour pour jour après que l'avion présidentiel eut été abattu au-dessus de Kigali, que l'Australien entame son travail comme enquêteur au Tribunal pénal international pour le Rwanda.

Chef de la «dream team»

«Mike», comme l'appellent ses collègues, a une double formation. Policier, il fut inspecteur divisionnaire dans les Nouvelles Galles du Sud. Avocat, il sert comme procureur (crown prosecutor) à Adélaïde. Cette expérience le mène tout naturellement à être placé à la tête d'une des équipes d'enquêtes, baptisée «National Team». C'est sans doute la plus prestigieuse. Instaurée au lendemain de l'arrestation, en mars 1996 au Cameroun, du colonel Bagosora, elle traite grosso modo des enquêtes concernant les suspects ne relevant pas de l'autorité communale ou préfectorale. Autrement dit, les «gros poissons». En février 1997, cette équipe ne compte pas moins de treize personnes. Ils se voient comme la «dream team», non sans provoquer un sourire narquois chez ceux qui n'en sont pas.

«Très sympathique», «ambitieux sans borne», «très émotif», «dynamique», «intéressé», au lendemain du dernier pavé dans la mare signé par l'ancien enquêteur australien, les qualificatifs qui circulent sur son compte au bureau du procureur sont tranchés et contradictoires. Michael Hourigan semble laisser le souvenir d'un enthousiaste débridé. «Il voyait «de la preuve partout», ce qui nous opposait à l'occasion», raconte l'un de ses anciens collègues. Un point est sûr, lorsqu'il quitte le TPIR, après un an de services, il est en conflit avec ses supérieurs directs du service des enquêtes. Et avant de rejoindre le siège de l'Onu à New-York -d'où il rédigera le rapport aujourd'hui célèbre- il ne part pas les mains vides.

Campagne pour une enquête sur l'Onu

C'est le 8 décembre 1998 que son nom refait surface. Cela fait presqu'un an que Michael Hourigan a définitivement quitté les Nations unies, «par frustration». Et la nouvelle mission qu'il s'est assignée est de s'assurer que l'organisation mondiale ne sorte pas blanchie de l'abandon dont elle s'est rendue coupable au moment du génocide. Ce jour-là, aux côtés de Cynthia McKinney, élue démocrate de Géorgie à la Chambre des représentants, il tient une conférence de presse à Washington. L'opération est soigneusement montée: simultanément, le sénateur belge Alain Destexhe en tient une autre à Bruxelles. Leur objectif est que soit établie une commission d'enquête indépendante sur le rôle de l'Onu dans le génocide. Et pour cela, Michael Hourigan divulgue deux documents confidentiels des Nations unies et issus des dossiers d'enquête du TPIR. Le premier émane des services de renseignements de la Minuar; il est adressé en février 1994 au général Dallaire et annonce l'existence d'un plan visant à assassiner deux hautes personnalités rwandaises. Le second est une lettre de Roméo Dallaire au chef du service juridique de l'Onu, en 1995, se plaignant de ce que l'information sur les préparatifs du génocide détenue par New-York ne soit pas divulguée à la justice belge.

La démarche sera, en un sens, couronnée de succès. Quelques semaines plus tard, Kofi Annan met en place une commission d'enquête, dont le rapport sortira à la fin de l'année 1999. Mais le combat de Michael Hourigan n'est pas fini. Le 1er mars 1999, l'Australien est interviewé par la chaîne de télévision Australian Broadcasting Corporation (ABC). L'entretien est annonciateur du «scoop» qui, un an plus tard, fera la «une» du National Post. «Pensez-vous que l'attaque contre l'avion présidentiel a été calculée pour inciter à la violenceç?» interroge l'animateur. «Ce que je peux vous dire à propos du crash est que pendant longtemps la communauté internationale a pensé qu'il était en relation avec la reprise des combats, qu'il faisait partie du plan du génocide. C'est encore aujourd'hui un sujet très sensible et des personnes seraient mises en danger si j'en parlais comme ça de façon générale. Mais je peux vous dire que nous avons reçu des informations fondées sur qui est responsable d'avoir abattu l'avion, que l'information était très détaillée et impliquait plusieurs personnes», répond l'ancien enquêteur, indiquant déjà que son travail fut alors stoppé par ses supérieurs...

Plainte contre les Nations unies

Après son départ de l'Onu, l'Australien s'est établi, en tant qu'avocat, à Atlanta. C'est de là qu'il va tenter une utilisation plus poussée du premier des documents révélés à Washington fin 1998. Il s'agit d'une plainte directe contre les Nations unies, déposée au nom de la veuve de Joseph Kavaruganda, ancien président de la Cour constitutionnelle, et de la sœur de Landoald Ndasingwa, ancien ministre du Travail. Deux personnalités de premier plan assassinées dans la matinée du 7 avril 1994.

«Au cours de ces enquêtes, nous avons découvert des documents et d'autres informations confirmant que les Nations Unies avaient eu connaissance des préparatifs du génocide quelques mois avant le 6 avril 1994. Comme nous le savons tous, rien n'a été fait de cette information cruciale», écrit-il en expliquant aujourd'hui la démarche qui fonde la plainte déposée à l'encontre des Nations unies. «L'un des documents que mon équipe a découvert est un rapport secret des services de renseignements militaires de la Minuar au général Dallaire. Il est daté du 17 février 1994 et détaille le complot par «l'escadron de la mort» visant à assassiner M. Joseph Kavaruganda et M. Landoald Ndasingwa. De façon incompréhensible, rien n'a été fait de cette information et comme il avait été prédit, la Garde présidentielle se rendit aux domiciles des deux hommes et les assassina. Dans le cas de Landoald, sa mère, sa femme et ses deux enfants périrent avec lui. Ce qui a rendu ces meurtres encore plus tragiques, c'est que les troupes de la Minuar se trouvaient là pour protéger ces familles. Dans le cas du juge Kavaruganda, les troupes de la Minuar ont en fait aidé et encouragé les tueurs en disant à Kavaruganda qu'il devait quitter sa maison et partir avec la Garde présidentielle et cela malgré ses protestations qu'il allait être tué. Pire encore, les troupes de la Minuar sont ensuite restées là à boire de la bière volée dans la maison de Kavaruganda et rigolaient alors que la Garde présidentielle torturait et maltraitait la veuve du juge Kavaruganda et ses deux filles adolescentes.»

La motivation d'un franc-tireur

Au yeux de plusieurs de ses anciens collègues, le fait d'être parti avec copie de documents confidentiels acquis dans le cadre de son travail a terni définitivement la réputation de Michael Hourigan. «Le fait-il par conviction? Peut-être, le gars semblait sincère. Mais une chose est certaine, il s'est brûlé à New-York en dévoilant des documents auxquels il a eu accès sous un mandat de confidentialité avec le TPIR», résume un ancien juriste. L'avocat français Jacques Vergès, qui défend la veuve d'Habyarimana, a lui, évidemment, d'autres intérêts à défendre. «On doit rendre hommage à cet enquêteur d'avoir pallié l'inertie du tribunal. Dans tous les procès, lorsque les témoins arrivent et disent «voilà ce que nous savons», on applaudit à cette arrivée. Ici, cela me semble étrange qu'on puisse émettre des doutes sur le fait qu'il n'a pas été saisi officiellement. Le fait qu'il n'a pas été saisi officiellement est à mon avis à porter au passif des personnes chargées de cette enquête et non pas à celui qui, plein de bonne volonté, a mené de lui-même cette enquête», déclare-t-il, au sujet de l'enquête sur l'attentat du 6 avril 1994.

Soif de renommée ou volonté coûte que coûte de voir la responsabilité de chacun mise à nu? La parole revenant encore en dernier à la défense, voici comment Michael Hourigan justifie son action: «J'aimerais croire que par notre action nous puissions obtenir quelque justice pour ces deux familles ainsi qu'un avertissement puissant aux dirigeants de la planète qu'à l'avenir ils seront tenus responsables de leur refus d'arrêter des violations graves des droits de l'homme. Peut-être alors un jour «plus jamais ça» signifiera vraiment «plus jamais ça».