Lettre ouverte au Secrétaire général des Nations Unies sur l'assassinat du président rwandais, Juvénal Habyarimana


Congrès rwandais du Canada
Montréal
03.04.00


Monsieur Kofi Annan
Secrétaire général
Organisation des Nations Unies
New York, NY 10017
USA

Monsieur le Secrétaire général,

Les révélations parues ces dernières semaines dans la presse internationale, notamment dans le quotidien canadien «National Post» laissent perplexe quant au rôle joué par l'ONU dans le dossier rwandais. Coup sur coup, on apprend que, non seulement le Tribunal pénal international sur le Rwanda (TPIR) hésite à traduire en justice certains officiels rwandais sur lesquels pèsent de très fortes présomptions de crimes commis pendant le génocide de 1994 et après, mais encore que le Secrétariat général est en possession, depuis août 1997, d'un rapport accablant sur le rôle du général Paul Kagame dans l'assassinat du président rwandais, Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Faut-il vous rappeler, Monsieur le Secrétaire général, que cet attentat ignominieux qui coûta aussi la vie au président burundais, Cyprien Ntaryamira ainsi qu'à plusieurs hauts responsables rwandais et burundais et aux membres de l'équipage, est considéré comme l'élément déclencheur des tristes événements qui culminèrent en génocide? Cet attentat étant indéniablement un des facteurs qui ont déclenché le massacre de plus d'un million de Rwandais, nous ne pouvons pas comprendre par quel tour d'esprit le TPIR peut décider de l'exclure de son champ d'action (janvier-décembre 1994).

Ce n'est pas la première fois que l'ONU et ses institutions spécialisées font preuve de ce qui est en train de devenir maintenant une norme, c'est-à-dire une attitude complaisante vis-à-vis du gouvernement actuellement au pouvoir à Kigali. Nous tenons à souligner avec force qu'il y a des Rwandais -et ils sont nombreux- qui considèrent que cette attitude biaisée est très préjudiciable aux intérêts du peuple rwandais dans son ensemble.

- En septembre 1994, vous avez décidé, sous prétexte de ne pas embarrasser le jeune et fragile gouvernement qui venait de s'installer au pouvoir de mettre sous embargo le rapport Gersony. Les crimes dénoncés dans ce rapport ont été corroborés par d'autres enquêtes et se sont étendus sur d'autres régions du pays en 1995 et 1997.

- En 1995, l'Armée patriotique rwandaise n'a pas hésité de diriger ses canons sur un camp de personnes déplacées à Kibeho. Des milliers de personnes furent massacres sous les yeux de la MINUAR. L'ONU monta encore au créneau pour mettre sur pied une «commission internationale d'enquête» dont le résultat a été de blanchir le régime de Kigali, toujours sous le fallacieux prétexte de ne pas ternir encore davantage l'image de ce dernier.

- En 1996-1997, c'est la tragique épopée des réfugiés rwandais dans l'Est de l'ex-Zaïre. Selon plusieurs rapports dignes de foi publiés par des organisations non gouvernementales crédibles, il ne fait plus aucun doute aujourd'hui, que le massacre des centaines de milliers de réfugiés rwandais dans l'Est du Congo (ex-Zaïre) est l'œuvre des militaires de l'Armée patriotique rwandaise, dirigée par Paul Kagame. Le Conseil de sécurité a été obligé de reconnaître ces faits mais n'a pas eu le courage politique de les désigner pour ce qu'ils sont: des crimes de génocide. Bien au contraire, dans ce qu'il faut considérer comme le summum de la complaisance et de l'ironie noire, il prit la mémorable décision de demander aux gouvernements responsables de ces crimes, en l'occurrence les gouvernements rwandais et congolais de prendre des mesures pour poursuivre en justice les personnes coupables de ces méfaits: autant demander à un bourreau de choisir lui-même son propre châtiment!

Monsieur le Secrétaire général,

Il nous revient de rappeler cette vérité: à force de répétitions, la complaisance finit par devenir de la complicité. Et ce ne sera que justice si l'histoire retient de votre action ce sévère jugement. En décidant d'enfreindre vos propres principes pour ne pas embarrasser le gouvernement rwandais, vous en avez fait un intouchable est vous l'avez encouragé à détruire son propre peuple jusqu'à ce qu'il se soit même permis d'exporter ces visées sanguinaires dans les pays voisins. En effet, au moment où l'on écrit ces lignes, l'Armée patriotique rwandaise est toujours en train de guerroyer dans l'Est du Congo, massacrant au passage des populations civiles et envoyant d'autres dans l'errance.

Monsieur le Secrétaire général,

Il est grand temps de mettre fin à cet engrenage de complaisance dans lequel l'ONU et ses institutions sont enfermées par une logique de moins en moins défendable. Il faut, au contraire, avoir le courage d'une vision plus porteuse d'avenir pour le peuple rwandais dans son ensemble. En tant que Responsable suprême du système des Nations Unies, il vous revient d'user de votre leadership pour faire les correctifs nécessaires dans votre ligne d'action avec le Rwanda. Nous pensons que, dans l'intérêt du peuple rwandais, les mesures suivantes devraient être prises par l'ONU:

1. L'assassinat du président Habyarimana ne doit pas échapper au mandat du TPIR. L'ONU devrait faire toute la lumière sur cet attentat, traduire devant le TPIR les coupables de ce crime ainsi que leurs commanditaires, identifier la puissance étrangère impliquée dans cet attentat et adopter les mesures appropriée contre elle pour son implication. On sait, en effet, que l'avion du président rwandais a été abattu par un commando du Front patriotique rwandais avec l'aide d'une puissance étrangère qui n'a pas encore été identifiée.

2. La période couverte par le TPIR doit s'étendre aux crimes commis contre les réfugiés Hutus dans l'Est du Congo.

3. Cinq après sa création, il est plus que temps que le TPIR fasse preuve d'une justice impartiale. Le TPIR est censé contribuer à la réconciliation nationale et à la lutte contre l'impunité qui gangrène le Rwanda depuis plusieurs années. Le TPIR a déjà inculpé une trentaine de suspects qui appartiennent tous à l'ancien régime. Le fait que le TPIR ne semble pas s'intéresser aux crimes commis par le FPR jette un profond discrédit sur son mandat et, loin de résoudre les problèmes auxquels il voulait s'attaquer, le TPIR risque de les aggraver et d'inhiber le caractère dissuasif de ses procès. Aux yeux de nombreux criminels et autres aventuriers potentiels, le message lancé par le TPIR est clair: «le plus grand crime est celui de perdre la guerre». Au lieu de poursuivre uniquement les responsables politiques du régime vaincu, le TPIR se doit de traduire en justice tous les coupables de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de crimes de génocide commis au Rwanda et dans l'Est de l'ex-Zaïre.

4. L'ONU a le devoir moral envers le peuple rwandais de permettre, par des actions concrètes, l'édification d'une société démocratique devant garantire le droit à la vie et l'égalité de chances à tous. Pour ce faire, l'ONU doit encourager et accompagner le peuple rwandais dans la recherche d'une solution politique et durable aux problèmes qui accable le pays depuis une dizaine d'années.

Nous vous implorons afin que vous usiez de toute votre influence pour que les correctifs qui s'imposent soient mis en place pour l'intérêt du peuple rwandais tout entier. Dans l'espoir d'une suite favorable, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Secrétaire général, l'expression de notre très haute considération.

Bernard BIZIMANA, Relations publiques
Congrès rwandais du Canada
Email : bernard.bizimana@etsmtl.ca