Le 12 avril 2005
Lettre ouverte N°1/2005
Objet : Réaction de la société civile rwandaise
à l'interview de
M
Marc GEDOPT, Ambassadeur de la Belgique au Rwanda
par Patrick BIGABO (The New Times), le 21 mars 2005
A Monsieur Guy VERHOFSTADT, Premier Ministre,
A Madame Anne-Marie LIZIN, Présidente du Sénat
A Monsieur Herman DE CROO, Président de la Chambre des
Représentants
A Monsieur Karel DE GUCHT, Ministre fédéral des Affaires
étrangères,
A Monsieur Armand DE DECKER, Ministre de la Coopération
au développement,
A Monsieur André FLAHAUT, Ministre de la Défense
Nationale
A Madame Joëlle MILQUET, Présidente du cdH
A Monsieur Elio Di-ROUPO, Président du PS,
A Mr Didier REYNDERS, Président du MR,
A Monsieur Louis-Michel, Commissaire à la Coopération au
développement à l'U.E,
A
Monsieur Jean-Claude VAN CAUWENBERGHE, Ministre-Président wallon
Pour la Société civile rwandaise en Belgique
(sé)
Albert RUKERANTARE
Porte parole
Tél. 0032 2 428 80 29
e-mail : ntare2@yahoo.fr
Réaction de la Société civile rwandaise en Belgique
Un des objectifs
de la société civile rwandaise, est d'informer d'une manière objective, la
Communauté internationale sur les événements dramatiques qui ravagent la région des Grands Lacs africains en général et le
Rwanda en particulier.
En effet, il n'y
a que la vérité sur les violations des droits fondamentaux et sur des graves
crimes commis dans cette région qui permettra de rendre justice à toutes les
victimes en vue de ramener la paix et favoriser la réconciliation entre les
citoyens et entre les différentes communautés de la région.
Dans cette perspective, l'interview donné le 25 mars 2005 par M Marc
GEDOPT, Ambassadeur de la Belgique au Rwanda nous interpelle, car ses
déclarations relèvent d'une grande ignorance de la réalité rwandaise ou de la
complicité dans les graves violations des droits de l'homme au Rwanda et dans
la Région des Grands Lacs africains, par le régime de Kigali.
Les membres de la société civile rwandaise qui suivent de près les
conditions de vie des populations de cette région déplorent la légèreté des
propos de M GEDOPT, si on tient compte du fait que le Gouvernement belge qu'il
représente a un grand rôle à jouer dans cette région et se base sur les
rapports de l'Ambassadeur pour prendre position sur les situations politiques,
sociales et économiques au Rwanda.
Nous relevons ci-après certains de ses propos qui
suscitent notre inquiétude:
-
La commémoration du génocide
La Belgique "condamne
toute forme de génocide d'où qu'il vienne….".
Nous condamnons aussi
fermement tous ces massacres d'africains et les coupables doivent être jugés et
sanctionnés d'une manière exemplaire
Comme le souligne
l'Ambassadeur, " la Belgique a donné beaucoup de moyens financiers et
logistiques pour les commémorations et pour la construction des mémoriaux du
génocide des Tutsi". Cependant, des milliers de Hutu tués dans ce
drame n'ont pas droit au deuil et à la commémoration. De même sont occultés de
graves crimes de guerre et de crimes contre l'humanité commis par les membres
du FPR.
Selon les estimations
concordantes plus de 3 000 000 millions de Hutu ont été victimes du FPR, et
sont discriminés dans cette pratique commémorative. Cette pratique génère une
accumulation des frustrations et de révolte silencieuse chez beaucoup de
Rwandais.
La récente Commission
parlementaire sur l'idéologie du génocide instituée par le FPR vient de relever
dans plusieurs régions du pays cet état de révolte (p.42, 43 du rapport de
cette commision).
- Les
Tribunaux Gacaca
L'Ambassadeur affirme
que la Belgique a soutenu le processus de Gacaca en formant les juges, en
donnant des vélos….. Pour lui, le Gacaca va accélérer la réconciliation
des Rwandais.
Pourtant, le Pr Peter
UVIN, consultant pour la coopération belge, initialement défenseur du Gacaca,
va jusqu'à "exiger le gel immédiat de tout soutien international au
processus du Gacaca". Il relève notamment le "climat
d'intimidation dans le procès qui empêche toute recherche de la vérité…".
Sans oublier que les DMI dont on connaît la force d'intimidation sont toujours
présents dans les jugements de Gacaca.
Les témoignages des
juges Gacaca rescapés tutsi actuellement en exil affirment que certains parmi ces
juges sont membres du syndicat de délateurs célèbres au Rwanda pour leur
fabrication de faux témoignages. D'autres juges sont recrutés parmi les anciens
réfugiés rentrés au pays après juillet 1994 et qui n'étaient donc pas présents
au moment des faits.
Les témoins parmi les
"intègres" se demandent comment ces juges sponsorisés par des
autorités politiques et militaires, et élus sous leur pression, peuvent jouer
correctement le rôle de juges intègres?
Au niveau de la formation
Ces juges intègres sans
formation de base n'ont reçu qu'une formation sommaire de six jours dont le
contenu est essentiellement centré sur l'idéologie du FPR.
Au niveau des enquêtes de Gacaca
Seuls les Hutu sont
visés globalement et souvent arrêtés arbitrairement. Les membres du FPR qui ont
commis des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre ne sont pas
poursuivis, ils sont plutôt promus aux hautes fonctions.
La liste des faits
prouvant que les jugements Gacaca perdent continuellement la crédibilité est
longue du fait que cette Institution est devenue un instrument de répression et
de discrimination ethniques. Même la Commission parlementaire rwandaise sur
l'idéologie génocidaire lui reproche "son caractère partial et
unilatéral".
Le rapport 2004
d'Amnesty international mentionne "le mécontentement de la population
né de ce que les atteintes aux droits humains imputables aux membres de
l'ancien groupe armé d'opposition FPR étaient exclues de leur compétence"
Selon les estimations
officielles, les enquêtes de Gacaca visent 761 448 personnes soit environ 10%
de la population totale, alors que Gacaca concernait principalement les 130 000
prisonniers depuis 1994, afin d'accélérer les jugements et désengorger les
prisons.
Le climat actuel de
Gacaca a généré un nouveau mouvement d'exode des Rwandais vers l'étranger, la
dynamique de réconciliation dans la politique actuelle du gouvernement est très
loin de voir le jour.
Au vu de ces quelques
exemples, on peut se demander sur quels faits se base l'Ambassadeur pour affirmer
que "Gacaca va accélérer la réconciliation des Rwandais"?
-
Les
"Interahamwes" en RDC
Condamnés globalement
comme génocidaires, ils ont demandé en vain le dialogue avec les autorités
rwandaises. La plupart d'entre eux avaient moins de 10 ans en 1994.
Pour l'Ambassadeur, la
pression militaire contre ces forces génocidaires se trouvant au Rwanda.
Cette
proposition n'est pas sans rappeler le rapatriement forcé et les bombardements des
camps des réfugiés de l'ex-Zaïre en 1996 avec les conséquences dramatiques que
l'on sait dont témoigne le film de Hubert SAUPER (Kisangani diary, loin du
Rwanda).
Comme le dit si bien
l'Ambassadeur, il n'y a pas de démocratie sans le Respect des droits de l'homme
et la liberté de presse. Pour lui, il y a eu des progrès après les
élections de 2003. Cependant, le Rapport de la Commission de l'UE sur les
élections a souligné plusieurs irrégularités et fraudes. Le Rapport 2004
d'Amnesty international relate aussi qu'"un certain nombre de
journalistes et de défenseurs des droits humains ont été interrogés par la
police, placés en détention ou certains contraints à l'exil". De même,
les partis politiques d'opposition ont été muselés, les organisations locales
oeuvrant pour le développement et les organisations de défense de droits
humains ont été dissoutes, les organisations internationales menacées….
Les membres de la société civile rwandaise en Belgique, recommandent à M
GEDOPT d'être plus attentif aux réalités politiques, économiques et sociales au
Rwanda, en vue d'en rendre compte en toute objectivité.
Il faudrait dès lors:
-
Mettre
le Gacaca au service d'une justice équitable réconciliatrice. ;
-
Faire
pression sur le gouvernement rwandais, pour qu'il respecte les droits de
l'homme, seule condition indispensable pour le retour volontaire des réfugiés;
-
Conditionner
la coopération bilatérale et internationale au respect effectif des droits de
l'homme, et veuille à ce que la population surtout rurale (94%) en soit le
grand bénéficiaire.
-
Briser
l'impunité dont jouit le régime de Kigali qui opprime la population, en donnant
suite aux plaintes à l'encontre des membres du FPR, qui ont commis des crimes
au Rwanda et en RCD.
Pour la Société civile rwandaise en Belgique
(sé)
Albert RUKERANTARE
Porte parole
Tél. 0032 2 428 80 29
e-mail : ntare2@yahoo.fr