28 Janvier et 25 Septembre: Origine de la Démocratie et de la République au Rwanda


Emmanuel Nduwayezu
28.01.02


Les relations politiques divisent toute société en gouvernants et gouvernés; et dans le Rwanda précoloniale nyiginya (lire Jan Vansina, Le Rwanda ancien. Le royaume nyiginya. Karthala, 2001) la stratification sociale définissait des supérieurs et des inférieurs (conformément aux mythes de légitimation de la domination de la dynastie "nyiginya"). Sauf rares exceptions, tous les gouvernants rwandais appartenaient à la caste des "tutsi" jusque au début des années 1950 mais tous les "tutsi" n'étaient pas des gouvernants. Voir à ce propos la mise au point au sujet du contenu de la Note sur l'aspect social du problème racial indigène au Rwanda du 24 mars 1957, document appelé dans la suite Manifeste des Bahutu (quelques pages à voir dans Rwanda, un peuple avec une histoire, 1997 de MC OVERDULVE; mais aussi dans Rwanda Politique, 1962 de F NKUNDABAGENZI pp. 19-20); cette mise au point a été commenté dans la lettre du Vicaire apostolique de Nyundo, Monseigneur Aloys Bigirumwami, datée du 5 septembre 1958 et ayant pour titre Problèmes ethniques et sociaux au Rwanda. Et comme pour légitimer l'existence des injustices dénoncées comme étant normales, les dignitaires de la Cour du mwami ont fait une déclaration datée du 17 mai 1958 sous le titre de Voici le détail historique du règne des Banyiginya au Rwanda, connu sous le nom de Ecrits des "Bagaragu bakuru b'i bwami", en réaction aux revendications du Rubanda rugufi (hutu) contenu dans le Manifeste des Bahutu.

Les tutsi non gouvernants (généralement d'anciennes familles déchues) étaient néanmoins capables de convertir en pouvoir le prestige que leur donnait leur statut élevé, grâce surtout à l'ubuhake. Ce système de clientèle rendait donc possible la domination sociale de la caste tutsi en général et une domination politique d'une faction de cette caste dite nyiginya avec son idéologie de la royauté, inganji kalinga.

La Révolution rwandaise (1954-1961) est un ensemble de mouvements politiques et sociaux ayant eu pour acteur tout le peuple rwandais et qui visaient l'instauration d'un régime démocratique et juste au Rwanda (conformément aux doléances contenus dans le qui a été appelé Manifeste des Bahutu: plus d'équité, de justice sociale, de participation au pouvoir pour le menu peuple, les bahutu dans le sens qu'ont utilisé les Bagaragu bakuru b'I bwami en réaction à ce document). Entre autres événements,

- Le décret royale du 01 avril 1954 par lequel le système d'ubuhake est supprimé par le mwami Mutara III Rudahigwa.

- Contestation des conservateurs traditionalistes de la cour et premiers départ des ultras conservateurs; ce qui va entraîner la réaction des élites du menu peuple, rubanda rugufi.

- La Note sur l'aspect social du problème racial indigène au Rwanda du 24 mars 1957, document appelé dans la suite Manifeste des Bahutu.

- La lettre du Vicaire apostolique de Nyundo, Monseigneur Aloys Bigirumwami (tutsi) datée du 5 septembre 1958 et ayant pour titre Problèmes ethniques et sociaux au Rwanda, qui est une sorte de mise au point quant à la réalité des concepts de hutu et tutsi et les inégalités décrites dans le Manifeste.

- Explication et prise de position de l'oligarchie "tutsi" nyiginya à ce sujet avec la réaction des dignitaires de la Cour du mwami datée du 17 mai 1958 sous le titre de Voici le détail historique du règne des Banyiginya au Rwanda, connu sous le nom de Ecrits des "Bagaragu bakuru b'i bwami" (explications et prise de position qui repose sur les mythes d'origine et de légitimation de la dynastie nyiginya, mythes dont l'idéologies raciste et inégalitaire est véhiculé jusqu'à nos jours véhiculée par les divers dictons de la sagesse populaire en Kinyarwanda).

- La Lettre Pastorale de Monseigneur Perraudin, Vicaire Apostorique de Kabgayi, pour le Carême de 1959, daté du 11 février 1959 et qui appelle les chrétiens catholiques du Rwanda à avoir plus de charité "SUPER OMNIA CARITAS" parce que c'était l'année baptisée de la charité. C'est une prise de position de l'église catholique pour plus d'équité et de justice sociale dans cette lutte pour le partage du "patrimoine" commun des banyarwanda.

- Décès inopiné (élimination par les ultra monarchistes en raison des réformes "révolutionnaires" alors cours depuis 1952?) du mwami Mutara III Rudahigwa (le 25 juillet 1959) et le coup de force de Mwima (28 juillet) par lequel Kigeli V NDAHINDURWA est intronisé "manu militari" (Umwami w'umutsindirano = roi imposé, Ndahindurwa?!, quel était son véritable nom?) et frustration du prince Rwigemera Etienne (véritable prince héritier?).

- Le 1er novembre 1959, le sous chef (de la chefferie de Ndiza) Dominique Mbonyumutwa, un des grands leaders (élevé au rang de sous-chef par la volonté de la tutelle dans le cadre du plan décennal 1950-1960) de la masse populaire hutu fut agressé par une bande d'une douzaine de jeune milicien Ingangurarugo - abashyirahamwe de l'UNAR (Union Nationale Rwandaise, parti du Roi) au sortir de la messe à Byimana au centre du pays près de Kabgayi. Cette agression survenue dans un moment d'extrême tension, fut ressenti comme le signal d'un plan d'attaque contre tous les leaders du menu peuple, rubanda rugufi, (d'autres leaders ayant déjà été attaqué dans la région de Butare plus au sud, les Aprosomistes): le Secyugu, Polepole,.... Les affrontements dans ce qui fut appelé le muyaga du Rwanda (le mwami Kigeli V ayant dirigé en personne la seule et unique réunion qui a été organisée et dirigée par l'autorité suprême du Rwanda les 7 et 8 novembre 1959 et où furent décidé la chasse aux élites, "injijuke z'abaporosoma", ce qui décida la tutelle à protéger ces "persécutés" par les tout-puissants aristocrates de l'oligarchie détenteurs du pouvoir) qui en découlèrent sont matés le 15 novembre 1959 (Voir l'ouvrage de Nkundabagenzi F., Rwanda Politique, 1958-1960, de 1961; ainsi que le document Rwanda. Le problème des réfugiés sinistrés après les troubles de 1959-1960, publié à Bujumbura en 1960 par Le Service de l'Information du Ruanda-Urundi;....).; ou dans Harroy JP, Rwanda. De la Féodalité à la démocratie, 1955-1962, Bruxelles 1984, pp 305-308 .....

- Le mwami accepta de poursuivre les réformes administratives (lors du coup de force de Mwima, la tutelle avait accepté le candidat au trône Ndahindurwa comme nouveau roi avec la condition qu'il devait être un roi constitutionnel) avec les élections communales de juin 1960 que perdirent l'UNAR. Le jeune nouveau mwami Kigeri V partit en juillet 1960 en périple pour négocier une éventuelle réorganisation des élections communales, ce que la Belgique n'accepta pas. Devant l'"absentisme" prolongé de Kigeri V du Rwanda (de juillet à Octobre 1960), la tutelle décida la mise en place d'un gouvernement provisoire le 26 octobre 1960 (où se retrouvaient les membres de tous les partis qui avaient participé aux élections communales).

- Lors de l'entrée en fonction des élus locaux de juin-juillet 1960 (tous ayant été rassemblé pour la circonstance à Gitarama), ces Bourgmestres et Conseillers communaux adoptent une décision qui allait entraîner des changements substantiels: proclamation de la République le 28 janvier 1961 ou le fameux "Coup d'état de Gitarama" (les élus du peuple ont décidé du changement du type d'institution, d'où la célébration de la fête de la démocratie) et contestation des monarchistes qui décident de se constituer en force de résistance contre ce que ces anti-démocratiques considéraient comme push, avec la création des Ingangurarugo ziYEmeje kuba ingeNZI en abrégé INYENZI avec mars 1961: c'est le début de ce que José Kagabo (l'un des chefs de file de l'obscurantisme séculaire nyiginya "modernisé") et Th Karabayinga qualifie de "période épique des Inyenzi", le calvaire de millions de rwandais cfr Politique de la haine, 1995 sous la dir de Cl Vidal; qui enregistra une quarantaine d'attaques jusqu'en 1967). Cette volonté de reprise du pouvoir décida le Mwami Kigeri V et sa famille propriétaire de l'espace rwandais à en référer à l'ONU (c'est l'époque du "Loni iriyo di !, il n'y a pas que les Belges l'ONU est aussi là" pour les contemporains de cette époque) Les plaintes des tenants de la monarchie décidèrent l'ONU à organiser le 25 septembre 1961 un référendum (Kamarampaka) pour départager définitivement ces derniers et des tenants de la République (organisé et supervisé par les Nations Unies). Ce référendum ayant été précédé par l'amnistie général de juin 1961 à tous ceux qui étaient poursuivis pour leurs participation dans les "événements de novembre 1959"

La date du 25 septembre 1961 marque la fin de la monarchie et de la monarchie féodale tutsi nyiginya rwandaise, consacrée par l'ordonnance législative n° 02/322 du 01 octobre 1961 par laquelle "l'institution du mwami est abolie au Rwanda", et l'ordonnance n°02/326 du 09 octobre 1961 par lequel le Rwanda devenait une République cfr in J.P. HARROY, Rwanda. De la Féodalité à la démocratie, 1955-1962. Bruxelles 1984, pp 477-481. Cette période correspond au grand mouvement de nombreux départs volontaires (et un de mes frères a accompagné celui qui été le patron - shebuja- de notre père) des tenants de la monarchie (environs 150.000 sur environs 200.000 de l'époque) qui se sont fait accompagnés par leur bagaragu pour la traversée de la frontière, parce que ne pouvant vivre dans un pays gouverné par leurs anciens esclaves -abaja-, les hutu.

Bilan des violences de novembre 1959

Un bilan de la période de novembre a été fait dans l'ouvrage La Toussaint rwandaise et sa répression, Bruxelles Académie royale des Sciences d'Outre - Mer, 181 pp. de HUBERT J.P. (1965). Et selon cet ouvrage, au cours de la semaine du 3 au 11 novembre 1959, le Rwanda fut le théâtre des premiers violents affrontements entre "hutu" et monarchistes "tutsi", 1er acte d'un processus révolutionnaire au terme duquel, de monarchie féodale, le pays devint une République. Devant l'ampleur des troubles (assassinats et meurtres, arrestations arbitraires, coups, dévastations et pillages, port d'armes), la tutelle belge déclara l'état d'exception le 11 novembre et le jour suivant, instaura le régime militaire qui devait durer jusqu'au 15 janvier 1960. Entre novembre 1959 et le 31 mai 1961 (date d'une ordonnance législative sur l'amnistie voulue par les Nations Unies), 2010 personnes furent poursuivies dont 1278 hutu (63,9%) 478 tutsi (23,8% et tous des responsables!) et 65 twa (3,2%); l'appartenance "ethnique" de 182 personnes (9%) est inconnue; swahili, 1 congolais, 1 portugais, et 1 belge. Au cours de cette même période, 49 personnes trouvèrent la mort dans des actions imputables aux tutsi, et 25 dans des actions imputables aux hutu. Si on peut comprendre que ce bilan n'est que superficiel, compte tenu de difficultés de communication pour faciliter une enquête exhaustive qui aurait été indispensable, il est néanmoins incompréhensible qu'actuellement les institutions de justice et de défense de droit de l'Homme se laisse berner pendant si longtemps dans un floue quant aux effectifs des victimes du génocide de 1994 au Rwanda, ce pays qui disposait d'un système statistique assez performant et une structure administrative (avant son brouillage par le pouvoir en place avec la restauration des anciennes régions historiques, imisozi) permettant de disposer d'un registre d'état civil fiable.

Ce renversement de la situation socio-politique constitue bel et bien une Révolution sociale qui devrait être consolidée et parachevée par une révolution culturelle afin que le clientélisme et la fourberie soient à jamais bannie comme valeurs rwandaise positive, ce cheval de batail des inkotanyi de Kigeri V Ndahindurwa.

Les élites rwandaises, plutôt que de spéculer dans un nomadisme politique pour d'éventuel postes juteux à obtenir dans les futures gouvernements, sans chercher à comprendre le cadre des connaissances scientifiques et événementielles (depuis les années 1950) qui constituent l'ossature de la problématique rwandaise (avec pour catalyseur et réactif Kigeri V et sa famille d'anciens notables du système féodo -monarchique), devraient sortir des tendances divisionnistes pour mener une lutte concertée pour une formulation de solutions viables et durables pour un peuple réconcilié dans un état Démocratique (droit, justice, équité, libertés). Les approches de solution simplistes et ainsi obscurantistes ne légitiment que la restauration d'un ex-roi et sa clique d'irréductibles (intagondwa) malgré le verdict des urnes avec référendum du 25 septembre 1961 organisé et supervisé par les Nations Unies. Le neveu de l'ex mwami Kigeri V, Kagame, pour qui le référendum auquel il croit est la kalachnikov n'est que le chef militaire des Ingangurarugo ziyemeje gukotana, ces ex Inyenzi des années 1961- 1967 devenu Inkotanyi de Kigeri V depuis la disparition de Fred Rwigema début octobre 1990). La suppression des symboles de la République Rwandaise (symboles ayant remplacé kalinga avec ses odieuses garnitures) n'est qu'une preuve parmi tant d'autres de la reconquista nyiginya en cours.

Que les démocrates du monde se mobilisent pour bannir à jamais l'asservissement d'un peuple actuellement quadrillé par la "gestapo" mis en place au Rwanda par Kagame sous le nom des "local defense security forces" qui a contraint les populations à l'intérieur du Rwanda à la résignation et/ une résistance silencieuse qui éclatera un jour pour se libérer du joug inkotanyi et recouvrer sa démocratie chèrement acquise.