Message de solidarité et de soutien à l'Eglise catholique et aux populations des provinces occupées de la République démocratique du Congo


Province ecclésiastique de Lubumbashi
Lubumbashi, RD Congo
11.03.00


Loin de vous relacher: espérer (He,6,11 12)

Préambule

Réunis à Lubumbashi en Assemblée provinciale statutaire du 6 au 11 mars 2000, nous, archevêque et évêques de la Province ecclésiastique de Lubumbashi, exprimons à vous, Eglise catholique des provinces occupées, à vos pasteurs et aux populations desdites provinces, notre solidarité dans les épreuves que vous endurez depuis le début de l'agression dont notre pays est victime. C'est avec un coeur accablé de peine que nous apprenons toutes les atrocités et humiliations que les agresseurs de notre pays vous infligent: massacres des innocents, déportations, arrestations arbitraires, tortures, enterrement de femmes vivantes, dénigrements de toutes sortes et très récemment, la relégation à Butembo de notre frère dans l'épiscopat Monseigneur Emmanuel Kataliko, archevêque de Bukavu. Tout cela nous déconcerte, nous indigne et ne nous laisse pas indifférents.

Unis dans la souffrance

1. Malgré la distance qui nous sépare, nous voulons vous assurer que nous sommes de coeur avec vous dans toutes ces peines. Rappelez-vous cette parole de l'apôtre des Gentils: *Un membre souffre-t-il? Tous les membres souffrent avec lui+ (1 Co. 12,26). Ainsi donc, frères et soeurs, votre souffrance est également la nôtre. Unis à vous dans la foi en Jésus-Christ notre Seigneur, mort et ressuscité pour libérer l'humanité du joug du péché, nous vous adjurons de rester courageux dans les épreuves du temps présent. Quelle que soit l'atrocité de ces épreuves, le soleil de la paix se lèvera un jour en République démocratique du Congo. Car le maître de l'histoire, ce n'est pas l'homme, surtout pas l'homme orgueilleux et pétri de violence qui tue et vole sans honte ni regret, mais c'est le Dieu de l'impossible.

Résistance pacifique et non-violence

2. Nous avons appris que vous opposez une résistance pacifique et non violente aux ennemis de la paix qui vous tiennent en otages. De même que vous en avez assez de l'occupation de notre pays par les étrangers, ainsi nous souffrons d'être séparés de vous tout en vivant dans un même pays. Comme un seul homme, vous vous êtes levés pour mettre fin à l'humiliation qui frappe notre pays. Votre geste est noble et se situe dans la droite ligne de la légitime défense. Dans la foi, nous vous manifestons notre soutien et notre solidarité. *En cas de chute, l'un relève l'autre+ (Qo,4,9). Dans la non-violence évangélique, poursuivez votre combat *jusqu'à ce que Yahvé ait donné le repos à vos frères comme à vous-mêmes+ (Dt 3,20). Votre lutte est une lutte dans la foi pour la dignité des nôtres. Nous ne pouvons que l'encourager et la soutenir dans la prière.

A Monseigneur Emmanuel Kataliko

3. A vous, Monseigneur Emmanuel Kataliko, notre frères dans l'épiscopat et victime de l'éloignement commandité par les ennemis de la vérité qui se complaisent dans la violence et la violation des droits humains, nous exprimons notre profonde compassion. La mesure dont vous êtes injustement frappé témoigne de votre combat acharné pour la vérité d'un Dieu qui répugne à la violence, l'expropriation, l'humiliation des humains, le vol et le viol. Comme dit un proverbe, *On ne jette des pierres que sur un arbre qui porte des fruits+. Si vous êtes la cible des agresseurs de notre pays, c'est parce qu'à l'instar de notre regretté frère Monseigneur Munzihirwa, d'heureuse mémoire, vos actions prophétiques dérangent et bousculent les consciences de ceux qui assiègent les populations de l'Est. Que pouvons-nous vous dire sinon cette parole de Jésus de Nazareth notre Seigneur: *Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu'on vous persécutera, et qu'on dira faussement contre vous toute sorte d'infamie à cause de moi... c'est bien ainsi qu'on a persécuté les prophètes, vos devanciers+ (Mt 5,11-12). Vous luttez pour la justice qui s'enracine en Dieu. Sachez que, comme une semence enfouie dans le sol, votre lutte portera des fruits en abondance.

A Nosseigneurs Dominique Kimpinde et Nestor Ngoy

4. A nos frères dans l'épiscopat Nosseigneurs les évêques Dominique Kimpinde et Nestor Ngoy, respectivement évêques de Kalemie-Kirungu et Manono, sachez que nous ne vous abandonnons pas. Vos souffrances et peines sont les nôtres. Vous vous êtes faits faibles avec les faibles, humiliés avec les humiliés. Dans la prière, nous vous manifestons notre solidarité épiscopale, *Tenez bon dans la foi+ (2 Chr 15,7). Unies aux vôtres, nos prières et celles du peuple de Dieu du Katanga vous accompagnent sur le chemin du Calvaire. Redoublez d'efforts pour réconforter vos frères et soeurs dans la foi. L'espérance chrétienne nous porte à croire qu'un jour, vous serez libres pour vaquer à vos occupations apostoliques, conformément à la charge que l'Eglise vous a confiée. De même que l'espoir fait vivre, ainsi l'espérance ne trompe pas. Notre Assemblée épiscopale vous porte dans son coeur et dans ses prières. Votre absence aux présentes assises statutaires nous peine. Mais, quelle que soit l'atrocité de votre tragédie, un jour viendra où nous nous retrouverons tous ensemble pour accomplir notre tâche auprès du peuple que Dieu a confié à notre sollicitude pastorale. Loin de vous décourager, que cette tragédie vous affermisse dans la foi en notre Seigneur, mort et ressuscité pour le genre humain. Transformez votre souffrance et cette du peuple des territoires occupés en ferment de résistance jusqu'à la libération totale de notre pays.

Aux populations des provinces occupées

5. Aux populations des territoires occupés, il nous plaît de manifester notre soutien et notre profonde admiration pour votre ténacité. Le Congo est une terre que Dieu nous a gracieusement attribuée. Nos ancêtres nous l'ont léguée. Vous ne pouvez pas abandonner cette magnifique terre pour n'importe quel motif. C'est pourquoi nous admirons votre courage et votre détermination à vouloir gérer à tout prix cet héritage précieux. Malgré les velléités malveillantes de certains étrangers visant à cautionner la balkanisation de notre beau pays, et malgré l'intimidation des forces négatives, vous vous êtes montrées dignes dans la défense de l'intégrité territoriale de la République démocratique du Congo en opposant une résistance aux agresseurs. Vos actions honorent la mémoire et la fierté du peuple congolais et méritent des encouragements que l'épiscopat de la Province ecclésiastique de Lubumbashi tient ici à vous exprimer avec respect. Combattez pour la justice. Avec le psalmiste, nous vous disons: allez, chevauchez pour la cause de la vérité, de la piété et de la justice (11, ). D'innombrables souffrances vous frappent au nom de ce combat pour la justice. Ne cédez pas à l'abandon de la lutte que vous menez, parce que vous ne la menez pas seules, mais avec Celui qui est l'auteur de la justice.

Les populations des territoires sous contrôle gouvernemental vous soutiennent à travers le jeûne, la prière, les cultes oecuméniques et les marches pour la paix. Soyez assurées que vous n'êtes pas seules sur le chemin de la quête de la libération. Le peuple congolais et l'Eglise catholique vous accompagnent. L'Assemblée épiscopale de la Province ecclésiastique de Lubumbashi vous garantit que vos soucis sont les siens. Tenez bon et allez de l'avant, vos souffrances ne sont pas une fatalité vouée à rester éternelle. Elles prendront fin un jour. Telle est notre espérance.

A l'Etat congolais

6. A l'Etat congolais, nous adressons nos sincères encouragements pour la défense de l'intégrité de notre territoire national et la recherche d'une paix durable par la voie du dialogue. La violence, on le sait, engendre la violence. Il est impérieux que l'Accord de Lusaka soit scrupuleusement respecté. Nous appuyons toutes les initiatives de paix auxquelles notre gouvernement adhère. Nous les encourageons et les plaçons entre les mains du Seigneur. Recherchez toujours le bien de notre peuple. C'est là une mission noble qui doit être la vôtre.

A l'opposition armée

7. Aux frères de l'opposition armée, nous adressons un message de réconciliation. Il est temps de mettre fin à cette guerre qui tue vos propres frères et ne vous honore point. La population congolaise ne veut pas de la guerre. Elle l'a manifesté plusieurs fois et de plusieurs manières depuis le début de l'agression. Soyez respectueux de sa volonté. Le sang des innocents n'a que trop coulé. Il crie vengeance contre vous (Ps 9,13). Avant qu'il ne soit trop tard, nous vous invitons à abandonner définitivement la logique de la guerre. Elle n'apporte que malheurs et désolation. Aussi somme-nous convaincus que le dialogue et la négociation sont les seuls moyens pour résoudre les problèmes entre humains. C'est pourquoi nous vous exhortons à revenir à la raison pour que la paix revienne dans notre pays. Cessez la guerre!

Nous voudrions vous exprimer notre profonde indignation vis-à-vis de la manipulation dont vous êtes victimes de la part des étrangers qui convoitent nos richesses naturelles. Ils vous utilisent et vous dressent contre vos propres frères et soeurs. En vérité, ils se servent de vous pour assouvir leurs ambitions et propensions démesurées. Voyez comme ils pillent les richesses du Congo et violent les droits du peuple congolais sans vergogne. Leurs exactions en territoire congolais ne vous honorent point. Comme l'enfant prodigue de la Bible (11-32), ayez le courage de revenir au toit paternel. Vos frères et soeurs congolais sont prêts à vous pardonner. Ne vous laissez pas leurrer continuellement sous prétexte d'on ne sait quel genre de libération qui contraste, hélas, avec les principes élémentaires des droits des peuples. Vos alliés d'aujourd'hui seront vos ennemis de demain, s'ils ne le sont pas déjà. Pour preuve, ils se battent sur notre territoire sans que vous ayez un mot à dire. C'est une humiliation dont vous porterez toujours le poids sur la conscience. Il est temps que vous vous ressaisissiez. Abandonnez vos illusions. Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Déposez les armes et aspirez à la paix. L'avenir de notre pays en dépend.

A la communauté internationale

8. A la communauté internationale: l'ONU, l'OUA, l'Union européenne, les grandes puissances du monde entier, etc., nous manifestons notre profonde déception. Vous avez établi des lois pour sécuriser les populations à travers le monde, mais nous sommes surpris et peinés de voir que ces lois, vous ne les faites pas observer dans le cas de la RDC. Votre silence nous déconcerte. Nous ne sommes pas loin de penser à une certaine complicité de votre part face au problème congolais. L'empressement avec lequel vous intervenez ailleurs, comme au Kosovo et au Timor, est en contradiction flagrante avec votre attitude vis-à-vis des Congolais agressés injustement. Cessez de pratiquer la politique de deux poids, deux mesures. Mettez-vous à la place des Congolais qui souffrent atrocement et comprenez que leur lutte est noble. En tout cas, votre complaisance vis-à-vis des violations massives des droits humains en territoire congolais sous contrôle d'une pseudo-rébellion nous afflige.

Au lieu de préconiser des solutions coûteuses au problème congolais, usez de votre influence pour exiger le retrait immédiat des troupes d'occupation qui tuent notre peuple sans pitié et violent quotidiennement les droits humains les plus élémentaires. Cessez de tourner autour du pot et oeuvrez activement au retrait immédiat des agresseurs de notre pays. Arrêtez votre hypocrisie et sortez de votre torpeur pour vous engager effectivement pour la paix et la justice. Aussi voudrions-nous vous dire que le destin d'un peuple ne s'impose pas de l'extérieur. Il est une réalité endogène qui s'arrime aux aspirations du peuple. Vous prônez la démocratie chez vous, mais certains d'entre vous soutiennent des initiatives de nature à la saboter en République démocratique du Congo. Encore une fois, nous vous prions de prendre en considération les aspirations du peuple congolais, qui refuse la guerre et privilégie la voie du dialogue entre Congolais pour résoudre les problèmes qui sont les leurs. Nous faisons appel à vos sentiments humanitaires pour aider les Congolais à bâtir un Etat de droit et uni. Faites vous violence pour ne pas promouvoir que vos intérêts économiques et hégémoniques. La vie des Congolais compte plus que vos profits économiques.

Conclusion: tous unis pour la paix

9. La souffrance qu'endure le peuple congolais nous interpelle tous, nationaux, étrangers, gouvernants, gouvernés, ainsi que décideurs internationaux. Ce peuple aspire ardemment à la paix, à l'unité, au bien-être, à la démocratie. Tant qu'il sera abandonné à la violence, la conscience de l'humanité ne sera jamais tranquille. Ainsi est-il impérieux que des solutions durables soient trouvées au problème de la région des Grands Lacs à travers le dialogue et la non-violence. Dans cette perspective, les populations congolaises qui s'opposent pacifiquement avec courage à l'occupation de notre pays méritent d'être encouragées et soutenues. Leurs efforts expriment les aspirations profondes de tout le peuple congolais. Dans la foi et la prière, nous leur témoignons notre compassion, tout en demandant que soit mis fin à leurs souffrances. Que Dieu Tout Puissant protège et bénisse la République démocratique du Congo et sa population.

(signatures:)

Mgr Floribert Songasonga, archevêque de Lubumbashi;
Mgr Jérôme Nday, évêque de Kongolo;
Mgr Elie Amsini, évêque de Sankania-Kipushi;
Mgr Jean-Anatole Kalala, évêque de Kamina;
Mgr Jean-Pierre Tafunga, évêque de Kitwa-Kasenga;
Mgr Damien Likatenu, administrateur diocésain de Kolwezi;
Mgr Denis Moto, vicaire général de Lubumbashi.