Rwanda: Arrestation de Monseigneur Augustin MISAGO, Evêque catholique du diocèse de GIKONGORO


Centre de Lutte contre l'Impunité et l'Injustice au Rwanda
Communiqué n° 49/99
Bruxelles
18.04.99


Le Centre de Lutte contre l'Impunité et l'Injustice au Rwanda (*) a appris avec consternation l'arrestation de Monseigneur Augustin MISAGO, Evêque de Gikongoro (au sud-centre du Rwanda). Il a été arrêté le 14 avril 1999 vers 12 heures à Kigali, alors qu'il se rendait à une réunion des Evêques catholiques du Rwanda. Il avait quitté l'évêché de Gikongoro ce jour-même vers 10 heures, à bord du même véhicule que son homologue du diocèse voisin de Butare, Monseigneur Philippe RUKAMBA. Le véhicule des deux Evêques catholiques a été intercepté à l'entrée de la capitale rwandaise Kigali, au lieu dit Giticyinyoni, selon la Conférence Episcopale. Il a été conduit à la Brigade de gendarmerie de MUHIMA et placé en détention préventive où trois Evêques et un prêtre ont pu lui apporter de la nourriture et un matelas.

En début de semaine, l'hebdomadaire gouvernemental «IMVAHO Nshya», reprenant une dépêche de l'Agence Rwandaise d'Information: ARI (une agence pro-gouvernementale dirigée par l'abbé Privat RUTAZIBWA, qui a rejoint les rangs des combattants du Front Patriotique Rwandais en 1992) avait écrit que Mgr MISAGO se préparait à fuir le pays avec la complicité d'une ambassade étrangère. Rappelons que cet Evêque a effectué plusieurs voyages en Europe sans manifester la moindre tentative de s'exiler malgré les graves persécutions dont il fait l'objet depuis plusieurs années.

Cette arrestation fait suite à une vaste campagne de délation dirigée contre des religieux rescapés des massacres du FPR depuis 1994:

Le Centre n'a jamais cessé de dénoncer les différentes formes de délation, de diffamation et de manipulation destinées à discréditer des personnalités jugées trop critiques envers le régime rwandais, en particulier des personnes appartenant à la communauté hutu: les parlementaires, les magistrats, les fonctionnaires, les hommes d'affaires, les intellectuels et les religieux comme Mgr Augustin Misago qui a été l'objet des accusations mensongères depuis août 1995. La récente campagne a été orchestrée le 7 avril 1999 par le Président de la République, Monsieur Pasteur BIZIMUNGU lui-même, appuyé par les rescapés tutsi qui ont l'habitude de formuler des accusations de génocide à l'occasion des nombreuses cérémonies d'inhumation des victimes du génocide.

Contrairement aux déclarations tenues par le Président Pasteur BIZIMUNGU le 7 avril 1999, prétendant que Mgr MISAGO et l'Eglise Catholique ont opposé un silence aux demandes d'explications sur les accusations portées à l'encontre de l'Evêque, celui-ci n'a jamais manqué la moindre occasion de clarifier la situation pour expliquer qu'il n'a ni de près ni de loin trempé dans les événements qui endeuillent le Rwanda depuis le 1er octobre 1990.

C'est ce que l'évêque rappelle dans une déclaration rendue publique le 9 avril 1999 (Voir le communiqué de Monseigneur MISAGO, «Je ne me suis pas tu», Rwanda, 9.4.1999).

Assassinats et persécutions dirigées contre des religieux catholiques:

Depuis qu'un pouvoir dominé par les extrémistes tutsi a remplacé un pouvoir dominé par les extrémistes hutu, les religieux, en particulier le clergé et les membres de l'Eglise Catholique, sont victimes de persécutions et accusés de n'avoir pas pu prévenir ou arrêter le génocide de 1994. Sans nier l'implication de certains religieux dans les événements tragiques qui secouent le Rwanda depuis 1990 à nos jours, le Centre dénonce avec force la volonté manifeste du régime rwandais de terroriser les Eglises chrétiennes, en exerçant sur elles un chantage permanent dans le but de les museler face aux violations massives et systématiques des droits humains.

En plus de deux prêtres (l'Abbé Edouard NTULIYE et l'Abbé Jean François KAYIRANGA) condamnés arbitrairement à mort le 17/4/98 à Kibuye, d'autres religieux et religieuses sont emprisonnés depuis près de quatre ans sans dossiers et sans enquêtes. Parmi eux, se trouve le Curé de la paroisse BYIMANA, Joseph NDAGIJIMANA détenu dans la prison de Gitarama depuis février 1995.

Les extrémistes de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR) n'ont jamais cessé de massacrer des religieux depuis leur guerre de conquête du pouvoir jusqu'aujourd'hui. Plusieurs prêtres catholiques du Diocèse de Byumba ont été assassinés par les militaires depuis le début de la guerre en 1990. Trois evêques catholiques (Mgr Vincent Nsengiyumva, Archevêque de Kigali, Mgr Thaddée Nsengiyumva, Evêque de Kabgayi, Mgr Joseph Ruzindana et Mgr Gasabwoya (ancien Vicaire général du Diocèse de Kabgayi ) et une dizaine de prêtres ont été massacrés le 5 juin 1994 à Gakurazo (diocèse Kabgayi-Gitarama) par les soldats du FPR commandés par le Major Jackson NKURUNZIZA, vraisemblablement sur ordre direct du Général KAGAME. Pourtant, ces religieux avaient tenté de protéger jusqu'au bout les 35.000 réfugiés à l'Evêché de Kabgayi. Ils avaient refusé l'offre d'évacuation leur faite pour ne pas abandonner les réfugiés aux miliciens hutu.

Mgr Innocent GASABWOYA était tutsi et fut pendant plus de 20 ans Vicaire général, ami et collaborateur direct de Mgr André PERRAUDIN, évêque de Kabgayi de 1956 à 1990. Ce dernier est paradoxalement taxé de génocidaire par les extrémistes tutsi au pouvoir au Rwanda.

Depuis avril 1994 des dizaines de prêtres catholiques hutu ont été tués par le FPR en plus d'autres dizaines de prêtres tutsi tués par les extrémistes hutu en 1994.

* Pendant que les extrémistes hutu massacraient dans la zone gouvernementale, les combattants du FPR massacraient aussi dans les zones conquises. C'est au cours des massacres des populations hutu de la préfecture Byumba que le FPR a assassiné en avril 1994, à RWESERO en commune GITI, beaucoup de civils essentillement hutu dont des prêtres catholiques. Rappelons notamment:

* Les abbés Joseph HITIMANA (Recteur du Petit Séminaire de Rwesero), Fidèle MULINDA, Faustin MULINDWA, Athanase NKUNDABANYANGA (Econome général du Diocèse de Byumba), Gaspard MUDASHIMWA, Christian NKILIYEHE, Alexis HAVUGIMANA, Celestin MUHAYIMANA et Augustin MASHYENDERI (ils ont été tués avec plusieurs chrétiens réfugiés à la Paroisse de Rwesero à partir du 21 avril 1994).

* L'assassinat des deux pères canadiens: Claude SIMARD curé de Ruyenzi-Butare (tué le 17/10/94) et Guy PINARD, curé de Kampanga-Ruhengeri (tué le 02/02/97);

* L'assassinat du Curé de Kamonyi Pie NTAHOBARI (tué à Kamonyi le 1/8/95);

* Le 30 novembre 1996, l'enlèvement de Monseigneur Phocas NIKWIGIZE, Evêque de RUHENGERI, par les militaires de l'Armée Patriotique Rwandaise à la frontière de GISENYI lors de son retour au Rwanda.

* Le 25 février 1997, huit (8) prêtres catholiques et trois (3) religieuses rwandais réfugiés à KALIMA dans l'Est de la République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) ont été assassinés par les militaires de l'APR. Ils avaient quitté la région de Bukavu pour fuir les massacres de réfugiés hutu et les combats entre les troupes de l'ancien Dictateur MOBUTU et les rebelles de KABILA appuyés par l'Armée Patriotique Rwandaise. Les prêtres victimes sont les Abbés: Antoine Hategekimana, Emmanuel Munyakazi, Jean Uwizeyimana, Norbert Milimo, François-Xavier Muyoboke, Urbain Twagirayezu, Etienne Kabera, Augustin Nkulikiyumukiza et les soeurs Marie-Francine Nyirarukundo et Félicité Mukamihigo appartenant à la Congrégation des soeurs de Saint-François d'Assise, dont la maison mère se trouve à BRAKEL en Belgique, ainsi que soeur Clotilde Nyirabakungu, appartenant à la Congéragation rwandaise «Abizeramariya». (Voir AFP du 6/3/1997, Cité du Vatican).

* Dans la nuit du 27 au 28 avril 1997 à 1h du matin, la Directrice Belge de l'Ecole Secondaire de MURAMBA, Griet BOSMANS, a été tuée avec 17 élèves et quatre personnes (qui logeaient à l'Ecole de Tetero) par des malfaiteurs «non identifiés». Comme pour tous les massacres de civils non armés, les autorités rwandaises se sont empressées d'attribuer ce crime aux «rebelles hutu». La population locale a soupçonné les éléments de l'APR suite à leur refus d'intervenir alors qu'il y avait deux positions tenues pas l'APR à quelque 300 mètres.

* L'assassinat de deux prêtres de la Paroisse catholique de CYAHINDA (Butare): Le dimanche 11 mai 1997 vers 18h30, une camionnette double cabine a été arrêtée par deux personnes armées et en uniforme militaire, à moins de 500 mètre de la frontière entre la préfecture de Gikongoro et celle de Butare, dans la cellule GITARA, secteur COKO, en commune MUBUGA, préfecture Gikongoro. Quatre autres passagers de ce véhicule ont été tués. Les militaires de l'APR postés à quelques mètres de là ne sont pas intervenus. Les victimes sont: Abbé HABAKURAMA Isaïe, Curé de la paroisse de CYAHINDA (préfecture Butare). Abbé YIRIRWAHANDI Pascal (paroisse Cyahinda); J.M.Vianney, Denise Uwizeyimana, Nyirabazungu et une étudiante ont aussi été tués.

* Début août 1997, assassinat de l'Abbé Ignace MUBASHANKWAYA de la paroisse de MUSHAKA en préfecture Cyangugu.

* Assassinat du Père Croate, VIJEKO Curic, à Kigali le 31/01/1998: Le 31/01/1998 vers 20h30, le Père VIJEKO a été tué de huit balles en plein centre de la ville de Kigali par un homme armé qui, bien que blessé, a réussi à s'enfuir à pied. Arrivé au Rwanda le 29 août 1983, le Père VIJEKO était Econome général du Diocèse Kabgayi et Curé de la paroisse de Kivumu depuis 1987. En collaboration avec CARITAS, il participait notamment à des programmes d'aides aux veuves et orphelins du génocide rwandais. Jusqu'à ce jour aucun résultat de l'enquête sur son assassinat n'a été rendu public.

* Assassinat du Curé de la Paroisse RUHENGERI, l'Abbé Boniface KAGABO, tué près de chez Rusingizandekwe dans la ville de Ruhengeri vers le 28 avril 1998. Il était rentré des camps de réfugiés du Zaïre en décembre 1996. C'était un des rares prêtres tutsi qui n'avait pas peur des militaires et qui était un grand ami Mgr Phocas NIKWIGIZE.

* Dans la nuit du 7 au 8 janvier 1998: assassinat des soeurs de Busasamana (Gisenyi) Six (6) soeurs de la Résurrection du Christ ont été tuées. Il s'agit de Epiphanie Gasigwa, Félicité Benimana, Césarine Uwimana, Xavéra Mukagakwaya et Berthilde Mukamuhire. Géorgine Uwimana Rwangeyo est morte à l'hôpital de Kigali. Malgré l'insécurité dans le nord, elles avaient refusé d'abandonner la population civile à son sort pour se réfugier à Nyundo.

* La mort par maladie de Mgr André SIBOMANA le 9 mars 1998 doit être imputée à tous ceux qui l'ont persécuté comme l'abbé Privat RUTAZIBWA et aux autorités rwandaises qui lui ont refusé un passeport afin de l'empêcher de se faire soigner à l'étranger.

* Massacres de fidèles dans les lieux de culte (églises): Fin Mai 1997, l'APR a massacré environ 300 fidèles d'une Eglise protestante dans le secteur NANGA et plus de 200 fidèles d'une Eglise adventiste dans le secteur MWIYANIKE au cours de leur office religieux. Toutes les victimes sont des civils hutu innocents tués en dehors des combats.

RECOMMANDATIONS: Le Centre recommande instamment:

Au gouvernement rwandais:

- de libérer immédiatement Mgr Augustin MISAGO et de poursuivre en justice les syndicats de délateurs qui continuent de semer la haine, le mépris, l'esprit de division et de désunion, le mensonge et la calomnie.

- de sanctionner ceux qui exploitent le génocide rwandais comme un «fonds de commerce» inépuisable;

- Cesser les persécutions contre les Eglises chrétiennes et en particulier l'Eglise catholique.

Aux autorités judicaires rwandaises:

- de ne pas céder au chantage des extrémistes tutsis qui, en plus de boycotter les audiences et les procès, se livrent à une véritable campagne de diffamation et de dénigrement contre des religieux hutu et l'Eglise en général, dans le but de casser son autorité morale;

- de faire cesser tout chantage contre les églises et leur permettre de travailler dans la sérénité.

Aux responsables de toutes les Eglises Chrétiennes oeuvrant au Rwanda:

- de prendre leur responsabilité pour dénoncer et essayer de mettre fin aux massacres et persécutions contre des innocents. Sinon ils risquent d'être accusés (encore une fois) d'avoir couvert, par leur silence complice, un nouveau génocide, qui se déroule «à huis clos» surtout dans le nord-ouest du Rwanda et dans les prisons-mouroirs;

- de dénoncer et condamner le soutien politique et militaire que les hommes politiques et les Chefs d'Etat des grandes puissances accordent aux dictatures sanguinaires d'Afrique centrale;

- de sensibiliser par tous les moyens leurs fidèles afin qu'ils choisissent le chemin de la paix.

Etats de l'Union Européenne et aux Etats-Unis d'Amérique:

- d'exiger le respect des droits humains, des procédures judicaires en matière de détention préventive et l'arrêt des massacres de civils, des disparitions et des emprisonnements arbitraires;

- de conditionner toute assistance au Rwanda au respect des droits humains et de la démocratie.

Pour le Centre, MATATA Joseph, Coordinateur.


(*) Le Centre de Lutte contre l'Impunité et l'Injustice au Rwanda est une organisation de défense des droits humains, apolitique basée en Belgique. Ses membres sont des militants des droits humains de longue date. Certains ont travaillé au Rwanda au sein d'organisations locales et ont participé à l'enquête sur le génocide de 1994. Lorsqu'ils ont commencé à enquêter sur les crimes du régime rwandais actuel, ils ont subi des menaces et ont été contraints de s'exiler à l'étranger où ils poursuivent leur engagement en faveur des droits humains.