Un complot international ou les ambitions hégémonistes pour un empire Hima-Tutsi?


David Sullivan
Great Lakes Press
Goma, RD Congo
23.08.98


Révélations troublantes sur la guerre du Congo
Kabila met en échec deux complots parallèles

Notre informateur est un citoyen Congolais (Ex-Zairois), originaire du Bas-Congo. Il nous a contacté à partir de Goma, dans l'Est du Congo, quartier général de la rebellion Banyamulenge, Tutsis congolais d'origine rwandaise. Il affirme avoir servi de relais dans le cadre d'un plan militaire ayant comme nom de code "opération têtes de poulets". Au pluriel. En fait, plusieurs poulets...

L'opération visait l'élimination physique de certains hommes politiques au pouvoir dans la région des Grands-Lacs. En tête de liste: Laurent D. Kabila (RD-Congo).

Selon notre informateur, qui s'est présenté sous le nom de "Zoro",- sans doute un nom de code ou un pseudonyme-, l'opération "chicken heads" avait la bénédiction et le soutien logistique de, devinez-qui: certaines puissances occidentales dont les USA, la France et la Belgique. C'était donc un complot international auquel n'étaient pas associés les caids Kagame et Museveni, puisque eux-même étaient sur la liste des hommes à abattre, selon notre correspondant.

Le fil des évènements allaient être à quelques différences près semblable à celui qui a provoqué le "génocide" du printemps 1994 au Rwanda lorsque un avion à bord duquel prenaient place deux présidents du Rwanda et du Burundi a été abattu, probablement dans le cadre d'un projet similaire. Des mercenaires occidentaux, Américains entre autres, allaient faire la job, et comme au Rwanda en 1994, les rebellions de ces pays allaient se voir accordé l'opportunité de prendre le pouvoir.

Pour des raisons que notre correspondant nous explique plus loin, l'opération "têtes de poulets" n'a jamais pu dépasser le stade de la conception. Mais il n'empêche qu'elle démontre du sadisme dont peut s'offrir les "Grands" de ce monde.

L'autre complot, c'est celui du Rwanda et de l'Uganda. Pendant que les grands de ce monde préparaient leur coup, Kagame et Museveni, dans l'ignorance totale que leurs têtes étaient mises à prix, concoctaient un autre complot visant à renverser Kabila par un coup d'Etat militaire. À la tête de ce complot, on trouve des soldats Tutsi Rwandais, des Banyamulenge, des ex-FAZ, auquel est venu s'ajouter certains politiciens de l'ancien régime Mobutu, comme Kengo wa Dondo. Sur le plan militaire, notre informateur nous a confié que Kabila n'avait aucune chance, les unités des FAC à Kinshasa ayant été préalablement infiltrées.

Notre informateur croit que Kabila a sans doute eu vent de ces deux complots. Alors que le deuxième complot visait uniquement sa personne, le premier complot visait aussi certains autres hommes politiques de la région. Le seul dénominateur commun entre les deux complots, c'est la présence des anciens barons du régime Mobutu, pourtant farouchement hostiles aux Tutsis Rwandais. C'est ce qui explique leur va-et-viens à Kigali ces dernières semaines. Et cela, la France le sait, les USA aussi.

Pauvres Banyamulenge, devenus une marque déposée de tous les mégalomanes de la région des Grands-Lacs...


David Sullivan: Pourquoi avez-vous choisi de vous mettre à table avec GLP plutôt qu'avec une agence de presse connue comme AFP ou Reuters?

Zoro: Je ne sais pas. J'ai tout simplement constaté que vous vous intéressez surtout à ce qui sort de l'ordinaire, ce qui est le cas avec mon histoire. [Éclat de rire...].

DS: Merci. Je suis très flatté... Mais je ne comprend pas cette coalition USA-France. Ces deux là ne s'aiment pas du tout... et ils ne s'en cachent pas, surtout ces derniers temps.

Z: Erreur. D'abord il faut savoir qu'en politique il ne s'agit jamais d'amour, mais plutôt d'intérêts. Tout a commencé aux lendemains de l'arrivée de Kabila à Kinshasa en avril 1997. Les Américains avaient misé sur Kabila qu'ils croyaient être un clone politique parfait de Mobutu, c'est-à-dire un autre pion, une autre marionnette à leur solde. La surprise fut totale et foudroyante. Kabila s'est plutôt révélé être un homme fidèle à ses convictions de nationaliste, une tête de mule totalement imprévisible. Il a réussi à jouer l'idiot afin que ses sponsors l'aident à arriver à atteindre son objectif, renverser Mobutu. Jusqu'à présent, remarquez qu'il n'a même pas daigné faire un petit tour à la Maison Blanche ou à l'Élysée, mais il est allé en Chine, en Libye et à Cuba. En clair, le retour aux sources de ses convictions idéologiques et politiques.

DS: Oui mais, je ne vois toujours pas le lien avec cette coalition franco-américaine... Pourquoi les Américains voudraient la tête de Museveni et Kagame. Ce sont leurs poulains, ce n'est plus un secret pour personne.

Z: Pour mieux comprendre cela, il y'a un autre élément important qu'il ne faut pas perdre de vue. C'est la montée en flèche du sentiment anti-américain, surtout de la part des tribus bantoues de l'est du Congo. Avant la victoire de l'AFDL de Kabila, ce sentiment anti-yankee était seulement perceptible du côté des Hutus du Rwanda et du Burundi. Pour des raisons que tout le monde connaît. En moins de deux ans, le chiffre est passé d'environ dix millions à soixante millions de gens qui en veulent aux Américains. Ce qui est énorme. À ce chiffre, il faut y ajouter les islamistes musulmans africains, comme le Soudan. Les Américains sont d'ailleurs convaincus que les attentats à la bombe à Nairobi et Dar es Salaam s'inscrivent dans ce cadre. Ils sont de plus en plus conscients de l'impopularité dont ils jouissent dans la région. Et c'est là que la diplomatie française a joué. Après avoir stoppé militairement l'expansionisme américain sur le fleuve Congo (en aidant militairement Sassou II à prendre le pouvoir à Brazzaville, ndlr), et avec le lobby de certains politiciens de la diaspora de ces pays, Paris a réussi à convaincre Washington du danger que les Américains courent s'ils continuent à miser sur des groupes minoritaires comme les Tutsis. Et surtout, le danger que courent ces dites minorités à long terme. Les Américains ont alors compris qu'ils ont intérêt à récupérer la sympathie des groupes ethniques majoritaires dans la région des Grands-Lacs.

Par ailleurs, il apparaît de plus en plus évident aux yeux des Américains que Museveni n'a pas réussi à affaiblir le régime islamique de Khartoum (Soudan) en plus d'une rebellion ugandaise qui s'affirme de plus en plus sur le terrain. Quant à Kagame, ses capacités militaires s'avèrent de plus en plus avoir leur limite. Il est lui même confronté à une rebellion hutue viscéralement anti-américaine, et qui gagne de plus en plus les portes de la capitale (Kigali). Avec le maintien du pouvoir FPR à Kigali, les Américains craignent le retour brutal à Kigali d'un pouvoir hutu qui leur serait hostile.

DS: Aviez-vous mesuré les conséquences qu'aurait pu entraîner le fait de bousiller simultanément tout ce bon monde, surtout si on se souvient de ce qui s'est passé au Rwanda en 1994 avec l'assassinat de deux présidents du Rwanda (Juvénal Habyalimana) et du Burundi (Cyprien Ntaryamira)? Mais alors, c'était quoi les pièces de rechange?

Z: Le plan prévoyait que une fois ces quatre têtes coupées par des professionnels, des mercenaires occidentaux en l'occurence, les rebellions sur place allaient rapidement prendre le pouvoir et sécuriser les pays. Dans le cas du Burundi, les complications sont nées de l'impossibilité de rallier tous les mouvements rebelles, ce qui était une des conditions posées par les sponsors. Seuls les dirigeants du CNDD avaient été mis au parfum. Il semble qu'ils ne voulaient même pas associer ou même informer les autres mouvements rebelles. Pour le Rwanda, la rebellion hutu a tout simplement refusé un plan parrainé par les Américains, y voyant sans doute un piège, ce qui a d'ailleurs discrédité sérieusement les politiciens rwandais en exil qui s'étaient aventurés dans ce projet. Quant à l'Uganda, on n'était pas encore arrivé à trouver qui remplacerait Museveni.

DS: Qui sont ces politiciens? Et dans le cas de la RD-Congo, aviez-vous les mêmes difficultés que celles de vos voisins?

Z: Pour ce qui est du Congo, la direction politique et militaire du plan comprenait des anciens mobutistes, politiciens et généraux. Ce sont certains éléments des anciens FAZ et de la DSP qui allaient constituer la force de frappe qui allait arriver à Kinshasa. Mais encore là, il faut préciser que ce ne sont pas tous les ex-FAZ, mais seulement une petite minorité.

DS: C'est quoi que les ex-FAZ et la DSP reprochaient à Kabila? Veulent-ils revenir au mobutisme?

Z: Ils reprochent à Kabila de les avoir humiliés et écartés totalement des affaires nationales au profit des Tutsis Rwandais. Ils estiment que si Kabila a pu arriver à Kinshasa, c'est en partie à cause d'eux. S'ils avaient voulu se battre, disent-ils, Kabila seraient probablement arrivé à Kinshasa mais après avoir subi de lourdes pertes en hommes, et une grosse facture à payer à ses sponsors.

DS: Peut-on alors conclure qu'il y'a deux groupes rebelles sur le terrain actuellement? Et si la direction politique du plan rwando-ugandais s'est manifestée au nom du Rassemblement Congolais pour la Démocratie, pourquoi celle des puissances occidentales ne se manifeste pas encore?

Z: Affirmatif. Il suffit d'analyser l'équipe politique basée à Goma. Elle est trop hétéroclite. D'une part, il y'a le Rwanda et l'Uganda qui utilisent les Banyamulenge pour leurs intérêts, d'autre part il y'a les mobutistes qui essaient de se greffer sur la rebellion Banyamulenge pour reprendre le pouvoir à Kinshasa. Ensuite, vous avez remarqué le temps qu'ils ont mis pour se constituer en une équipe et en un mouvement politique. Beaucoup de tatonnements, d'improvisations, justement parce que tout ce méli-mélo de politiciens n'ont pas le même agenda. Certains acteurs de l'opération "têtes de poulets" ont infiltré la rébellion Banyamulenge et essaient de s'adjuster en conséquence. En fait, l'équipe politique du Rassemblement Congolais pour la Démocratie n'est rien d'autre qu'un méli-mélo d'opportunistes qui cachent chacun son petit agenda.

Du côté militaire, on a aussi l'impression que l'aile militaire n'est pas satisfait des politiciens. Kagame et Museveni n'était pas encore prêts pour passer à l'action. Kabila les y a obligé et a brouillé leurs cartes. C'est pourquoi ils improvisent et sont obligés de s'entourer des gens aux intérêts difficilement conciliables. Mais chacun se dit qu'il est plus malin que l'autre et attend l'opportunité pour renverser la situation en sa faveur.

DS: Si je comprend bien, même si cette rebellion arrivait à Kinshasa, les Banyamulenge ont très peu de chance de pouvoir y rester.

Z: C'est là que Kabila s'est montré un excellent stratège. Il a joué sur la carte ethnique pour se rallier le peuple. En renvoyant tous les soldats rwandais et ugandais chez eux, Kabila a voulu forcer le Rwanda et l'Uganda à intervenir, à commettre une erreur. Il savait qu'ils n'étaient pas encore prêts pour ça, tout au moins sur le plan diplomatique. Il connaît aussi la stratégie essentielle de ses énnemis: les médias et l'infiltration, souvent par l'intermédiaire des femmes. Alors ils les a dévancé. Avec les alliances militaires et les amitiés qu'il s'est préalablement fait un peu partout, il savait qu'il pouvait repousser cette invasion en criant au monstre d'un empire Hima-Tutsi.

Cette carte ethnique lui permet aussi de se débarrasser des Banyamulenge, dont il reconnaît la nationalité congolaise, mais qui désormais seront considérés comme des traitres par le reste des Congolais. Quant au complot des puissances occidentales, Kabila est en train de faire d'une pierre deux coups: il sauve sa tête et affaiblit militairement et diplomatiquement ses voisins, créant ainsi les conditions nécessaires à leur chute. Dans le cas du Rwanda, c'est le fameux Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), qui connaissait déjà des difficultés, qui risque d'être mis en cause. De toutes façons, pour les puissances occidentales, ce sont les intérêts qu'ils veulent sauvergarder dans la région et non la personne physique qui serait prête à garantir ces intérêts. Or, Kabila sait exactement ce que les occidentaux veulent et ce qu'il peut tirer d'eux.

DS: S'il est vrai que les puissances occidentales souhaitent des régimes stables dans la région, peut-on alors présumer qu'il vont laisser Kabila installer des régimes à sa convenance chez ses voisins limitrophes?

Z: C'est possible. En autant que Kabila y installe des modérés qui soient capables de contrôler et maîtriser les ambitions expansionistes et génocidaires des uns et des autres. Ils vont fermer les yeux et laisser faire. Je crois que pour les Américains, la mission qu'ils voulaient des Tutsis est terminée. Mais eux (les Tutsis) ils n'ont pas encore compris qu'ils ont été utilisés et risquent de se réveiller un peu trop tard.

DS: Croyez-vous réellement à ce pseudo plan de création d'un empire Hima-Tutsi dans la région des Grands-Lacs?

Z: Bien sûr que j'y crois. Ce plan existe depuis une trentaine d'années. Certains intellectuels Tutsis se sont d'ailleurs prononcés la dessus ces dernières années, sous diverses formes. Tantôt avec la République du Kilimandjalo, ... Au mois de juillet dernier, Museveni a lancé l'idée d'une fédération des États des Grands-Lacs. À quoi croyez-vous qu'il faisait allusion? Il voulait tout simplement tester ses voisins pour qu'ils ne soient pas trop surpris un jour de se réveiller à la tête des chefferies plutôt que des États. Le plus surprenant dans cette affaire, c'est le silence complet de la population tutsie dans son ensemble: jusqu'à présent on n'a pas encore vu une quelconque manifestation d'hostilité envers ce plan par des groupes de pression tutsies. Je crois qu'ils pensent que c'est réalisable. À mon avis, ils devraient commencer sérieusement à désavouer les ambitions mégalomanes de leurs politiciens.

DS: Croyez-vous que Kabila serait élu s'il déclenchait les élections présidentielles l'année prochaine?

Z: Affirmatif. Kabila est un imprévisible. Il est d'abord Congolais, mais il garde du Zairois en lui. Dans les jours à venir, il pourrait surprendre le monde en descendant dans la rue pour danser le ndombolo avec les petites gens du quartier. C'est un homme du peuple, et je crois qu'il aime son peuple. Il vient de démontrer aux Congolais qu'il est capable de leur trouver de bons amis. Il ne perd pas de temps et semble anticiper les dangers.

DS: Avec tous ces compliments à son égard, j'ai du mal à m'imaginer que vous avez trempé dans un plan qui visait à son élimination physique!

Z: Je vous l'ai dit, pour ce qui me concerne, c'était une question d'honneur. C'est aussi le cas pour les millions de Congolais qui le désavouaient. Nous avions l'impression qu'il avait vendu notre pays aux Tutsis, qu'il était en train de nous faire coloniser par les Hima-Tutsi du Rwanda et de l'Uganda. Nous nous sentions déshonnorés. C'était inacceptable. Demandez aux Belges, ils savent jusqu'où peut aller la fureur des Congolais lorsqu'ils en ont par dessus la tête...