Le terme 'génocide' est porteur de violences extrêmes dans la société rwandaise

Guillaume Murere
Longueuil, Québec
14.04.04

Préambule

Les tueries qui ont eu lieu au Rwanda en 1994 sont des crimes innommables. L'humanité ne les condamnera jamais assez. Alors que le Conseil de Sécurité de l'ONU, notamment dans sa résolution 955, parle 'd'actes de génocide et violations flagrantes, généralisées et systématiques du droit international humanitaire', le régime dictatorial du FPR de Kagame et beaucoup de média qui ont succombé à sa manipulation présentent ces crimes comme un 'génocide des Tutsis et massacres de Hutus modérés (Itsembabwoko n'itsembatsemba)'. Or, avec l'accumulation de données sur ce qui s'est réellement passé au Rwanda, non seulement en 1994 mais depuis 1990, il est aujourd'hui clair que non seulement des rwandais réputés Hutus ont tué massivement des rwandais réputés Tutsis mais également des rwandais réputés Tutsis ont tué massivement des rwandais réputés Hutus. Dans une moindre mesure, des rwandais réputés Hutus ont tué des rwandais réputés Hutus et des rwandais réputés Tutsis ont tué des rwandais réputés Tutsis.

Aujourd'hui, dix ans après ces événements des plus tragiques dans l'histoire de l'humanité, le peuple rwandais vit sous la férule de la dictature féroce du régime dirigé par Kagame et les rwandais(es) sont toujours en quête d'une réconciliation nationale qui, comme l'horizon, ne cesse de s'éloigner. À l'occasion de ce dixième anniversaire de l'hécatombe rwandaise de 1994, à l'instar de toute conscience humaine interpellée par la tragédie rwandaise, j'aimerais en ces quelques lignes, apporter ma petite contribution à la réconciliation de mon peuple, le peuple rwandais, en indiquant brièvement ce que je pense être l'obstacle majeur à cette réconciliation nationale. À mon jugement, c'est la présentation de tueries au Rwanda en 1994 comme un 'génocide des Tutsis et massacre de Hutus (modérés)' qui rend la réconciliation nationale impossible et qui constitue le fondement de la dictature au Rwanda, en l'occurrence celle de Kagame. Cette présentation raciste est incompatible avec la paix, la justice et la démocratie au Rwanda et constitue la plus grande barrière à la stabilité dans la région des grands lacs africains.

Conséquences dramatiques de la qualification 'génocide des Tutsis et massacres de Hutus'

Cette présentation de la tragédie rwandaise comme 'le génocide des tutsis' constitue à la fois :

*L'institutionnalisation du racisme dans la société rwandaise;
*La consécration de la dictature, en l'occurrence celle de Kagame;
*Le cautionnement du déni de justice aux victimes de l'APR de Kagame;
*L'entretien des divisions et de la haine entre les rwandais.

La réconciliation nationale suppose, entre autres préalables, l'éradication de ces tares.

1. Institutionnalisation du racisme dans la société rwandaise

Parler de 'génocide des Tutsis et massacres de Hutus (modérés)' revient à une hiérarchisation des vies humaines: La vie de ceux réputés Tutsis étant considérée supérieure à la vie de ceux réputés Hutus. Comme exemple illustrant ce propos: Le gouvernement du FPR de Kagame a procédé maintes fois à l'inhumation dans la dignité des victimes qu'il dit tutsis. Alors que des évaluations conservatrices estiment les rwandais réputés hutus massacrés par les troupes de Kagame depuis 1990, avant, pendant et après 1994, à plus d'un million, les rwandais réputés hutus n'ont absolument pas le droit de pleurer leurs morts en public. Le Rwanda d'aujourd'hui est un pays où une partie de la population est autorisée à pleurer ses morts tandis que l'autre partie n'a même pas le droit de porter le deuil des siens. Cette discrimination des morts entraîne nécessairement la discrimination des vivants, ce qui, de toute évidence, constitue une violation flagrante du principe fondamental d'égalité entre les humains. C'est donc du RACISME, non pas le racisme individuel qui doit également être combattu, mais le racisme érigé en système par l'état, le RACISME INSTITUTIONNALISÉ. Face aux voix qui s'élèvent constamment pour réclamer que les victimes autres que celles réputées tutsis soient reconnues et leurs bourreaux condamnés, on entend souvent, même en ce pays le Canada où traiter quelqu'un de raciste est une insulte grave, des gens tenir publiquement des propos du genre: 'Il ne faut pas faire d'amalgame entre les victimes hutues et les victimes tutsies, les tutsis ont été victime d'un génocide', comme si les uns étaient plus morts que les autres. Voilà des propos qui relèvent du racisme des plus pervers.

Comme le principe fondamental d'égalité entre les humains est la base même de la DÉMOCRATIE, on ne peut pas prétendre être démocrate du moment que l'on viole, fût-ce même inconsciemment, ce principe fondamental d'égalité entre les humains.

2. Consécration de la dictature, en l'occurrence celle de Kagame

Des Hutus (AbaHutu) existent parce que des rwandais s'identifient Hutus, quelles que soient leurs conceptions 'd'être Hutu'. Des Tutsis (AbaTutsi) existent parce que des rwandais s'identifient Tutsis, quelles que soient leurs conceptions 'd'être Tutsi'. Ceci n'est guère un problème en soi car l'identification de soi est un phénomène universel. Tout être humain s'identifie à sa façon. Cela fait partie de son existentiel. Le respect de l'auto identification de la personne est impératif en accord avec le droit fondamental d'expression qui inclut nécessairement l'expression de soi. Tous les problèmes commencent lorsqu'un acteur de la politique rwandaise entreprend de classifier les rwandais en catégories Hutu et Tutsi, puis la catégorie des Hutu en sous-catégories 'Hutu-modérés' et 'Hutu tout court'. Comme il n'y a pas de critères objectifs reconnus et acceptés de classification de la population rwandaise en ces diverses catégories, cette classification est laissée à la discrétion de chacun, la raison du plus fort, aujourd'hui Kagame, étant évidemment la meilleure. Avec la présentation des tueries au Rwanda en 1994 comme 'le génocide des Tutsis et massacres de Hutus (modérés)', personne n'est victime de fait et personne n'est criminel de fait. Pour être classé victime ou bourreau, indépendamment des crimes subis ou commis, le rwandais ou la rwandaise doit au préalable passer à travers le filtre ethnique, la décision ultime revenant au chef suprême, en l'occurrence Kagame, de façon tout à fait discrétionnaire. C'est ainsi que ceux classés Tutsis ou Hutus modérés par les plus forts, en l'occurrence Kagame et son entourage, ont droit à la vie et ceux classés Hutus tout court constituent le bassin des 'génocidaires', tout au moins potentiels, que l'homme fort peut tuer, emprisonner, laisser mourir de faim, priver de soins de santé à sa guise avec la bénédiction, l'assentiment voire l'assistance de la communauté internationale. Remarquons que dans ce contexte, même ceux s'identifiant et/ou réputés Tutsis n'ont aucune garantie de rester dans la catégorie des ayants droit à la vie. Pour faire passer tel réputé Tutsi de la catégorie des ayants-droit à la vie dans celle des ayants-droit à la mort, il suffirait de l'accuser d'association avec les génocidaires et pourquoi pas l'accuser d'avoir changé d'ethnie (Icyihuture). Ainsi, la présentation des tueries au Rwanda en 1994 comme un 'génocide des Tutsis et massacres de Hutus (modérés)' confère à Kagame le droit de vie et de mort sur tout rwandais et ainsi lui donne les moyens d'exercer sa dictature atroce sur le peuple rwandais. La qualification 'génocide des Tutsis' est donc le socle, la fondation, la colonne centrale, de la dictature de Kagame. Ce dernier et son entourage définiraient le 'Hutu-modéré' comme le Hutu qui reconnaît que les tueries de 1994 constituent un génocide des Tutsis (Umuhutu modéré ni uwemera jenoside y'abatutsi). Pourquoi cette définition? Parce que celui qui souscrit à la présentation des tueries de 1994 comme un 'génocide des Tutsis' donne automatiquement à Kagame les moyens de sa dictature, les autres divergences devenant accessoires et dès lors négociables.

Remarquons que n'importe quel dirigeant qui gouvernerait le Rwanda dans les mêmes conditions aurait ce droit de vie et de mort sur tout rwandais. Il serait donc un dictateur. Ce dirigeant pourrait bien, pour ses raisons propres, notamment ses besoins politiques, choisir de ne pas exercer ce droit de vie et de mort. Dans ce cas, il serait un dictateur bienveillant mais toujours un dictateur. Eh oui! Dans ce contexte, la vie du rwandais dépend uniquement de la bienveillance du dictateur.

Sur le plan international, l'opinion publique occidentale a été marquée, à juste titre, par l'holocauste des juifs à telle enseigne que décrier tout ce qui est présenté comme 'génocide' est devenu un réflexe. Le groupe présenté comme victime de ce 'génocide' est automatiquement adopté. En présentant les tueries au Rwanda en 1994 comme le 'génocide des tutsis ...' Kagame et ses alliés dans la communauté internationale ont repris à leur compte le modèle binaire, manichéen d'une société rwandaise constituée d'un côté les bons, cette fois-ci 'les tutsis' et d'un autre côté les mauvais jusqu'à preuve du contraire, cette fois-ci 'les hutus'. Pour rendre acceptable cette vision raciste, autrement inacceptable, une nouvelle classe de rwandais, les 'hutus modérés', fut inventée. Ce faisant, Kagame, parce que réputé tutsi, de criminel qu'il est en réalité, a été tourné en héros qui aurait sauvé son ethnie de l'extermination. En prime, le concept de 'hutus modérés' a cultivé l'image que Kagame est non seulement un héros mais, qu'en plus, il est si magnanime qu'il repêche le peu de bons hutus qu'il y aurait dans cette masse de hutus autrement mauvais. Dès lors, aux yeux de l'opinion publique occidentale, appuyer le régime Kagame revient à être empathique avec les victimes, 'les tutsis'. Parallèlement, décrier et combattre tout ce qui est présenté comme hutu est une obligation morale où le zèle ne peut avoir de limite. Les bonnes consciences dans l'opinion publique occidentale ont été ainsi gommées. Quelques rares esprits ne sont restés critiques qu'à leur corps défendant contre les accusations constantes de négationnisme et de révisionnisme.

Pour le régime Kagame, cette présentation des tueries au Rwanda en 1994 comme le 'génocide des tutsis ...' a rapporté des dividendes au-delà de toutes les prévisions : Les chancelleries occidentales déroulent le tapis rouge à cet homme, Kagame, commandant en chef de l'armée réputée la plus disciplinée au monde et directement responsable de la mort de plus de cinq millions d'êtres humains (5.000.000: plus de 2.000.000 de rwandais et plus de 3.000.000 de congolais). Ce dictateur des plus sanguinaires dans l'histoire de l'humanité est, parmi les chefs d'état africains, un des grands alliés de Washington. Kagame, parce que réputé tutsi, est présenté comme victime de cette tragédie rwandaise dont pourtant il est le plus principal planificateur et exécuteur.

Tout ceci met en évidence une grande contradiction chez ceux qui prétendent lutter pour la paix et la justice et contre la dictature, en l'occurrence celle de Kagame et sa clique, tout en souscrivant à la présentation des tueries de 1994 comme un 'génocide des Tutsis et massacres de Hutus (modérés)'. En réalité, ils soutiennent cette même dictature qu'ils disent combattre.

3. Cautionnement du déni de justice aux victimes de l'APR de Kagame

La communauté internationale ayant accepté la présentation des tueries de 1994 comme un 'génocide des Tutsis et massacres de Hutus modérés', tous ceux reconnus et acceptés comme Tutsis ou Hutus modérés, par Kagame en dernier recours, sont des victimes quels que soient les crimes qu'ils ont commis. Dans ce contexte, les crimes commis par ceux reconnus Tutsis ou Hutus modérés par le pouvoir ne sont que des actes de vengeance, voire de défense légitime ou alors des exactions somme toute compréhensibles. Les criminels dans le camp du FPR sont alors automatiquement protégés de toute poursuite judiciaire. Simple illustration: Les fameux tribunaux populaires Gacaca n'ont pas compétence sur les crimes commis par les membres du FPR. Dans le Rwanda de Kagame, ceux (re)connus comme hutus qui ont massacré des rwandais (re)connus comme tutsis ou hutus modérés sont accusés du crime gravissime de génocide, ceux (re)connus comme tutsis qui ont massacré des rwandais (re)connus comme hutus ou tutsis ne sont accusés d'aucun crime: Ils n'ont tué que pour la cause supérieure 'd'arrêter le génocide des tutsis'. Enfin ceux (re)connus comme hutus qui ont massacré des rwandais (re)connus comme hutus, personne n'en parle. On ne peut le répéter assez, cela relève du RACISME le plus horrible.

Ainsi donc, en souscrivant à la présentation des tueries au Rwanda en 1994 comme le 'génocide des Tutsis ...' on cautionne le déni de justice envers les victimes de l'APR dirigée par Kagame, qualifiée par plusieurs comme l'armée la plus disciplinée au monde, c'est-à-dire une armée qui a toujours obéit scrupuleusement aux ordres de son chef, le Général Kagame. Pour dire que ce dernier est le premier responsable des tueries commises par l'APR.

4. Entretien des divisions et de la haine entre rwandais

§ Dans un régime raciste, il y a ceux qui exercent le racisme et ceux qui subissent le racisme. Il est impossible de réconcilier ceux qui subissent le racisme et ceux qui le leur font subir, sans d'abord l'abolir.

§ Dans un régime dictatorial, il y a des oppresseurs et des opprimés; les opprimés et les oppresseurs ne peuvent pas se réconcilier tant que l'oppression perdure.

§ Dans un système où il y a justice pour les uns et non pour les autres, ceux à qui la justice est déniée ne peuvent pas se réconcilier avec l'État qui leur dénie cette justice.

Kagame qui accuse tout le monde de 'divisionnisme' est, dans les faits, le premier divisionniste. 'Diviser pour régner'. Voilà l'expression! Kagame applique brillamment ce principe vieux comme le monde.

Or, le peuple rwandais n'est pas séparable en ses composantes hutu et tutsi

Outre ces conséquences dramatiques évoquées précédemment, de part même la structure profonde de la société rwandaise, il est totalement inapproprié, voire abusif, d'appliquer séparément le terme génocide aux composantes tutsie ou hutue du peuple rwandais. En effet, ces composantes ne sont ni séparées ni séparables ou, dit autrement, quel que soit le critère, la classification du peuple rwandais en hutus et tutsis, comme entre les parties droite et gauche du corps humain, est un jeu d'arbitraire à la discrétion de l'observateur, notamment l'acteur politique. Comme dans le yin-yan bouddhiste, quel que soit le critère de classification, l'on évolue progressivement du hutu au tutsi, du tutsi au hutu et dans le tutsi il y a toujours du hutu tout comme dans le hutu il y a toujours du tutsi. Nos ancêtres l'avaient bien compris car ils disaient 'Nta mututsi utagira umuhutu we'. Littéralement : 'Il n'y a pas de tutsi qui n'a pas son hutu' et en termes imagés, 'le tutsi n'est pas complet sans son hutu'. Cet adage rwandais est souvent considéré comme une infériorisation du hutu, mais dans mon entendement, l'inverse est aussi vrai : 'Nta muhutu utagira umututsi we' Littéralement : 'Il n'y a pas de hutu sans son tutsi' et en termes imagés, 'le hutu n'est pas complet sans son tutsi'. Là est peut-être la raison que les rwandais, dans un instinct ultime de conservation, rejettent à l'unanimité la partition du Rwanda en hutuland et tutsiland. C'est comme profondément inscrit dans la conscience collective des rwandais que, tel l'histoire récente l'a démontré, toute tentative d'avoir un peuple épuré de l'une ou l'autre ethnie mènerait tout simplement à l'annihilation du peuple rwandais, des uns et des autres.

C'est cet arbitraire caractérisant la partition du peuple rwandais en hutu et tutsi qui fait que tout régime ethnique, entendez un régime ayant l'ethnie dans ses principes fondateurs, est nécessairement dictatorial. En effet, si l'ethnie est un facteur important dans la hiérarchie sociale, le dirigeant peut ennoblir ou avilir qui il veut quand il veut en le faisant passer d'une ethnie à l'autre au gré de son humeur. Et c'est là un instrument très efficace de dictature. Le régime Kayibanda était ethnique parce que fondé sur la notion d'émancipation hutu (Parmehutu, Parti du mouvement et de l'émancipation hutu). Le régime de Kagame est ethnique parce que sa fondation, sa validation idéologique est la présentation de la tragédie rwandaise de 1994 comme 'le génocide des tutsis'.

À proprement parler et s'agissant de la population rwandaise, le terme 'génocide' n'est applicable qu'à des massacres commis contre des groupes autres qu'ethniques, régionaux par exemple. Ainsi, l'extermination des habitants des régions de Byumba, Umutara, Kibungo et Bugesera par les troupes de l'APR sous les ordres de Kagame constituent un génocide. De même, l'extermination de réfugiés rwandais au Congo par les troupes de Kagame constituent également un génocide. S'agissant de la dimension ethnique, le mot génocide ne devrait être appliqué qu'à des groupes de rwandais où les ethnies hutu et tutsi sont toujours prises ensemble puisque ces entités ne sont ni séparées ni séparables. C'est là peut-être la justification du terme 'génocide (des) rwandais'.

Le terme 'génocide' est porteur de violences extrêmes dans la société rwandaise

Remarquons d'abord que 'génocide des tutsis et massacres de hutus modérés' n'est pas la seule qualification possible ou en usage pour décrire l'hécatombe rwandaise de 1994. Aussitôt après la victoire du FPR que Kagame a immédiatement confisqué en un pouvoir personnel, Pasteur Bizimungu disait : 'Tous les hutus ne sont pas des coupables et tous les tutsis ne sont pas des victimes'. C'est là, à mon avis, une présentation équilibrée tout à l'avantage du peuple rwandais. Hélas Kagame et ses alliés, n'ont pas résisté à la tentation de la présentation 'génocide des tutsis et ...' qui devait mettre les terroristes que sont Kagame et ses hommes à l'abri de poursuites judiciaires pour les crimes qu'ils ont commis contre la population rwandaise et qui s'est avérée une arme de destruction massive très efficace au service de leurs ambitions géopolitiques.

Inconfortables, à juste titre, avec cette présentation raciste de 'génocide des tutsis et massacres de hutus modérés' beaucoup ont adopté les termes 'génocide rwandais'. Le régime rwandais actuel, Kagame en premier, conscient de la contradiction évidente de prétendre réconcilier le peuple rwandais tout en bâtissant sur l'ethnie et donc sur les divisions, utilise de plus en plus le terme 'génocide' tout court. Je suis moi-même tenté par le terme 'génocides (au pluriel)' qui obligerait de mentionner le groupe de rwandais ayant été l'objet de chaque génocide.

Le terme 'génocide', tout court, sans mention de l'objet du génocide, est particulièrement intéressant : Alors que l'on parle de l'holocauste des juifs, du génocide des arméniens, du génocide des tutsis au Rwanda, du génocide des hutus au Burundi, du génocide des réfugiés rwandais au Congo, du génocide des populations de Byumba, Umutara, Kibungo et Bugesera et j'en passe, dans le cas du Rwanda, il est désormais pratique courante d'utiliser le mot 'génocide' sans évoquer quel groupe, quelle catégorie de population en a été l'objet. Si génocide il y a eu, pourquoi cette peur, cette honte, ce refus d'évoquer le groupe social qui l'a subi? Ma réponse à cette question est que, ceux qui ont fait adopter de force la qualification 'génocide (des) tutsis' se sont rendus compte qu'il est contradictoire de prétendre œuvrer pour la paix sociale, la justice et la réconciliation nationale et en même temps bâtir sur l'ethnie, d'où la manœuvre dilatoire de parler de génocide sans plus parler du groupe social qui l'a subi. Pour les besoins du pouvoir de Kagame, ce qui importe ce ne sont pas les victimes du dit 'génocide' mais plutôt, le terme 'génocide' lui-même. Face à l'opinion publique occidentale, l'important pour Kagame est de continuer à faire croire qu'il y a eu un et un seul 'génocide' et que c'est lui qui l'a arrêté. Et à ceux qui demandent pourquoi on ne parle plus des tutsis, comme l'ont fait récemment des rwandais s'identifiant tutsis lors du colloque à l'Université Concordia , les propagandistes du régime Kagame peuvent toujours répondre que c'est sous-entendu qu'il s'agit du 'génocide des tutsis'. Cependant, vu d'un autre angle, il ne peut y avoir génocide que si un groupe social donné a été l'objet d'une tentative délibérée, planifiée d'extermination. Par conséquent un génocide sans objet n'est pas un. Ainsi ceux, Kagame en premier, qui parlent de génocide sans parler de l'objet de ce génocide sont les premiers qui vident ce terme de tout son sens. Ce sont eux les premiers révisionnistes. Mentionnons au passage que beaucoup de gens utilisent le mot génocide uniquement par rectitude politique.

Malgré les critiques que l'on pourrait faire à ces qualifications: 'génocides rwandais', 'génocide tout court' ou 'génocides', elles constituent malgré tout une amélioration importante dans la bonne direction car, ne faisant pas référence à l'ethnie, ils pavent la voie au traitement égalitaire de toutes les victimes et de tous les criminels. Cependant, après beaucoup de réflexions, je ne suis pas prêt à les recommander non plus. En effet, étant donné l'usage qui en a été fait au cours des 10 dernières années et à moins que d'autres tueries ne soient qualifiées de génocides par des instances habilitées, ce qui est fort peu probable, le mot 'génocide' portera toujours une référence implicite à l'ethnie tutsie et contribuera à pérenniser le modèle dichotomique, binaire, manichéen hutu/tutsi du peuple rwandais. Faisant référence à l'ethnie, tutsi ou hutu, le mot génocide, jonction des mots latins, genus, (genre, race, espèce) et cidere, (tuer), véhiculera toujours l'idée que les composantes hutus et tutsis du peuple rwandais sont des espèces, des races différentes et, par conséquent, séparables, de là les concepts de peuple hutu et de peuple tutsi rejetés, avec raison, par la majorité des rwandais. Comme l'histoire récente l'a démontré, ce modèle binaire de la société rwandaise est porteur de violences extrêmes : Les Interahamwe s'identifiant hutu (il est maintenant connu que des hommes de Kagame avaient infiltré les Interahamwe), de sinistre mémoire, ont essayé de réaliser le rêve impossible d'une population rwandaise épurée de ceux qu'ils considéraient comme tutsis parce qu'au départ ils étaient convaincus que la société rwandaise est binaire hutu/tutsi et qu'il est possible d'en éliminer la partie tutsie. Dans les faits, en présentant les tueries au Rwanda en 1994 comme le 'génocide des tutsis ...' le régime Kagame a adopté ce modèle binaire qui est également celui des Interahamwe. De 1990 à 1994, le FPR a constamment décrié, à juste titre, ce modèle manichéen initié par la colonisation allemande et ensuite adoptée par la colonisation belge. On ne peut manquer de se demander au nom de quelle logique, ce modèle manichéen, binaire hutu/tutsi, tant décrié pendant longtemps par le FPR, est devenu du jour au lendemain acceptable après la prise du pouvoir par Kagame. Ils ont parfaitement raison ceux qui disent que le régime Kagame et les Interahamwe ne sont que deux faces de la même médaille. Or, tant que ce modèle dichotomique, binaire, manichéen hutu/tutsi sera le modèle dominant dans la psyché collective rwandaise, il ne manquera pas de politiciens rwandais sans scrupules ou de puissances étrangères à la poursuite de leurs intérêts pour monter les rwandais les uns contre les autres en se servant de l'ethnie. Plutôt que de pérenniser les divisions ethniques par l'usage de ce terme 'génocide', il faudrait à la place faire la promotion du modèle d'un peuple rwandais indivisible en ses composantes ethniques mais comprenant bien évidemment des hutus et des tutsis car beaucoup de rwandais continueront à s'identifier hutu ou tutsi.

À la longue, le vocable 'génocide' pourrait mener à l'annihilation du peuple rwandais

Un aspect méconnu est que, sur le plan psychologique, les ethnies hutu et tutsi au Rwanda ne sont pas des entités autonomes, indépendantes l'une de l'autre. Elles sont plutôt tributaires l'une de l'autre. Demandez à un rwandais s'identifiant hutu, ce qu'est un hutu. De façon presque certaine, sa réponse sera du genre : 'les hutus sont ... qui ont été pendant longtemps dominés par les tutsis.' À l'inverse, demandez un rwandais s'identifiant tutsi, ce qu'est un tutsi. Fort probablement, sa réponse sera du genre : 'les tutsis sont ... qui ont été à plusieurs reprises massacrés par les hutus'. Ceci indique que, l'identité, le sentiment d'être hutu(tutsi) comprend toujours une projection de ce qu'est le tutsi(hutu). Tout ça pour dire que le rwandais s'identifiant hutu a toujours besoin de compatriotes sur lesquels il projette l'identité tutsi, et inversement, le rwandais s'identifiant tutsi va toujours projeter l'identité hutu sur une partie de ses compatriotes. Autrement dit, si les tutsis n'existaient pas, les hutus en créeraient et si les hutus n'existaient pas, les tutsis en créeraient.

Malheureusement, tel qu'exposé précédemment, le modèle manichéen hutu/tusi, pérennisé notamment à travers la présentation de la tragédie rwandaise de 1994 comme 'le génocide des tutsis' mènera fatalement à de violences extrêmes, les extrémistes d'un camp, ceux là qui conçoivent que le problème c'est l'existence même de l'autre camp, essayant d'éliminer l'autre camp. Or, le résultat de ces tentatives d'extermination des uns ou des autres, sera fatalement une société rwandaise moins nombreuse, affaiblie mais comptant toujours des hutus et des tutsis en son sein. Il en découle que si le processus devait se répéter à l'infini, il aboutirait à l'annihilation du peuple rwandais. Espérons que les rwandais se rendront assez vite compte de cette indivisibilité du peuple rwandais en ses composantes ethniques hutu/tutsi et qu'ils développeront le réflexe de résistance à toute manœuvre divisionniste. Le régime Kagame ayant choisi, à travers la qualification de 'génocide des tutsis', de bâtir sur l'ethnie et donc sur les divisions, est une étape de plus dans le processus d'annihilation du peuple rwandais.

La voie de sortie : 'L'être humain avant tout'

Face à cet imbroglio, ce bourbier, cette misère, ce climat de haine, de discrimination, d'injustice et finalement de violences extrêmes dans lesquels le terme 'génocide' enlise le peuple rwandais, la voie de sortie est de revenir à l'essentiel : l'être humain tout simplement en réalisant que dans cette hécatombe rwandaise:

§ La mère n'a pas perdu des hutus ou des tutsis, mais plutôt ses enfants chéris;

§ L'orphelin ou l'orpheline n'a pas perdu des tutsis ou des hutus mais plutôt ses parents aimants, protecteurs et adorés;

§ La veuve n'a pas perdu un hutu ou un tutsi mais son mari bien-aimé;

§ De façon générale, nous tous rwandais, nous n'avons pas perdu des hutus ou des tutsis mais plutôt nos parents, nos frères, nos sœurs, nos cousins, nos maris, des épouses, nos tantes, nos oncles, nos amis.

Faisant ce constat, je suis toujours étonné de voir beaucoup de rwandais persister à couvrir les leurs disparus dans cette hécatombe du voile ethnique hutu/tutsi, le même voile dont les bourreaux les ont couverts pour les déshumaniser au préalable afin d'être capables de les tuer sans remords ni regrets. Ce n'est que lorsque nous aurons enlevé ce voile de l'ethnie aux nôtres engloutis par cette hécatombe, leur rendant ainsi leur pleine humanité, que nous nous rendrons compte que notre douleur, si profonde, si terrible soit-elle, est la même que celle de l'autre. C'est à partir de cette communion à la douleur que commencera véritablement le processus de guérison et que nous rwandais, ensemble, pourrons enfin bâtir un Rwanda meilleur pour nous-mêmes les survivants et porteur d'espoir pour les générations futures. Le journal la presse du 23 mars 2004 parle de Madame Ngirumpatse Pauline qui a fondé l'organisme : Humain avant tout. Même si elle utilise le mot 'génocide' comme il est devenu politiquement correct de le faire, après avoir lu son histoire, je me suis dit : 'Bravo! En voilà, une de plus qui a compris'.

C'est pour toutes ces raisons évoquées précédemment que j'utilise plutôt les mots tels que tragédie, hécatombe, massacres de populations pour désigner les innommables tueries au Rwanda au cours de la décennie 1990-2000. L'objectif ultime étant la justice pour tous sans laquelle la réconciliation nationale n'est pas possible, l'expression 'massacres de populations' est adéquate pour désigner les tueries au Rwanda, notamment en 1994. En effet, des massacres à grande échelle, voire des génocides, ne sont possibles que dans des sociétés où des massacres à petite échelle restent impunis. Pour que 'PLUS JAMAIS ÇA', il faudrait que les auteurs de tous les massacres soient décriés, condamnés et punis au même titre. Or, qu'en est-il aujourd'hui? Le monde entier condamne les massacres à grande échelle commis par les Interahamwe, mais tous les prétextes sont bons pour laisser impunis les massacres également à grande échelle commis par l'APR de Kagame. Le message ainsi transmis est tout simplement que certains massacres sont plus acceptables que d'autres. Nous voilà à la case de départ. Comme l'a si bien dit Scott Peck 'à force de recommencer les mêmes batailles avec les mêmes armes, on aboutit toujours aux mêmes résultats' Ne soyons donc pas étonnés de voir le cycle de violences continuer.

Les qualifications tragédie, hécatombe, massacres de populations etc. indépendantes des étiquettes ethniques, présentent les avantages suivants:

* Le principe fondamental d'égalité entre les humains est respecté, ce qui ouvre la voie à l'instauration d'une véritable DÉMOCRATIE au Rwanda.

* Une justice équitable est alors possible car toutes les victimes sont traitées également et tous les criminels sont traités également. On réinscrit ainsi dans la conscience collective rwandaise le principe fondamental que 'tuer un être humain est un crime très grave, et que tenter d'exterminer un groupe humain, quelles que soient les motivations est un crime gravissime'.

* Des pouvoirs dictatoriaux ne sont conférés à quiconque. On est victime de fait sur base de crimes subis ou criminel de fait sur base de crimes commis. Point n'est besoin de passer à travers un filtre ethnique à la discrétion du dictateur pour être classé victime ou bourreau.

* La RÉCONCILIATION NATIONALE devient alors possible.

Conclusion

Au terme de cette réflexion, j'espère et espérerai contre vents et marées que le moment viendra où les rwandais, unis et solidaires retourneront aux grands de ce monde, le Conseil de Sécurité de l'ONU, Washington, Londres, Bruxelles, Paris, Ottawa ce cadeau empoisonné appelé 'génocide'. Unis dans la mort, comme la décennie 1990-2000 l'a démontré, les rwandais auront alors choisi d'être unis dans la vie. En attendant ce grand jour, j'exhorte tous les opprimés toutes ethnies confondues, toutes les victimes de cette arme de destruction massive qu'est cette qualification de l'hécatombe rwandaise en 1994 de 'génocide des tutsis' de ne pas embarquer dans la logique des oppresseurs en utilisant nous même ce mot 'génocide' qui, on ne le répètera jamais assez, est utilisé de façon abusive pour qualifier la tragédie rwandaise de 1994. Comme cela a été constamment observé à travers l'histoire, les oppresseurs utilisent des concepts et des idéologies pour légitimer l'oppression. Tant que les opprimés ne s'approprient pas la logique des oppresseurs, même enchaînés en la chair, ils restent libres en l'esprit et la liberté est toujours possible. L'oppression n'est totale et durable qu'après que les opprimés aient adopté le discours et les méthodes de l'oppresseur.

En écrivant cet exposé qui me tenait tant à cœur, je sais que je m'attire les foudres du monde 'politiquement correct' qui m'accuseront de négationnisme et/ou de révisionnisme. À l'accusation de négationnisme, je plaiderai non coupable. Aucune personne mentalement saine ne peut nier que des rwandais réputés tutsis ont été massacrés à grande échelle par les Interahamwe. Dieu sait combien j'ai décrié les massacres au Rwanda notamment de ceux réputés tutsis. En avril 1994, solidaire avec mes compatriotes réputés tutsis, j'ai manifesté dans les rues de Montréal, pour décrier les massacres qui étaient entrain d'être commis par les Interahamwe. Le fait que les Interahamwe aient massacré des rwandais incluant ceux réputés tutsis à une échelle sans précédent est indiscutable. Mais si terribles que soient les massacres commis par les Interahamwe contre leurs compatriotes, tout particulièrement ceux tutsis à leurs yeux, il reste que c'est un fait parmi d'autres faits non moins terribles. En aucune façon et à aucun prix alors, je ne peux souscrire aux concepts de 'génocide des tutsis' et/ou 'génocide des hutus' qui non seulement ne traduisent pas la réalité des faits, la totalité des faits, mais également réduisent beaucoup de mes compatriotes dont moi-même à une condition infra-humaine, les condamne pieds et poings liés à l'oppression et, pratiquement, les excluent du champ des vivants. Je combats et je combattrai toujours toute forme d'oppression. J'ai combattu l'oppression au nom de l'ethnie hutu, je combattrai l'oppression au nom de l'ethnie tutsi. À l'accusation de révisionnisme, je plaiderai coupable car, en tant qu'être humain, je suis profondément révisionniste. Après tout, le révisionnisme n'est-il pas le propre de l'être humain? Trop de mensonges, de contre-vérités, d'omissions ont été véhiculés sur la tragédie rwandaise. Que les grands de ce monde le veuille ou non, les rwandais n'arrêteront pas de chercher la vérité sur la tragédie qui les a tous frappé au cours de la décennie 1990-2000 et de remettre en question le récit partial, partiel et tordu qui en été fait.

Je suis un homme libre et, Dieu merci, je vis dans un pays de liberté.

Longueuil, le 14 avril 2004.

Guillaume Murere
249 Ménard,
Longueuil, Québec
Canada, J4L 1J6
Tel : (450) 442 3762
courriel : guillaume.murere@sympatico.ca

Post scriptum :

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