Bruxelles, le 18/04/2006

6     Llectif                

AVRIL 1994
 

 


           RWANDA

 

 

 

LETTRE OUVERTE A :

Monsieur Armand DE DECKER

Ministre de la Coopération au Développement

Rue des Petits Carmes 15

1000 Bruxelles

 

 

Objet :             Cérémonies de commémoration du 12ème   triste

                        Anniversaire du génocide Rwandais.

 

 

Monsieur le Ministre,

 

voilà déjà six ans, la jeunesse de la diaspora rwandaise en Belgique s’est organisée et a créer le Collectif du Six Avril 1994 Rwanda ( COSAR asbl ). C’était pour répondre à la question épineuse à laquelle elle est confrontée au jour le jour.

 

En effet, sur le plan international et médiatique, une opinion s'est fort répandue, présentant les Hutus comme les criminels et les Tutsis comme les victimes de la cruauté des hutus. C'est toute une ethnie globalement diabolisée et rendue injustement  coupable par la communauté internationale des crimes de génocide  au moment où le FPR dont la responsabilité est incontestablement évidente fait  la loi à travers le monde sans la moindre inquiétude.

 

Devant cette situation, les jeunes de la diaspora rwandaise en Belgique renouvellent leur attachement à tous les efforts  de rétablir le caractère humain dans sa dimension la plus totale non seulement au Rwanda, mais aussi dans toute la région des grands lacs d’Afrique. En conséquence, toujours éprise de cette louable volonté d'apporter sa contribution à la recherche d’une paix durable, et afin de prendre en main sa destinée, la jeunesse rwandaise en Belgique réunie au sein du Cosar asbl s’est fixé des objectifs notamment :

 

-          la justice pour tous et le respect des libertés publiques comme valeurs fondamentales de l'inviolabilité des droits humains au RWANDA ;

-         l’éducation de la jeunesse à la culture de la vérité et du respect de la dignité humaine en luttant contre la haine et le sentiment hégémonique basé sur des considérations ethniques ou régionales;

-         la réhabilitation de la coexistence pacifique et complémentaire des différents groupes sociaux au Rwanda, une qualité pour le moment mis en jeu à cause de la méfiance interethnique créée par la guerre de 1990 et les massacres qui ont suivi l'attentat du 6 avril 1994;

-         le soutien de toutes les actions de recherche de la paix et  de la vérité;

-         la réhabilitation des hommes et des femmes péris dans le combat pour la paix et la démocratie au  Rwanda;

 

A présent, nos activités se sont groupées en deux catégories à savoir :

-         informer la population d’accueil et la communauté internationale de la réalité sur la situation du Rwanda ;

-         assister les victimes des atrocités commises au Rwanda.

 

C’est dans ce cadre que nous avons organisé ce 06/04/2006, la manifestation de commémoration du 12ème triste anniversaire du génocide rwandais à la stèle commémorative érigée à Woluwe-Saint-Pierre. La manifestation a eu lieu malgré que plusieurs personnalités dont vous-même et certaines organisations s’étaient interposées pour l’empêcher. C’est pour cela que je me permets de vous adresser la présente lettre ouverte en vue de vous exprimer notre inquiétude face à cette injustice qui continue de planer sur le peuple rwandais et que vous semblez cautionner tenant compte de votre communiqué de pressé dernier.

 

Dès la création de notre association COSAR asbl en 2000, nous avons exhorté les rwandais et la communauté internationale pour que la lumière soit faite sur la tragédie rwandaise sans oublier l’attentat terroriste du 06/04/1994 contre l’avion présidentiel qui coûta la vie au président rwandais Juvénal Habyalimana, son homologue burundais Cyprien Ntaryamira et leurs très proches collaborateurs ainsi que son équipage, car cet attentat est sans nulle doute l’élément  déclencheur du génocide rwandais.

 

Maintenant que plusieurs sources différentes et concordantes commencent à faire la lumière sur les questions épineuses de cette tragédie, nous restons plus que jamais convaincus que de plus en plus de personnes vont se libérer et n’accepteront plus de continuer à être noyautées par les lobbying d’un pouvoir dictatorial et criminel. Ceux qui essayent toujours de protéger par tous les moyens, notamment en instaurant des lois taillées sur mesure dans le seul but de museler toutes les personnes qui ont soif de connaître la vérité en les traitant de révisionnistes ou de négationnistes ne tarderont pas  de voir qu’ils se sont trompés.

 

Le COSAR asbl dénonce et a toujours dénoncé l’impartialité dans le traitement des dossiers judiciaires rwandais et réclame une justice équitable, une justice pour tous. Ce point de vue est partagé par plusieurs personnes et/ou organisations de bonne foi mais qui malheureusement n’ont pas encore le pouvoir de décision. En effet,

1.      Dans le Document Public n° index ai : afr 47/007/02, Gacaca : une question de justice, Amnesty International rapporte et je cite : « … Comme le TPIR, le système judiciaire rwandais ne s’est jamais intéressé qu’aux violations des droits humains commis sous l’égide du gouvernement précédent, au cours du conflit armé et du génocide de 1990-1994. Les tribunaux rwandais n’ont mené aucune enquête méthodique et impartiale sur les exactions commises par le FPR pendant cette période, en dépit d’informations crédibles faisant état de très nombreuses exactions. De plus, les violations des droits humains commises par le FPR - Armée patriotique rwandaise (FPR-APR) continuent depuis l’arrivée au pouvoir du FPR. Les rapports d’Amnesty International contiennent de nombreux témoignages sur ces violations, malgré les tentatives délibérées du gouvernement pour faire obstacle à des enquêtes indépendantes et masquer la vérité. »

 

2.      Dans le même rapport, Amnesty International stipule que, je cite : «  … Les situations d’après conflit, en particulier celles qui font suite à des crimes aussi graves que celui de génocide, exigent que soient résolus les problèmes qui ont été à l’origine du conflit. Ne pas le faire revient à s’exposer à des conflits ultérieurs. Dans les situations d’après conflit, la paix est le bien le plus désiré. Mais la paix dépend non seulement de l’absence de guerre, mais aussi de la recherche de la justice et de la vérité, qui sont mutuellement dépendantes. Sans justice ni vérité, les déchirures profondes du tissu social rwandais ne guériront pas et la paix ne reviendra pas. Des perspectives prometteuses ont été ouvertes par le recours à la justice gacaca, mais la législation qui a établi les juridictions gacaca ne garantit pas les normes minima pour des procès équitables, telles qu’elles sont définies par les textes internationaux ratifiés par le gouvernement rwandais. »

 

3.      Concernant le déroulement des jugements par le système gacaca, Amnesty International poursuit dans le même rapport : « Chaque information judiciaire a duré une dizaine de minutes. Les détenus ont été présentés devant l’assemblée à tour de rôle. Ils ont pu décliner leur identité, mais aucun d’entre eux n’a été autorisé à s’exprimer par la suite. Les membres de l’assemblée apportant des témoignages à charge ont pris la parole en premier. Leurs dépositions n’ont pas fait l’objet d’un contre-interrogatoire par les représentants du parquet. Quand personne ne s’avançait, les représentants du parquet, avec l’aide des FDL (Forces de Défense Locale), demandaient à tous les membres de la communauté de secteur du détenu de le faire. Un par un, ils étaient alors harangués et incités à témoigner. Dans certains cas, aucun habitant du secteur du détenu n’était présent, pas même là où les personne(s) l’ayant accusé au départ. À plusieurs reprises, le même groupe de personnes s’est avancé pour accuser les détenus comparaissant devant l’assemblée, sans que personne d’autre ne corrobore leurs accusations.

 

 Du côté de la défense, les détenus n’avaient pas le droit de parler en leur nom, ni de mettre en cause les allégations de leurs accusateurs ou de procéder à un contre-interrogatoire des témoins. Il leur a été dit à plusieurs reprises que seuls ceux qui voulaient avouer pouvaient s’exprimer. Les membres de la famille des détenus n’avaient généralement pas le droit à la parole, sauf s’ils désiraient fournir un témoignage à charge. Les témoins de la défense n’avaient le droit de s’exprimer qu’après l’audition de toutes les accusations. Ils subissaient en outre des contre-interrogatoires intimidants qui laissaient entendre qu’ils partageaient la culpabilité présumée du détenu. En une occasion, le ministère public a même déclaré aux membres de la communauté réunis que toute personne qui témoignait pour la défense devrait soit donner le nom de l’auteur du ou des crime(s) dont l’accusé était inculpé, soit prendre sa place en prison. Un certain nombre de détenus qui avaient été arrêtés par les forces de sécurité ne possédaient aucun dossier. Ni eux ni les membres de l’assemblée n’avaient aucune idée des raisons de leur arrestation ou de leur détention. »

 

4.      Puis, personne ne doute combien le système gacaca reste l’outil d’oppression instauré par le FPR pour opprimer la population. Dans sa lettre ouverte du 08/04/2006 intitulée : « Pour quoi j’ai commémoré le 06 avril ? », Monsieur Déo Mushayidi du partenariat – intwari écrit, je cite : « Puis-je réitérer une seule proposition au Président de la République ? Je pense qu’il est temps d’ouvrir les yeux et les oreilles afin d’entendre la clameur du peuple. Ce peuple tant manipulé, brisé et meurtri et sur lequel une classe politique irresponsable tente aujourd’hui de se décharger notamment à travers les « gacaca », cet instrument au service de l’Etat FPR par lequel il croit, impunément, imposer une justice à sens unique. Ce peuple veut désormais vivre et vivre libre. ».

 

5.      Concernant la responsabilité de Paul Kagame dans le génocide rwandais, M. Abdul Joshua Ruzibiza dans son livre : « Rwanda, l’histoire secrète » ne mâche pas ses mots. Dans ce livre, M. Ruzibiza ancien compagnon d’armes du Général Kagame affirme, preuves à l’appui, que la stratégie de Kagame était de « créer le désordre afin de montrer l’impuissance de l’État et donner au FPR des arguments pour s’emparer du pouvoir par la force. Il fallait inciter les milices du MRND et de la CDR à tuer des Tutsi afin que le FPR puisse relancer les combats » (p.209).

 

6.      Dans ce même livre, M. Ruzibiza fait état des crimes que Kagame a lui-même commis, non seulement à l’encontre des civils Hutu, mais aussi à l’encontre des populations civiles tutsi. Ainsi, il révèle entre autres que des populations Hima-tutsi du Mutara ont été massacrées parce qu’elles n’acceptaient pas que leur bétail soit pillé et consommé gratuitement par les troupes du Général Kagame. Il affirme aussi que le 12 mai 1994 à Muhura, le Général Kagame a ordonné que la population civile en fuite soit rassemblée et qu’il est  «  monté lui-même dans sa jeep et a mitraillé la population rassemblée au canon 12.7 machine gun antiaérien» (p.294) tuant plus de 800 personnes. Pour camoufler ses forfaits, le Général Kagame ordonnait de brûler les cadavres de ses victimes ou de les mettre dans des fosses communes pour les exhiber par la suite et les présenter comme des victimes Tutsi ayant été massacrées par les ex-Forces Armées rwandaises et les miliciens Interahamwe.

 

7.      Toujours dans la logique d’incitation au génocide par le général Paul Kagame, M. James GASANA, dans son livre, « Du parti Etat à l’Etat garnison », l’ancien ministre de la défense partage le même avis avec Abdul RUZIBIZA et il parle non seulement du cynisme du FPR, mais aussi il parle des efforts déployés par ce mouvement pour anéantir la population : « Le cynisme du FPR monte avec ses revers militaires, qu’il attribue à la collaboration de la population avec les FAR. Il lui crée un maximum d’insécurité et de dégradation des conditions de vie, par l’attaque des centres de santé, dans les champs, …etc. Déçue par ce qui lui parait comme un abandon par l’Etat, cette population demande les moyens pour se protéger elle-même. Le gouvernement n’y consent pas car il n’existe aucune loi réglementant une telle défense. Ici, il convient de souligner que HABYALIMANA s’est toujours opposé à l’armement d’autres groupes que les forces armées rwandaises. … » Il continue :  « il joue (le FPR) plus ouvertement la carte ethnique en justifiant ses actions militaires par l’objectif de protection de l’ethnie tutsi. Ceci lui permet de convaincre davantage les tutsi de l’intérieur qu’ils n’ont rien à attendre du régime. Ce choix ethniste se dévoile définitivement par l’intensification de recrutements de ses combattants principalement dans l’ethnie tutsi. Avec la carte ethnique il joue la carte régionale par des émissions sur Radio Muhabura en accentuant les injustices subies par le Sud et les tutsi sous la deuxième République. L’objectif et de bipolariser la société pour provoquer à la fois la confrontation entre Hutu de différentes régions et des Hutu contre les Tutsi, afin d’enliser le régime dans une situation inextricable d’insurrection généralisée. »

 

8.      Depuis la guerre d’agression  le 01 octobre 1990, le FPR n’a cessé d’exterminer les populations civiles partout sur son passage. Même à l’aube de l’année fatale de 1994, et malgré les Accords d’Arusha qui avaient commencé à connaître leurs premières mises en application, les combattants du FPR n’ont pas cessé leurs manœuvres d’intoxication de la population afin d’acculer celle-ci à la guerre civile. A ce sujet le Colonel Luc Marchal qui dirigeait le contingent belge de la MINUAR et qui était par ailleurs le commandant en second de cette force onusienne nous dit, dans son livre « La descente aux enfers », je cite : « Ironie du sort : fin mars, le commandant du détachement tunisien me fait part de la découverte de différentes brèches dans la clôture du CND. A défaut d’éléments concrets, je ne peux que formuler des hypothèses. Depuis quelque temps, il est vrai, des rumeurs de plus en plus insistantes font état de ce que des militaires du FPR quittent leur cantonnement de nuit pour fournir des armes et instruire des milices à leur maniement. … » (P. 111)

 

9.      De son côté, M. Robin Philpot, dans son livre de, « Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali », il nous dit : « …Je partage sans réserve l’analyse des implications du FPR que ce soit avant ou après le déclenchement du drame. Je le dis avec d’autant plus de conviction que j’ai moi-même été dupe de sa propagande accrocheuse durant les négociations d’Arusha. Une fois à Kigali, j’ai pu me rendre compte qu’il y avait un gouffre entre le discours et sa réalisation. Une machine à broyer voilà ce que représente ce mouvement à caractère totalitaire ». (P. 106)

 

10.   Le Général Kagame ne s’est pas seulement limité à l’incitation au génocide et à l’extermination de populations civiles, toutes ethnies confondues, mais il a aussi bloqué tous les  secours qui pouvaient être apportés aux personnes menacées d’extermination jusqu'à ce qu’il ait été sûr que la voie était complètement libre pour sa prise du pouvoir. À ce sujet, M. Ruzibiza, qui a perdu toute sa famille à cause de cette obsession du Général Kagame et de son organisation le FPR de s’accaparer du pouvoir, s’exprime en ces termes : « Je suis convaincu que nous (les militaires de l’APR) avions la capacité et la volonté de sauver beaucoup de Tutsi et que nous l’avons fait, mais la clique placée à la tête du FPR a tout fait pour ne pas nous permettre de les secourir » (p.347).

 

11.  Quant à M. Paul Rusesabagina, héros du film « Hôtel Rwanda », dans la conférence qu’il a donné à Montréal le 22 octobre 2005 sous l’invitation de l’association Amitiés Canada-Rwanda et pendant laquelle il a été longtemps ovationné par beaucoup de Canadiens et de Rwandais présents, M. Rusesabagina a indiqué que certains rescapés qu’il avait pu protéger n’ont jamais été revus par leurs familles depuis le moment où ils ont été évacués vers la zone qui était contrôlée par le Général Kagame. Ils ont été convoqués à de pseudo réunions, a-t-il dit, et l’on se demande si celles-ci sont encore en cours, plus de dix ans après!

 

12.   Les éléments qui accablent le FPR et son dirigeant Paul KAGAME sont nombreux. Si je me réfère au journal « Le Soir » du jeudi 13 janvier 2005, le témoignage du Professeur Filip Reyntjens est, on ne peut plus éloquent. En effet, le Professeur qui est aussi spécialiste de la région des grands lacs d’Afrique et qui n’a ménagé aucun effort pour la recherche de la vérité sur le drame qui s’est abattu sur le Rwanda et qui, jusqu’à cette date collaborait avec le TPIR au dénouement du génocide rwandais est sorti de sa réserve en suspendant cette coopération avec le TPIR, et il explique ses raisons : Dans cet article de ce journal Le Soir dont le titre est : « Kagame, un criminel de guerre », le professeur Filip Reytjens dit : « Il y a eu déjà en 2003 une collision frontale entre Carla Del Ponte – la magistrate suisse qui a précédé Jallow – et le pouvoir rwandais. Je ne crois pas que j’exagère en disant qu’elle a été écartée en partie à cause de ce conflit. Elle avait exprimé son intention de poursuivre les suspects du FPR... » il poursuit (le professeur) : « il pense (Kagame et son régime) que si les choses traînent, il échappera (à la justice). S’il était à l’aise, il ne s’opposerait pas aux poursuites et aux enquêtes… ». . Toujours dans le même article, le Professeur continue : « Oui, je crois que le président (Kagame) ne se pliera au pouvoir de justice que s’il est contraint et forcé. Ce que pourrait faire le Conseil de Sécurité, sanction à l’appui. Kagame n’est pas fréquentable parce que c’est un criminel de guerre. Je pèse mes mots. Je pense que c’est la réalité : Kagame est le plus grand criminel de guerre en fonction aujourd’hui. Et pas seulement en ce qui concernent les événement de 1994, année de référence du TPIR-  Kagame est aussi au courant de ce que l’APR (armée patriotique rwandaise) a fait par la suite … » et le Professeur dit encore avant de terminer : « Il y a un autre cadavre dans le placard : voici presque un an que le procès verbal de synthèse sur l’assassinat du Président HABYALIMANA a été déposé chez le juge Bruguière et pas de nouvelles. Il y a plusieurs épées de Damoclès qui pendent au-dessus de la tête de Kagame. » Aujourd’hui, on parle d’une douzaine de proches collaborateurs de Kagame qui sont visés par cet enquête.

De tout ce qui précède, il s’en suit que non seulement, nous devons continuer à œuvrer pour que la lumière et la vérité sur la tragédie rwandaise soient connues de tout le monde, mais aussi et surtout rendre hommage à toutes les victimes de l’hégémonie du pouvoir dans notre pays, le Rwanda.

Monsieur le Ministre, dans votre lettre donnant injonction au Bourgmestre de Woluwe Saint -  Pierre afin d’interdire notre manifestation de commémoration du 12 ème triste anniversaire du génocide rwandais le 06/04/2006, vous dites, je cite : « … cette manifestation, se déroulant au mémorial du génocide rwandais, serait tout à fait inopportune. Ceci n’empêche nullement les organisateurs de manifester leurs opinions et de commémorer le génocide de 1994 dans d’autres endroits. »

 

Monsieur le Ministre, il apparaît de ce qui précède que de telles pratiques vont à l’encontre de votre communiqué de presse du 07/04/2006 où vous affirmez, je cite encore, « Depuis près de 12 ans, la Belgique continue d’œuvrer, aux côtés des autorités rwandaises, à la justice et à la réconciliation ».

 

En effet, Monsieur le Ministre, comment pouvez-vous œuvrer pour la réconciliation au Rwanda et en même temps semer et entretenir la division des rwandais, en recommandant d’autoriser la commémoration du génocide rwandais pour certains et de l’interdire pour les autres alors qu’ils sont tous rwandais ?

 

D’autre part, quand vous dites que la commémoration du génocide rwandais par les rwandais « au mémorial du génocide rwandais, serait tout à fait inopportune, »  on se demanderait pour qui d’autres ce mémorial a été érigé ?

 

Cependant, quand Monsieur Joseph BONESHA, ambassadeur du Rwanda à Bruxelles décide de déplacer les cérémonies commémoratives du 12ème anniversaire du génocide rwandais initialement prévues à la Stèle commémorative érigée à cet effet, dans la commune de Woluwe Saint – Pierre vers l’ambassade du Rwanda, et que par la même occasion il annonce le projet de construire un nouveau mémorial exclusif à certains dans un autre endroit, cela démontre quel type de « justice et réconciliation » vous oeuvrez pour, auprès des autorités rwandaises.

 

Monsieur le Ministre, toujours dans votre lettre précitée, vous dites et je cite : « … une manifestation de commémoration sera d’ailleurs organisée le 06/04/2006 prochain, par des opposants au Gouvernement rwandais actuel, devant le Palais de Justice de Bruxelles … ». On se demanderait depuis quand vous êtes le porte-parole « des opposants au Gouvernement rwandais actuel » jusqu’à lancer l’invitation à manifester en lieu et place de ces derniers.

 

Cependant, Monsieur le Ministre, le 06/04/2006 à l’aube, les journaux belges se sont relayés l’information comme quoi la manifestation prévue ce même jour a été interdite. En effet, sous le titre « Les révisionnistes tentent de semer la confusion à Bruxelles », Monsieur Gérald Papy, bon élève de division,  écrit dans la libre Belgique, je cite : « … Le MDHR ne recevra pas d’autorisation de manifester comme il s’est vu refuser de pouvoir le faire par la commune de Woluwe Saint – Pierre. »  Sous un autre titre publié le 07/04 toujours dans la libre Belgique par le même Gérald Papy, je cite : « … C’est finalement dans la commune du bourgmestre Jacques Vandenhaute qu’une association de la diaspora rwandaise en Belgique aux accents révisionnistes, le Cosar (Collectif du Six avril 1994 Rwanda), a manifesté jeudi … On croyait pourtant que la commune de Woluwe Saint-Pierre n’avait pas autorisé la manifestation…».

 

En ce qui concerne notre association Cosar asbl, je ne m’attarderai pas pour l’instant sur ces qualificatifs de Gérald Papy car j’y reviendrai devant les instances habilitées. Je voudrais seulement signaler qu’à propos de cette autorisation de manifester, Monsieur  Jacques VANDENHAUTE, Bourgmestre de Woluwe-Saint-Pierre, Sénateur honoraire nous a écrit dans sa lettre du 05/04/2006, je cite : « Revenant à mon courrier du 4 courant et dont copie en annexe, j’ai finalement décidé, après un dernier contact avec le Ministère des Affaires étrangères et avec l’esprit de démocratie qui me caractérise, d’autoriser votre manifestation du 6 courant, sous réserve du strict respect des conditions suivantes :…  »

 

Dans ce même article du 07/04, on lit, je cite :  « … A Bruxelles, devant le palais de Justice, où une manifestation du Mouvement pour le rétablissement de la dignité humaine au Rwanda (MDHR), d’abord autorisée, avait été interdite, quatre camionnettes de policiers et des agents en civil diplomates dissuadaient au même moment de rares candidats manifestants à se rassembler. »

 

Monsieur le Ministre, dans votre lettre précitée, vous parlez « …  d’opposants au Gouvernement rwandais actuel » alors que dans votre communiqué de presse vous parlez « … des opposants rwandais niant le génocide de 1994. » Ne voyez-vous pas que ce double langage va non seulement à l’encontre de la politique Belge que vous décrivez, je cite : « …  Depuis près de 12 ans, la Belgique continue d’œuvrer, aux côtés des autorités rwandaises, à la justice et à la réconciliation », mais surtout que vous créez l’insécurité dans la diaspora rwandaise de Belgique en la traitant de négationniste ?

 

Il apparaît plutôt que vous ne voulez pas, reconnaître toutes les victimes de ce génocide rwandais, comme l’a toujours fait le régime actuel de Kigali qui, il y a belle lurette a été caractérisé par l’exclusion d’une partie de la population rwandaise et qui va jusqu’à faire la distinction des morts. Permettez-moi, Monsieur le Ministre, de vous rappeler qu’il est non seulement légitime mais aussi et surtout qu’il est de notre devoir de sauvegarder la mémoire des nôtres péris dans le génocide rwandais, les batwa, les batutsi, les bahutu et même les personnes d’autres nationalités qui ont perdu leur vie pendant ce génocide. C’est notre droit le plus absolu et inaliénable.

 

Concernant les calomnies qui se profèrent contre notre association Cosar asbl et contre tous les participants à cette commémoration, je vous réfère à mon discours de circonstance dont copie est annexée à la présente ainsi qu’aux forces de police qui nous ont encadré durant la manifestation et vous me direz en quoi nous avons été négationnistes. Je pense que la population belge, qui, jusqu’à présent a bien accueilli la population rwandaise et nous la remercions toujours, a le droit de connaître la vérité sur le génocide rwandais.

 

Je tiens également à vous faire remarquer que depuis sa création en 2000, le Cosar asbl a toujours été caractérisé par un esprit de paix et de recherche de la Lumière sur la tragédie qui a secoué et qui secoue toujours notre pays le Rwanda et toute la région des grands lacs d’Afrique.

 

Malgré diverses tractations visant à ternir notre image, notre manifestation a bel et bien eu lieu dans le calme, je cite encore cet article de la libre du 07/04 : «  … C’est donc environ 150 personnes qui ont finalement défilé du square Montgomery au site accueillant la stèle en mémoire des victimes du génocide. Dans le calme, sans incident et sous la surveillance d’un important dispositif policier, là aussi. »

 

Monsieur le Ministre, je m’en voudrais de clore ce chapitre sans souligner le caractère pluraliste qui a caractérisé notre manifestation tant médiatisée. C’est signe que la vérité sur la tragédie rwandaise que nous avons tant réclamé commence à blesser ceux-là qui veulent toujours y mettre de l’ombre afin de continuer à faire valoir leurs visés hégémoniques.

 

Je soulignerai également en passant que dans ce reportage de Gérald Papy, je cite : « La manifestation de Woluwe Saint-Pierre a en outre été marquée par la démonstration de soutien que lui a apportée le colonel à la retraite Luc Marchal, qui a dirigé le 2ème bataillon commando de Flawine dont dix hommes ont été assassinés le 07 avril 1994 à Kigali. Dans un bref discours en fin de cortège, l’ancien militaire belge a exprimé sa solidarité avec les manifestants, qui, selon lui, n’ont aucune intention révisionniste. » J’ose espérer que c’est par oubli que Gérald Papy n’a pas mentionné que le colonel Luc Marchal a insisté sur le fait que finalement, la vérité sur les causes et les méandres du génocide rwandais soit finalement rendue public, et qu’il a exhorté tout le peuple rwandais à se réconcilier en disant :  « ce n’est pas dans l’extremisme et les déchirements que votre pays se développera ».

 

Enfin, Monsieur le Ministre, avant de terminer cette lettre, je tiens à vous faire remarquer que nous ne sommes pas les seuls à nous être engagés sur le combat de la recherche de la vérité sur le génocide rwandais. Vouloir instaurer des lois pour protéger cette bande des criminels en traitant les gens de révisionnistes voulant réécrire l’Histoire ne changera en rien à ce combat. Les hommes meurent mais la vérité finit toujours par triompher au grand jour.

 

Vous savez que Mandela a été incarcéré pendant 28 ans, mais malgré tout, son combat contre l’apartheid a finalement gagné.

 

Sur ce sujet, notre compatriote Déo Mushayidi, dans sa lettre précitée écrit, je cite :  « Car en toute honnêteté,

Si exiger que la lumière soit faite sur l’attentat du 06/04/1994 ;

Si s’interroger à haute voix sur les auteurs de cet attentat en leur déniant toute prétention de réconcilier le peuple rwandais ;

Si se remémorer cet attentat comme l’événement qui fit basculer le Rwanda et la région des Grands Lacs dans une tragédie indicible ;

Si penser que la mémoire des victimes Tutsi du génocide ne peut exclure celle de leurs compatriotes Hutu broyés par la même machine à tuer ainsi que les milliers de Hutu innocents victimes des massacres encore non qualifiés de l’ex-rébellion du FPR ;

Si revenir sur les massacres perpétrés contre les réfugiés rwandais dont des femmes et des enfants en ex-Zaïre, Hutu dans leur majorité, et exiger que justice soit rendue ;

Si estimer que dans la tragédie rwandaise et régionale les responsabilités sont largement partagées ;

Si refuser de céder au simplisme criminel qui tente cyniquement d’enfermer le peuple rwandais en deux camps absolument inconciliables à savoir celui des méchants(Hutu) et celui des bons(Tutsi) ;

Si rejeter fermement ce schéma grotesque qui voudrait que seuls les Hutu qui acceptent de faire allégeance au FPR obtiennent la grâce d’être blanchis quand ceux qui rompent avec lui ou qui refusent d’y adhérer sont automatiquement assimilés aux « interahamwe » et aux « génocidaires » ;

Si considérer que le Général Major Paul Kagame est un autocrate dangereux et soupçonné de pires crimes de guerre ;

Si contester un ordre établi car injuste et inique ;

Si sans distinction, tous ceux et celles qui osent bousculer ces schémas convenus doivent être inculpés de négationnisme ou de révisionnisme du génocide de 1994, alors je devrais l’être et j’assumerai.

 

Monsieur le Ministre, j’assume totalement mon geste que je dédie à la mémoire de tous les innocents, de quelque bord qu’ils soient qui, sans haine ni rancune, ont péri injustement de la folie meurtrière de leurs semblables. Une folie encouragée et encadrée par un Etat indigne de ce nom, et par des belligérants qui tous, dans leurs choix politiques, tactiques et stratégiques, auront dramatiquement dépassé les bornes. Une folie face à laquelle, lâche et démissionnaire, cette même Communauté internationale semble aujourd’hui chercher à imposer aux Rwandais la dictature des vainqueurs, feignant d’ignorer qu’aucun armistice crédible ne fut signé dans la guerre du Rwanda ». 

 

Monsieur le Ministre, au moment où la communauté internationale en général et les rwandais en particulier sont plus que jamais déterminés à ce que la Lumière et la Vérité sur cette horrible tragédie du siècle soient portées au grand jour, il est malheureux de voir que vous vous acharnez par tous les moyens à vouloir camoufler la vérité.

 

Monsieur le Ministre, le lègue que vous devriez laisser au peuple rwandais n’est pas ces lois qui veulent imposer votre histoire sur le Rwanda mais plutôt l’honnêteté, la recherche de la vérité et la justice équitable et impartiale afin de faire la Lumière sur l’Histoire du Rwanda. C’est à notre sens, la condition sine qua none pour la réconciliation du peuple rwandais avec soi-même d’une part et avec la communauté internationale d’autre part en vue de l’épanouissement et le développement de ce peuple si longtemps meurtri par ses propres dirigeants sous le regard admirateur de la communauté internationale.

 

Ces pratiques sentent l'apartheid, la ségrégation et le racisme sont de mauvais augure par rapport à la nécessaire mémoire nationale, au lieu de mémoires fragmentées visiblement séparatistes.

 

Que Dieu nous garde de tous ces écarts inutiles.

 

 

 

                                                                                                Pour le COSAR asbl

                                                                                                Albert RUKERANTARE

 Le Président

 

Copie pour information :