L'AFRIQUE DES GRANDS LACS:

DIX ANS DE SOUFFRANCE, DE DESTRUCTION ET DE MORT


Joan Casòliva et Joan Carrero
Manresa et Majorque, Pays Catalans
Janvier 2000

 

INDEX

0. Introduction

1. Synthèse historique

1.1. Rwanda

1.2. Burundi

2. La guerre du Rwanda de 1990 à 1994

2.1. L'attaque du FPR et les Accords d'Arusha

2.2. L'attentat contre les présidents du Rwanda et du Burundi

2.3. Les massacres de population, en 1994

3. L'invasion du Zaïre et les attaques aux camps de réfugiés

3.1. Les attaques aux camps de réfugiés

3.2. Le renversement de Mobutu

3.3. La guerre contre Kabila

3.4. La guerre d'Angola

4. Les intérêts extérieurs

4.1. La France

4.2. Les États-Unis

4.3. Les sociétés minières

5. Information, organisations internationales et justice

5.1. Les moyens de communication

5.2. Le HCR

5.3. Les ONGs pour les Droits Humains

5.4. Les Tribunaux pénaux

6. Présent et futur de la région

6.1. Situation actuelle

6.2. Construire un futur pour tous

 

0. INTRODUCTION

Bien que la dénommée Afrique des Grands Lacs comprenne un territoire très étendu et que, en réalité, la majorité des pays de la région soient plus ou moins impliqués dans le conflit qu'elle subit, les pays les plus affectés sont Rwanda, Burundi, la RD du Congo et Angola.

La guerre du Rwanda a commencé en octobre 1990 quand un groupe de réfugiés tutsis en provenance d'Ouganda ont lancé une attaque pour essayer de prendre le pouvoir. Trois ans de guerre et négociations ont suivi jusqu'à l'éclatement en avril 1994 où, après l'assassinat des présidents du Rwanda et du Burundi, le pays est entré dans un chaos absolu, avec des massacres massifs de la population dont une partie importante fuyait vers les pays voisins.

Au Burundi, il y a eu les premières élections démocratiques en juin 1993. Au bout de trois mois, le président était assassiné; ce fut le commencement d'une période de massacres et la fuite de la population vers l'extérieur. En juillet 1996, un coup d'état s'est produit, et la personne qui avait perdu les élections en 1993 accédait au pouvoir.

En octobre 1996, les camps de réfugiés rwandais de l'ex Zaïre ont été attaqués par les armées de Rwanda, Ouganda et Burundi. Une partie des gens a été assassinée et l'autre obligée de revenir au Rwanda. De même les camps de Tanzanie furent démantelés et les gens obligés de rentrer dans leur pays. Après les attaques, une rapide offensive des trois armées mentionnées arrivait à Kinshasa et renversait Mobutu.

L'été 98, un second conflit éclatait à la rebaptisée RD du Congo, en moins de deux ans, entre le président Kabila et ses alliés dans la guerre contre Mobutu.

La guerre de la RD du Congo a affecté également la stabilité précaire d'Angola, et le vieux conflit entre le gouvernement du MPLA et la UNITA s'est ravivé. Les bombardements et le manque d'aliments et de médicaments déciment la population.

Rwanda joue un rôle central dans cette conflagration. L'attaque à la RD du Congo s'est justifiée au nom de la prévention d'un autre possible génocide du Rwanda en 1994. Pour cette raison, nous nous concentrons sur ce petit pays de l'Afrique centrale ainsi que sur son frère du sud, le Burundi.

1. SYNTHÈSE HISTORIQUE DU RWANDA ET DU BURUNDI

1.1. Rwanda1

Depuis le 6ème siècle av.J.C. environ, les Twas, chasseurs pygmées, ont pénétré dans les montagnes boisées du Rwanda. Au 6ème siècle après J.C., les agriculteurs hutus ont commencé à arriver dans la région. Aux 8ème et 9ème siècles et ensuite aux 12ème et 13ème, les éleveurs de bestiaux nomades sont arrivés au Rwanda. A partir du 14ème siècle, ces bergers tutsis ont commencé à s'installer pacifiquement au milieu des hutus, en association. A partir du 16ème siècle, les principautés tutsis commencèrent des campagnes militaires contre les hutus et tuèrent leurs princes (abahinza), auxquels ils coupèrent les organes génitaux, les séchèrent pour la conservation et les suspendirent aux tambours royaux pour rappeler aux hutus vaincus, de façon continue et humiliante, qu'ils étaient leurs sujets. Cependant les oppositions socio-économiques n'étaient pas encore très fortes.

Pendant le 19ème siècle, les rois tutsis ont renforcé leur domination. Au moment où le clan royal des Nyiginya dominait tout le pays, les tutsis, éparpillés entre les hutus, furent incorporés aux unités militaires du pouvoir central du clan royal, même s'ils ne faisaient pas partie de l'aristocratie. Ainsi, il s'est créé une sorte de caste militaire hiérarchisée qui comprenait tous les tutsis et excluait les hutus. Il se dessinait une cassure qui se développerait au siècle suivant.

La structure socio-économique qui s'était créée au 19ème siècle était totalement hiérarchisée. Les meilleures positions étaient occupées par les tutsis, avec seulement quelques exceptions pour les hutus, mais dans des positions inférieures. Tout au bas de la pyramide, il y avait les hutus, les twas et quelques tutsis restants. Vers la fin du 19ème s., une profonde scission séparait les riches et puissants des pauvres et des faibles. La dépendance des pauvres par rapport aux riches prenait diverses formes; deux structures de pouvoir se détachaient surtout: l'ubuhake et l'uburetwa.

L'ubuhake, originairement des alliances avec des droits et des devoirs entre familles de la noblesse tutsi pour protéger leurs intérêts, avait converti cette aristocratie militaire en aristocratie terrienne d'éleveurs. En vertu de l'ubuhake, les paysans hutus devaient payer la moitié de leur récolte à l'umwami (le roi). Ceci contribua à l'appauvrissement de la population et accentua la scission entre le peuple hutu et la noblesse tutsi bénéficiaire de ce nouveau système économique.

Sur l'uburetwa, C.M. Overdulve dit littéralement:

«L'immense majorité du peuple hutu était soumis à l'uburetwa, qui consistait en l'obligation pour chaque homme de travailler deux jours par semaine (et la semaine traditionnelle était seulement de cinq jours) au service du chef tutsi et ceci sans être rémunéré. C'est l'umwami tutsi Kigeri IV Rwabugiri (1865-1895) qui l'aurait instauré et imposé aux cultivateurs hutus. En général, les tutsis étaient exempts de l'uburetwa, même s'ils n'appartenaient pas à la noblesse. Ainsi, ils ont acquis un statut de privilégiés par rapport à la grande majorité hutu. L'uburetwa était la manifestation la plus humiliante et la plus étendue de la soumission du peuple. Le poids de cette charge a été un obstacle énorme pour les hommes, interdits de travailler régulièrement et suffisamment leurs propres champs. Ce travail, donc, retombait en grande partie sur les femmes qui avaient déjà la lourde charge de la maison et des enfants. En outre, elles pouvaient également être appelées pour certains travaux à la maison du chef tutsi. Tout cela provoquait une situation de misère sans précédent ; ils avaient beaucoup de difficultés pour nourrir la famille et ils vivaient sous la menace constante de la faim.»

Mais dans les familles et les ménages hutu, le soir autour du feu de bois, pendant le repas de haricots, le grand-père ou le père racontait une autre histoire, la chronique familiale, qui remontait à plusieurs générations, transmise de père en fils. C'est l'histoire qui dit comment, peu à peu, le lignage perdait son autonomie et sa dignité, une histoire d'humiliation et d'oppression croissantes de la part des seigneurs et maîtres, les Tutsi de toutes les couches, de haut en bas. Cette tradition orale explique les sentiments profondément enracinés de frustration et d'humiliation des Hutu envers les Tutsi. Ces sentiments se sont accumulés au cours des siècles, bouillon de culture d'une haine inconsciente mais toujours en veilleuse, qui fait partie de l'inconscient collectif du Hutu, transmise, chaque fois renforcée, de génération en génération.

Les Tutsi, eux, ne connaissent bien sûr pas ces sentiments de frustration et d'humiliation. Ils ont un inconscient collectif formé par des siècles de pouvoir et de supériorité. lls n'ont aucune idée de ce qui vit dans l'âme des Hutu. On peut d'ailleurs se demander si l'Européen ne s'est pas reconnu dans une certaine mesure dans cet état d'esprit des Tutsi, ce qui expliquerait que l'Européen moyen éprouve un sentiment spontané de sympathie pour eux. Il est pour le moins frappant que presque tous les mariages mixtes soient des mariages entre Européens et Tutsi et très rarement entre Européens et Hutu.»

Déjà au 20ème siècle, la colonisation belge a eu un double effet sur le système socio-politique. D'un côté, la Belgique a renforcé, depuis le début, la position de la classe dominante Nyiginya et tutsi, avec son support à la hiérarchie politique. Le poids socio-économique d'une minorité tutsi sur la majorité hutu en a été renforcé. Ainsi, Ms. Classe, primat de l'Eglise catholique, était arrivé à dire aux missionnaires qu'il fallait donner support aux chefs tutsis et enseigner aux hutus la soumission comme une vertu chrétienne. D'autre part, dans une perspective de justice et d'idéalisme, les belges, soutenus par les missionnaires qui travaillaient parmi la population, se sont efforcés d'humaniser le système en vigueur à l'aide de mesures qui devaient limiter l'injustice flagrante et l'exploitation excessive.

En 1958, après qu'un groupe cultivé de hutus eut dirigé un manifeste réclamant un changement social, la cour royale répondit par un autre document qui, entre autre chose, disait ceci: «On peut se demander comment les hutus réclament maintenant leurs droits à la distribution du patrimoine commun. Or, les relations entre nous (tutsis) et eux (hutus) ont toujours été basées, jusqu'à présent, sur le vasselage; il n'y a donc, entre eux et nous, aucun fondement de fraternité. Puisque nos rois ont conquis le pays des hutus en tuant leurs roitelets, soumettant ainsi les hutus à la servitude, comment peuvent-ils prétendre maintenant être nos frères?»

L'évêque Perraudin a été déterminant dans le procès d'émancipation hutu. Dans sa lettre pastorale du 11.02.1959, il se manifestait clairement: «La loi de la justice et de la charité demande que les institutions d'un pays assurent réellement à tous ses habitants les mêmes droits fondamentaux et les mêmes possibilités d'ascension humaine et de participation dans les affaires publiques. Les institutions qui consacreraient un régime de privilèges, favoritisme, protectionnisme, que ce soit pour les individus ou pour les groupes sociaux, ne seraient pas conformes à la morale chrétienne».

Le 1er novembre 1959, un incident entres des jeunes tutsis et un des liders hutus a été l'étincelle d'une révolte populaire. Partout, des propriétés tutsis on été brûlées et quelques-uns d'entre eux ont perdu la vie. Pourtant, entre le 01.11.59 et le 31.05.61 (date de l'amnistie proclamée par l'ONU), l'administration belge a fait une liste officielle de 74 morts, dont 61 étaient des hutus assassinés par les milices tutsis qui essayaient d'arrêter le mouvement révolutionnaire. Quelque 150.000 tutsis, surtout les chefs et les sous-chefs, sont partis du pays. En 1960, il y a les premières élections démocratiques pour les mairies. En 1961 la République est proclamée et un gouvernement provisoire est formé. Cette même année, l'ONU, très influencée par la propagande des réfugiés, a refusé d'accepter ces événements et a exigé l'organisation d'un référendum sous la surveillance de ses observateurs; le résultat de ce référendum a été de 80% de NON au maintien de la monarchie tutsi. De nouveau, de nombreux tutsis se sont exilés plutôt que de reconnaître la République. Ils ont été accueillis par l'ONU comme les victimes sans défense d'un mouvement néfaste, et non comme les oppresseurs finalement expulsés par le peuple, ce qu'ils étaient en réalité.

Pourtant, tous les tutsis ne sont pas partis du pays. Pour beaucoup d'entre eux, la défaite du régime Nyiginya était aussi une libération: ils décidèrent de reconnaître la République et de rester. Aux yeux de l'aristocratie exilée, ils sont devenus des traîtres de leur ethnie (victimes innocentes des massacres de 1994).

Tel était le sentiment général: la dictature tutsi a été chassée définitivement; plus jamais de gouvernement tutsi!

Le premier président du Rwanda indépendant a été Grégoire Kayibanda. Les premières années de son gouvernement ont rempli d'espérance une population qui, pendant des siècles, avait vécu sous le joug d'une oppression inévitable. La masse campagnarde hutu accédait à l'enseignement et, malgré le manque de ressources, le pays progressait. Jusqu'à 1967, les tutsis exilés lancèrent, sans succès, des attaques contre le pays. Petit à petit, cependant, le gouvernement se concentrait dans les mains des gens du centre du pays, la région de provenance du président. Les massacres de 350.000 hutus au Burundi, en 1972, produisirent des réactions anti-tutsis à l'intérieur du Rwanda. Tout cela a amené le coup d'état du général Habyarimana, en juillet 1973.

Malgré les circonstances peu claires du coup d'état, le gouvernement de Habyarimana a fait une bonne gestion du pays jusqu'à la seconde moitié des années 80. En 1988, la Banque Mondiale présentait le Rwanda comme un modèle de développement, et le rapport d'Amnistie Internationale de 1990 donnait comme satisfaisant le respect des droits humains. Cependant, le pouvoir s'est peu à peu concentré dans les mains des hutus du nord du pays, d'où était le président, au détriment des gens du centre et du sud. La seconde moitié des années 80 a connu la corruption de quelques secteurs du pouvoir, alors que le pays commençait une régression, due, entre autres facteurs, à des circonstances externes, comme la baisse du prix du café, premier produit d'exportation.

1.2. Burundi

Au Burundi, l'évolution historique est semblable, mais il y a des différences considérables. L'une d'elles a son origine dans la composition de l'ethnie tutsi qui dirige les deux pays. Tandis qu'à Rwanda, l'umwami (le roi) et la grande majorité des chefs tutsis avaient un lien très fort et appartenaient pratiquement au même clan, au Burundi il y avait une grande rivalité entre les différents clans tutsis. Les clans banyaruguru, bahima et baganwa sont les principaux. Le mwami (mwambutsa) du Burundi provenait du petit clan des baganwa et était en guerre avec le clan banyaruguru, qui était fort. Au cours de l'histoire, ces rois baganwas ont eu besoin du support de la population hutu pour ne pas être expulsés par les autres clans tutsis. Beaucoup de hutus avaient acquis la conviction que le mwami était bien leur roi.

Avec l'accès au pouvoir de la majorité hutu à Rwanda, et de crainte qu'il n'arrive la même chose dans son pays, la minorité tutsi du Burundi commença une stratégie répressive qui entraîna une suite de massacres de caractère génocidaire, entre lesquels nous distinguons:

1966: Coup d'état du premier ministre Michael Micombero, colonel d'armée (tutsi). Il proclame la République. L'armée commence une purge des officiers hutus. Les hutus sont pratiquement exclus du pouvoir.

1969: Massacres de dizaines de personnalités hutus, aussi bien civils que militaires.

1972-73: Tuerie de 350.000 hutus par l'instigateur du coup d'état Michael Micombero. 300.000 hutus s'exilent.

1988: Au nord du pays, les hutus se révoltent contre les propriétaires terriens tutsis, notamment dans les communes de Ntega et Marangara. L'armée des tutsis intervient, causant quelque 20.000 morts ou plus d'ethnie hutu, dans une région d'environ 130.000 habitants. Environ 60.000 hutus sont obligés de se réfugier au Rwanda.

1993: Le premier juin, Melchior Ndadaye, hutu, est élu président. C'est le premier président civil dans l'histoire du Burundi. Le 21 octobre, il est assassiné par les militaires tutsis. De plus, le président et le vice-président de l'Assemblée Nationale, le ministre de l'Administration territoriale et du Développement Communautaire et l'administrateur général de la documentation sont également assassinés. Conséquences: des milliers de victimes, des centaines de milliers de disparus et de réfugiés dans les pays voisins. Voilà le bilan du coup d'état de l'armée. Les hutus réagissent avec le plan prévu d'autodéfense: le blocus des routes avec des arbres abattus, des tranchées, etc. Ils attaquent et assassinent les tutsis. Ceux-ci, terrorisés, se réfugient dans les édifices administratifs, tout en attendant l'aide de l'armée. Celle-ci (98% tutsi) massacre la population hutu. Il est impossible de déterminer avec exactitude le nombre de victimes. Le Haut Commissariat pour les Réfugiés estime à plus de 700.000 les déplacés aux territoires voisins du Zaïre, de Tanzanie et de Rwanda. Dans ce dernier pays, on calcule qu'il y a 600.000 réfugiés qui s'ajoutent aux 900.000 déplacés dans des occasions antérieures. L'armée a profité du chaos qu'elle-même a provoqué pour éliminer les cadres politiques et administratifs du FRODEBU, le parti vainqueur aux législatives.

1994: Le nouveau président, Cyprien Ntaryamira, meurt dans le même attentat que le président de Rwanda, Juvenal Habyarimana, en même temps que la suite. Cela provoque des manifestations à la capitale, des disparitions, des massacres et arrestation d'opposants.

1995: L'insécurité et les assassinats augmentent à Bujumbura qui se trouve sous le contrôle des militaires. Les hutus qui vivent dans quelques quartiers de la capitale fuient devant l'escalade de violence. La ville se convertit en retranchement tutsi. L'armée organise une "opération nettoyage" aux quelques quartiers hutus qui restent encore, sans permettre l'entrée aux ONGs. L'opération terminée, lorsque les journalistes et les membres d'organisations réussissent à entrer, ils découvrent une grande quantité de morts.

1996: Coup d'état de Pierre Buyoya, un militaire tutsi qui renverse le troisième président hutu, Silvester Ntibantunganya, après l'assassinat des deux premiers. La saisie internationale contre le régime de Buyoya est décrétée, mais plus en théorie qu'en fait. La répression de l'armée tutsi continue et les guérillas hutus à l'intérieur du pays se multiplient.

1998: L'ex-président de Tanzanie, Julius Nyerere, commence des conversations de paix à Arusha (Tanzanie) entre les différentes parts impliquées dans le conflit burundais. Jusqu'à présent, elles n'ont donné aucun résultat positif.

2. LA GUERRE DU RWANDA DE 1990 À 1994

2.1. L'attaque du FPR et les accords d'Arusha

Rwanda a été attaqué le 1er octobre 1990 par les tutsis du Front Patriotique Rwandais (FPR), qui étaient en exil, avec le support du voisin du nord, Uganda, qui en même temps recevait le support de la Grande Bretagne et des Etats- Unis. Ce qui justifiait l'attaque, c'était le refus d'Habyarimana de permettre le retour des réfugiés à cause de leur appartenance ethnique. Pourtant, la majorité d'opérateurs économiques de Rwanda étaient des tutsis qui sont revenus au pays pendant le régime de Habyarimana. On ne peut pas dire que ce dernier ait fermé toutes les portes aux réfugiés. Cette attaque a marqué le début de l'instabilité, avec l'imposition des Programmes d'ajustement Structurel du FMI. La France, la Belgique et le Zaïre ont envoyé des troupes pour aider le gouvernement rwandais. Les belges se sont retirés au bout de quelques semaines, et les zaïrois ont été retirés à cause des exactions qu'ils commettaient contre la population. L'attaque fuit suivie d'une réaction du gouvernement emprisonnant six ou sept mille personnes accusées de collaborer avec le FPR, et qui au bout de quelques semaines furent libérées, quelques-unes d'entre elles paraissant avoir subi des tortures. Lors de l'attaque, le FPR a commis plusieurs massacres, tels que l'extermination du village de Muvumba, ou les tueries à Ruhengeri, le 22.01.91.

De façon générale, de jeunes tutsis avaient été recrutés dans tout le pays pour recevoir une formation idéologique et militaire au sein du FPR et constituer des brigades clandestines, dispersées en quantité sur les collines. Cela a créé beaucoup de malaise dans la majorité de la population et le sentiment d'être trahis. La présence de ces jeunes sur les collines est attestée par Tito Tutaremara, idéologue du FPR: "à la fin de 87, 36 cellules du Front avaient été constitués à l'intérieur du pays"2.

Dans quelques régions il y a eu des attaques et des massacres de population tutsi. Les principaux contre les bagogwe, un sous-groupe tutsi du nord, en janvier 1991, et contre les tutsis du Busegera, au sud, en mars 1992.

Les attaques successives en forme de guérilla du FPR vidaient petit à petit le nord-est du pays, en provoquant une fuite massive vers le centre et le sud du Rwanda. En février 93, une attaque à grande échelle, qui comprenait non seulement de l'intimidation mais aussi des tortures et des tueries, a provoqué une débandade générale, arrivant à déplacer un million de personnes à l'intérieur du Rwanda. Quelques endroits où le FPR a décimé la population sont: Ngarama, Mukingo, Kinigi, Kigombe, Mutura, Kirambo...

Sur le plan politique, après la conférence au sommet de la francophonie de la Baule, en juin 1990, qui conditionnait l'aide au développement de la démocratisation, une nouvelle Constitution qui autorisait le multipartisme fut adoptée le 10.06.91. Le 16.04.92, un gouvernement de coalition regroupant cinq partis politiques et dirigé par un premier ministre issu du Mouvement Démocratique Républicain, le parti principal de l'opposition, a été créé. Son objectif, entre autres, a été de commencer les négociations directes avec le FPR, négociations qui ont amené les Accords d'Arusha, signés en août 1993. Ces accords prévoyaient un partage du pouvoir entre les différents partis politiques qui s'étaient créés, mais le FPR emportait une représentation sans rapport avec la réalité du pays.

Après l'assassinat du président Ndadaye et les tueries massives de population hutu par l'armée tutsi au Burundi, en octobre 1993, les partis politiques de l'opposition à Habyarimana se sont tous divisés en deux fractions. Les uns, la majorité, se sont distancés du FPR et se sont rapprochés du parti du président, tandis que les autres se sont maintenus plus près du FPR, collaborant avec lui en vue de renverser Habyarimana. Les Accords d'Arusha prévoyaient une période de transition, suivie d'élections qui, dans la situation projetée, ne pouvaient pratiquement pas être gagnées par le FPR et les factions des partis qui lui étaient proches.

Pour l'application des Accords, il avait été prévu qu'un contingent de 600 hommes du FPR s'installe à Kigali. Le lieutenant Nees, chargé de l'information de la MINUAR (Mission des Nations Unies pour l'assistance à Rwanda) a déclaré devant la Commission parlementaire belge sur Rwanda, que le FPR avait introduit dans la capitale des armes et des hommes et que cela ne lui permettait pas les Accords d'Arusha.

2.2. L'attentat contre les présidents du Rwanda et du Burundi

Dans un climat de tension et de polarisation extrêmes, après les assassinats de liders politiques de premier rang, et avec les partis politiques absolument divisés, l'avion qui emmenait les présidents du Rwanda et du Burundi, et les principaux membres de leurs gouvernements fut abattu.

Tous les analystes coïncident à dire que cet assassinat a été l'étincelle qui a mis le feu à Rwanda. C'est ce que dit le rapporteur spécial de l'ONU, René Degni Segui, chargé de l'enquête sur les massacres de 1994: "La mort du président Habyarimana sera l'étincelle qui mettra le feu à la poudre, déchaînant ainsi les massacres de civils". Malgré cela, aucune enquête n'a encore été ouverte pour rechercher les auteurs de cet attentat.

Le premier rapport fait, ainsi que quelques analyses, indiquaient des extrémistes hutus de l'armée rwandaise comme les auteurs de l'attentat. Alors que le gouvernement du FPR n'a demande aucune enquête internationale, les accusés l'on fait en plusieurs occasions, et, dernièrement, les détenus par le Tribunal Pénal International dans une lettre qu'ils ont envoyée au secrétaire général de l'ONU, le 20.04.99.

Avec l'attentat, l'armée est restée sans chefs parce que le chef d'État Major, le général Deogratias Nsabimana, et le secrétaire particulier du président et personne de haute influence, le colonel Elie Sagatwa, voyageaient avec Habyarimana. En outre, le ministre de Défense et celui de l'Intérieur étaient hors du pays. Les réactions de l'armée rwandaise, qui a été prise à contre-pied dans l'offensive que le FPR a engagée, font penser qu'elle n'était pas préparée pour cette soudaine offensive.

Le témoignage d'un militaire rwandais, Christophe Hakizabera, qui a été au FPR de 1990 à 1995, vient d'apparaître au grand jour, le 10.08.99. Les témoignages des ex-membres du FPR peuvent être très intéressants pour la nouvelle information qu'ils peuvent donner. Leur crédibilité dépend de leur cohérence ainsi que de la coïncidence avec d'autres sources. Dans ce cas, nous croyons que ces conditions existent. Quand il parle de l'assassinat de Habyarimana, il dit: "Le FPR a élaboré un plan macabre qui devait conduire le pays au chaos: la mort du président Habyariamana. Celui-ci était considéré comme un obstacle majeur à la prise du pouvoir par la force. La première réunion de planification de l'assassinat s'est faite à Kabale (Ouganda) aux locaux de l'évêché, sous les auspices de l'archevêque Haremimana.

Plus tard, des réunions de ce genre se sont faites à Mbarara, à la résidence du général major Salim Saleh, demi-frère du président ougandais Yoweri Kaguta Museveni. Ensuite, on sait pertinemment que la décision d'assassiner le président Habyarimana a été prise à Bobo-Dioulasso, à Burkina Faso, en mars 1994, et que le commandant Paul Kagame, le lider du FPR, a participé à cette réunion."

2.3. Les massacres de population, en 1994

Au début de 1994, il y avait au Rwanda un million de déplacés internes qui avaient fui les tueries du FPR et centaines de milliers de réfugiés burundais au Sud qui avaient fui les tueries de l'armée tutsi du Burundi; l'économie était totalement détruite, avec une grande masse de jeunes sans travail, surtout dans la capitale. Après l'attentat, le pays entre dans une spirale de violence qui amène aux massacres généralisés d'avril à juin 1994. Les milices hutus assassinent massivement les tutsis et les hutus proches du FPR. En même temps, le FPR assassine massivement les hutus, mais dans ces massacres des tutsis meurent également.

Les moyens de communication ont donné suffisamment d'informations et les témoignages sont abondants sur les massacres commis par les milices hutus contre la population tutsi, qui se sont produits dans tout le territoire. Une partie des jeunes miliciens hutus du parti MRND, les interahamwe, se sont détachés dans ces tueries massives. Un des premiers assassinats, qui a eu une grande répercussion, a été celui de la première ministre, Agathe Uwilingiyimana, et dix casques bleus belges qui la protégeaient, aux mains de membres de la garde présidentielle. Le lendemain même de l'attentat, un groupe de 17 religieux tutsis était assassiné au Centre Christus de Remera. Seule une ferme intervention du contingent de l'ONU aurait pu arrêter les tueries, mais au lieu de cela, la retraite des casques bleus fut ordonnée, laissant la population sans protection. Le 9 avril un gouvernement intérim, présidé par Jean Kambanda, s'est formé sans la présence de tutsis ni d'hutus de l'opposition les plus proches du FPR.

Les brigades du FPR, composées exclusivement de jeunes tutsis et disséminées sur les collines, ont été l'objectif prioritaire des milices hutus. On a localisé des fosses profondes cachées au milieu de caféières appartenant aux tutsis et dont le seul objectif pouvait être l'enfouissement de cadavres hutus. Progressivement, les tutsis en général ont été vus comme l'ennemi à abattre. La présence d'un million de déplacés du nord a augmenté le désir de vengeance. Il s'est formé des groupes de miliciens qui allaient à la recherche des tutsis et obligeaient les hutus des collines à s'incorporer au groupe sous menace d'assassinat au cas où ils refuseraient. Beaucoup de familles hutus, sachant pourtant le risque que cela comportait, ont caché chez eux des voisins et connaissances tutsis.

Le FPR a lancé un ultimatum de trois jours à tous les étrangers résidant au pays pour qu'ils partent. En peu de jours, presque tous les étrangers sont sortis du pays. Joaquim Vallmajó, un père blanc catalan qui avait décidé de rester, a disparu le 26.04.94 après avoir été emmené par un groupe de soldats du FPR. Le 03.06.94, les évêques de Kigali, Kabgayi et Byumba, qui n'avaient pas voulu abandonner le pays, ont été exécutés par le FPR. Ils avaient préféré rester aux côtés d'un groupe de réfugiés tutsis qui étaient menacés par les milices hutus.

Il y a de nombreux témoins des massacres commis par le FPR, mais il leur a été difficile de s'exprimer publiquement de peur des représailles des vainqueurs. Presque tous les étrangers sont sortis du pays et entre la minorité qui est restée, les témoignages de Santos Ganuza et de Marcel Gérin3 sont exceptionnels. Le belge Marcel Gérin dit, en synthèse, qu'en 1994 la guerre les a surpris, sa femme et lui, au Rwanda où ils avaient une affaire près du parc national de l'Akagera. Ils ont été témoins des massacres indiscriminés dans la zone où ils résidaient et ils ont pu constater, étant faits prisonniers, que ceux qui apparemment semblaient être des miliciens interahamwes n'étaient que des mercenaires sans uniforme aux ordres de l'armée tutsi. Alors qu'ils pensaient être exécutés, ils ont pu s'en sortir miraculeusement, grâce à l'arrivée de journalistes et de casques bleus. Tout en affirmant que dans la zone où ils habitaient, les interahamwes avaient tué un millier de personnes dans l'église, la majeure partie des massacres se sont réalisés à l'arrivée de ces mercenaires qui tuaient tous ceux qu'ils retrouvaient sans faire aucune distinction d'ethnies, dans une claire opération de nettoyage total du territoire. Toutes les photos qui se prenaient portaient à croire que les auteurs étaient les milices hutus interahamwe.

Santos Ganuza, un missionnaire navarrais, était le recteur de la paroisse de Kiziguro, également à l'est du pays. Il dit: "J'ai été de nombreuses années recteur d'une paroisse, à l'est du pays. En 1994, les interahamwes sont arrivés et ont tué les 1.000 tutsis qui s'étaient réfugiés dans l'église, sans que je puisse rien faire pour l'éviter. Peu de jours après, les militaires tutsis sont arrivés et ont tué 10.000 hutus. Les télévisions occidentales ont projeté les images de ces hutus assassinés dans ma paroisse, les identifiant comme tutsis."

Le FPR a refusé l'offre de trêve du haut commandement des F.A.R du 12 avril afin d'arrêter les tueries des personnes civiles. Il s'est opposé le 30 avril aux initiatives onusiennes d'envoi des troupes internationales aux fins d'arrêter les massacres sous le prétexte que le génocide avait été totalement consommé.

Un embargo international d'armes contre le régime rwandais fut décrété, mais le FPR continuait d'en recevoir à travers l'Ouganda. En juillet 1994, le FPR prend le pouvoir et trois millions de personnes traversent les frontières pour se réfugier, surtout, au Zaïre et en Tanzanie. On a estimé qu'entre avril et juillet 1994, 800.000 tutsis et hutus de l'opposition avaient été assassinés, mais on n'a presque rien dit sur la population hutu assassiné par le FPR. Tout en reconnaissant dans son rapport d'octobre 1994 qu'aussi bien les tutsis que les hutus avaient commis des "crimes contre l'humanité", la commission d'experts de l'ONU chargée d'enquêter sur les massacres conclut en disant que "il y a des indices accablants pour prouver que des actes de génocide contre le groupe tutsi ont été perpétrés par des éléments hutus, de façon concertée, planifiée, systématique et méthodique".

A l'intérieur du Rwanda, les militaires du FPR commencèrent une purge systématique, avec des tueries sélectives. Au même temps, une guérilla qui opérera surtout à l'Ouest du pays se crée, l'Armée de Libération du Rwanda (ALIR).

3. L'INVASION DU ZAÏRE ET LES ATTAQUES AUX CAMPS DE RÉFUGIÉS

3.1. Les attaques aux camps de réfugiés

En 1996, on a essayé, de différents secteurs, de faire revenir les réfugiés rwandais et burundais dans leur pays. Le HCR essaya de les convaincre que la situation au Rwanda permettait un retour avec certaines conditions de sécurité. Quelques ONGs ont abandonné les camps alléguant qu'elles ne voulaient pas continuer à aider les génocidaires et que l'aide humanitaire perpétrait l'existence des camps, alors que le retour des réfugiés au Rwanda était préférable. Quelques familles y sont revenues mais la majorité est restée dans les camps.

Le 20.10.96, les camps de réfugiés rwandais et burundais qui se trouvaient en territoire zaïrois, près de la frontière, sont bombardés et attaqués depuis Rwanda, Burundi et Ouganda. On a justifié cette attaque en disant qu'il fallait garantir la sécurité de Rwanda devant les incursions réalisées depuis les camps, de la part des milices hutus et qu'il fallait libérer les réfugiés qui étaient les otages des milices. Il y a eu une certaine résistance au camp de Mugunga. Beaucoup de réfugiés sont morts dans les camps mêmes et les autres ont fui et se sont cachés dans la forêt. Les trois armées ont interdit l'accès aux journalistes et aux observateurs. Les militaires tutsis encerclaient les cachettes des réfugiés et les assassinaient systématiquement.

Les premiers jours de l'attaque, l'archevêque de Bukavu, Christophe Munzihirwa, fut assassiné, lui, qui dans ses lettres avait dénoncé la présence de militaires nord-américains dans la zone et avait demandé de façon réitérée un retour des réfugiés au Rwanda avec des conditions de sécurité. L'archevêque demandait également que les lobbies tutsis arrêtent leur campagne de non-information dirigée à l'opinion internationale. Quatre religieux maristes espagnols, qui travaillaient au camp de Nyamirangwe, mouraient assassinés en même temps.

Le 15.11.96, le Conseil de Sécurité de l'ONU approuve la résolution 1080 pour envoyer une force internationale qui permette l'accès et l'aide humanitaire aux réfugiés. Le lendemain même, les troupes tutsis obligent une partie des réfugiés à retourner au Rwanda. On donne comme réalité que presque tous sont retournés et l'envoi de la force internationale est suspendu. Cependant, quelque 500.000 réfugiés restaient encore cachés dans la forêt. Beaucoup d'entre eux sont morts assassinés ou victimes de la déshydratation, de la faim, des blessures ou des maladies. Quelque 300.000 survivants se sont concentrés à Tingi-Tingi, près de Kisangani. En fin février 97, peu après la visite faite par la commissaire européenne d'Aide Humanitaire, Emma Bonino, le camp de Tingi-Tingi est attaqué et des milliers de réfugiés sont assassinés. Le reste arrive à Kisangani, où les massacres continuent. Quelques-uns réussissent à traverser tout le pays et à se réfugier au Congo-Brazzaville ou à la République Centre-Africaine, d'autres sont rapatriés par le HCR au Rwanda. Il est difficile de connaître avec exactitude le nombre de victimes, mais au total il doit y en avoir eu quelque 500.000.

3.2. Le renversement de Mobutu

Au moment où les camps des réfugiés du Zaïre étaient attaqués, une offensive commençait pour renverser Mobutu Sese Seko, le vieux dictateur qui était depuis plus de 30 ans au pouvoir. L'Alliance de Forces Démocratiques de Libération (AFDL) s'est créée sous la direction de Laurent Désiré Kabila, alléguant, comme motif de rébellion, la discrimination que subissaient les tutsis banyamulenges de la province du Kivu Sud. Pourtant, l'armée était formée d'unités militaires rwandaises, ougandaises et burundaises. En six mois, elles arrivent à la capitale, Kinshasa, devant des forces armées Zaïroises démotivées et en retraite permanente. Mobutu fuit et Kabila accède au pouvoir. Le pays est rebaptisé avec le nom de République Démocratique du Congo.

Déjà, avant la prise de Kinshasa, quelques sociétés minières de capital nord-américain obtiennent des concessions d'exploitation. Il faut détacher, entre elles, l'American Mineral Fields. Pendant la deuxième moitié de 1997, il semble qu'une nouvelle étape commence pour l'Afrique. La conférence au sommet des G7 se célèbre à Denver, où le président nord-américain annonce son engagement dans le développement du continent: le commerce doit substituer l'aide.

3.3. La guerre contre Kabila

Les premiers voyages de Kabila seront à la Chine, en Libye et à Cuba. En février 1998, le congressiste américain Jesse Jakson se déplace à Kinshasa et déclare que les troubles augmentent à la RD du Congo. Beaucoup de déclarations sont faites qualifiant Kabila de corrompu et de manque d'efficacité dans la direction du pays. Le 27.07.98, Kabila reconnaît les services prêtés par Rwanda, Ouganda et Burundi, et renvoie les militaires et les politiques de ces pays qui restaient en territoire congolais; quelques-uns d'entre eux occupaient des postes de premier ordre. Le 02.08.98, les militaires tutsis qui occupent l'est du pays, de nouveau sous la couverture de politiciens congolais, annoncent leur opposition armée au gouvernement de Kinshasa. Le Regroupement Congolais pour la Démocratie (RCD) se crée avec le congolais Zahidi Ngoma comme chef.

Les deux provinces orientales du Kivu sont occupées et, exactement comme deux ans avant, une offensive commence contre Kinshasa et Lubumbashi. Une opération spectaculaire, aérotransportant des troupes du Kivu à Matadi, port de l'océan Atlantique, permet une avance rapide des militaires tutsis vers Kinshasa, qui est encerclé et privée d'eau et de lumière pendant une semaine. Alors que la chute de Kinshasa semble imminente, un fait inattendu se produit: l'intervention du Zimbabwe puis de l'Angola et de la Namibie qui pressent à contre-pied les troupes tutsis, pour aider Kabila. Les tutsis subissent une défaite et quelques soldats sont lynchés par la population. Il vient une phase d'avancement lent, de prise de quelques villes stratégiques, où les principaux objectifs seront la ville diamantifère de Mbuji-Mayi, au centre du pays, et Lubumbashi, au sud, la capitale du cuivre et du cobalt.

Le pays de la région, groupés dans la SADC (Communauté Sud-Africaine pour le Développement) donnent support à Kabila. Tous, sauf l'Afrique du Sud, se sont montrés unanimement contraires aux prétentions du Rwanda, Ouganda et Burundi. Bien que trois seulement aient envoyé de l'aide militaire, les 9 autres pays ont donné leur support moral au gouvernement congolais pour arrêter ce qu'ils considéraient une extension inacceptable de la sphère d'influence tutsi en Afrique Centrale. La République Sud-Africaine a essayé d'exercer un rôle médiateur, mais ceci est vu avec méfiance par les autres pays, surtout par Robert Mugabe, président du Zimbabwe.

L'envoi de la part du Tchad d'un contingent de 2.000 hommes pour aider Kabila, ainsi que le support voilé du Soudan, montrent la position des pays islamiques voisins. Le grand support de l'Ouganda à la rébellion du sud du Soudan, l'Armée Populaire de Libération du Soudan (APLS), qui lutte contre le gouvernement islamique du nord, fait partie de la stratégie des Etats-Unis pour freiner l'islamisme soudanais.

Au nouvel an 1999, au village de Makobola au Kivu Sud, les troupes tutsis tuent plus de mille personnes comme représailles à une attaque des guérilleros mai-mai. Déjà, au mois d'août, une semblable tuerie s'était produite à la paroisse de Kasika. Les massacres de la population civile se succèdent au Kivu, de la part des militaires tutsis de Rwanda et Burundi: Bwegera, Burhale, Uvira, Butembo, Masisi, Kamituga, Burhinyi... Beaucoup de jeunes s'enrôlent dans les différentes guérillas mai-mai, qui combattent en grande infériorité de moyens.

3.4. La guerre d'Angola

À Angola, les deux factions qui s'affrontent ont utilisé le conflit congolais pour leurs propres intérêts, et l'accord de paix qui avait tant coûté s'est brisé. La UNITA, la guérilla qui avait reçu le support des Etats-Unis dans la période de guerre de blocs, s'est ravivée. Dans l'offensive contre Mobutu, 1996-97, la UNITA l'a soutenu, en luttant contre la coalition tutsi, mais dans l'offensive contre Kabila, en 1998-99, elle a soutenu cette coalition contre le gouvernement établi à Kinshasa. Ainsi, le gouvernement du MPLA a lutté en faveur des intérêts tutsis en 1996-97 et maintenant il lutte contre eux en soutenant Kabila.

Maintenant la lutte se développe presque uniquement en territoire angolais, et la UNITA contrôle une bonne part du territoire de l'intérieur, tandis que le gouvernement contrôle la portion de la côte, la zone où se concentrent les exploitations de pétrole, et le front de guerre se trouve au centre du pays. Les conditions dans lesquelles se trouve la population civile sont critiques; les bombardements ont causé beaucoup de morts et le nombre de déplacés est très élevé.

4. LES INTÉRÊTS EXTERIEURS

Bien que différents pays occidentaux soient intervenus dans ce conflit, nous nous centrerons sur les deux que nous considérons les plus importants: la France et les États-Unis. Au commencement du conflit de Rwanda, la Belgique, l'ancienne métropole, a envoyé des soldats pour aider le gouvernement de Habyarimana, mais elle les a très vite retirés. En 1994, à cause de la mort des 10 casques bleus, la Belgique a retiré son contingent, ce qui permettait que d'autres pays fassent la même chose et que la protection de la population ne soit pas possible. La Grande Bretagne, ancienne métropole de l'Ouganda, a joué un rôle très important, surtout au début du conflit en se mettant au côté de Museveni et appuyant les États-Unis en tout moment.

4.1. La France

La France a soutenu le gouvernement de Habyarimana jusqu'à la signature des Accords d'Arusha . Son contingent, formé de 600 hommes, assurait l'assistance technique des Forces Armées Rwandaises. Il a été décisif au moment de l'invasion de 1990, pendant laquelle le FPR aurait pu arriver jusqu'à la capitale. A chaque grande offensive du FPR, la France approvisionnait l'armée rwandaise en armement. Elle s'est retirée définitivement du pays à l'arrivée des premiers soldats de la MINUAR, en novembre 1993.

Lors de la reprise de la guerre, en 1994, les Etats-Unis, ainsi que la Belgique ont fait pression sur la France pour la dissuader d'intervenir. L'opération humanitaire Turquoise (Turquesa) (juin-août 1994) fut acceptée avec beaucoup de réticences et de conditions. On n'a pas autorisé les Français à établir des zones de sécurité dans le Nord-Ouest du pays, comme ils l'avaient fait dans le sud-ouest, argumentant que ce serait protéger les auteurs des massacres et particulièrement le gouvernement qui s'était réfugié dans cette partie du pays.

Accusée de connivence avec le génocide des tutsis pour avoir formé l'armée hutu, après l'opération Turquoise, la France se maintiendra à distance quand Mobutu sera attaqué en 1996.

La France donne conseil et support logistique à l'armée tutsi du Burundi. Elle le faisait déjà en 1972 quand le massacre de 350.000 hutus se produisit. Cela n'a pas empêché qu'à partir de 1990 elle aide aussi l'armée hutu de Rwanda. La France semble appliquer une "realpolitik" qui, essayant de supplanter la Belgique dans la région, a donné support aux régimes établis au Rwanda et au Burundi.

4.2. Les États-Unis

Alors que le rôle de la France a toujours été public et notoire, celui des États-Unis n'a pas été aussi clair, pour beaucoup d'analystes. Pour cette raison, nous voulons nous étendre pou montrer l'évidence de leur implication.

Au début de 1996, Ronald Brown, secrétaire de commerce des États-Unis, énonçait publiquement ce qui pour beaucoup d'observateurs commençait déjà à être une évidence: "L'ère du domaine économique et de l'hégémonie commerciale de l'Europe en Afrique est terminée. L'Afrique nous intéresse." Beaucoup de faits montrent cet intérêt; nous signalons les suivants:

  1. Quelques-uns des membres du FPR qui ont attaqué le Rwanda en 1990 à partir de l'Ouganda avaient acquis une formation militaire aux États-Unis dans le cadre du programme IMET.
  2. Entre 1989 et 1992, les États-Unis ont donné à l'Ouganda une aide économique de 183 millions de dollars. Cette aide équivalait à toute l'aide des États-Unis pendant les 27 années précédentes4. La Banque Mondiale (IDA) a donné à Museveni, le président de l'Ouganda, 1800 millions de dollars jusqu'à mars 1997 seulement.
  3. Les États-Unis sont les principaux fournisseurs d'armes en Ouganda en vue de leur utilisation dans la région des Grands Lacs. Il y a des militaires américains à l'ancien aéroport d'Entebbe, à Nakasongola, Kabamba, Ssingo, Nkosi, aux îles Ssese et dans d'autres endroits mobiles d'Ouganda, entraînant des militaires ougandais et rwandais5.
  4. Les Etats-Unis et la Grande Bretagne ont empêché le Rwanda de recourir au Conseil de Sécurité de l'ONU sur l'agression de l'Ouganda, sous prétexte de manque de preuves matérielles. Ces mêmes pays ont rendu inefficace le travail de la Mission des Nations Unies chargée de contrôler la frontière rwandais-ougandaise (MONUOR). Non seulement ils se sont opposés au renfort de la MONUOR en hommes et en matériel, mais ils ont refusé également de condamner l'Ouganda quand les responsables de la MONUOR ont informé que ce pays les empêchait d'accomplir leur mission.
  5. Egalement les États-Unis et la Grande Bretagne ont bloqué pendant longtemps la décision du Conseil de Sécurité sur le déploiement de la Force Internationale prévue par les Accords de paix d'Arusha. Les premiers soldats de la MINUAR ne sont arrivés à Rwanda qu'en novembre 1993, près de quatre mois après la signature des Accords, qui ne pouvaient s'appliquer sans cette force internationale. Le retard a provoqué des tensions entre le gouvernement rwandais et le FPR, et à l'intérieur des partis politiques.

  6. L'ambassade des États-Unis à Rwanda à été la première à évacuer Rwanda le lendemain du 6 avril 1994, jour de l'assassinat des présidents du Rwanda et du Burundi, événement qui a déchaîné les massacres à grande échelle. Des mesures plus énergiques, prises de concert avec les autres pays ou au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies, auraient empêché l'extermination de la population.
  7. Les Etats-Unis ont bloqué l'adoption et l'application de la résolution 1080 (1996) adoptée par le Conseil de Sécurité de l'ONU, le 15.11.96, sur le déploiement d'une force multinationale de protection des réfugiés et de la population civile menacée à l'est de l'ex Zaïre; cette force aurait pu arrêter les massacres.
  8. Pendant sa visite au Rwanda en septembre 1996, Johnston, membre du Congrès nord-américain, a plaidé en faveur de la politique consistant à obliger les réfugiés. Johnston a dit: "Cesser de les alimenter, transférez vos dispositifs d'aide alimentaire à l'intérieur des frontières, essayer d'obtenir que les armées rwandaise et tanzanaise imposent la discipline, qu'une force de sécurité escorte personnellement les réfugiés, qu'elle leur fasse passer la frontière et les conduise aux centres de distribution d'aliments".
  9. La déclaration de l'ambassadeur américain à Kigali, le 21.01.97, dit: "Les agences humanitaires doivent partir de l'est du Zaïre et cesser d'alimenter des assassins. Alors, ceux-ci se volatiliseront dans la nature à la recherche de quelque chose à manger, laissant derrière eux les otages. Si nous n'agissons pas ainsi, nous sauverons les enfants de Tingi-Tingi au préjudice des enfants qui seront assassinés ou qui deviendront orphelins à l'intérieur du Rwanda".6
  10. L'ambassade américaine au Rwanda donne un clair support au gouvernement Kagame, minimisant ouvertement les problèmes et les violations des droits humains; et les agences humanitaires internationales ont l'impression qu'elle leur est franchement défavorable. Un fonctionnaire de l'ambassade américaine a déclaré a Physicians for Human Rights (PHR) (Physiciens pour les Droits Humains) qu'il donnait support à ce que faisait le Rwanda pour contrecarrer le projet d'une mission d'investigation sur les atrocités commises à l'ex Zaïre et il défiait PHR de présenter des preuves de violations graves des droits humains au Rwanda et à la R.D. du Congo. 7

  11. L'administration nord-américaine a étouffé le génocide des réfugiés rwandais à l'ex Zaïre. Sous sa pression, la version finale du rapport des Nations Unies a été modifiée afin de substituer le mot "génocide" par "massacre". Il est expliqué à l'ONU que "après des discussions approfondies" à New York, les auteurs du rapport ont décidé "eux-mêmes" de retirer le terme "génocide"8. En outre, le rapport se termine avec la recommandation que Kabila et Kagame enquêtent, eux-mêmes, sur les auteurs des massacres. Avec ceci, on demande aux auteurs présumés des massacres qu'ils en fassent eux-mêmes les enquêtes, ce qui est ridicule. Par cette action, Washington a voulu préserver l'intégrité morale de ses protégés, puisque ces derniers utilisent le génocide tutsi comme justification éthique de leur dictature ethnique.
  12. Un journaliste britannique, Nick Gordon, a enquêté et informé que le régime du FPR a construit des fours crématoires dans les régions rwandaises de Bugesera, Ruhengeri, Buyumba, Kibungo, Nyungwe et d'autres endroits où des milliers de hutus sont assassinés et leurs corps brûlés, pendant que les responsables des Etats-Unis détournent le regard. 9
  13. Un membre de l'administration Clinton interrogé sur l'assistance militaire massive des Etats-Unis au Rwanda, déclarait qu'"il était nécessaire d'établir un régime militaire très puissant dans la région des Grands Lacs pour imposer des solutions militaires aux conflits".10
  14. En plus de l'approvisionnement du matériel de guerre, Rwanda et Ouganda participent activement aux programmes de formation et assistance militaire suivants:
  15. Rapid Intervention Force (RIP)

    Appelé aussi l'African Crisis Response Initiative (ACRI), ce programme a commencé en 1995. Bien que d'autres pays africains y participent, surtout le Sénégal, on donne une importance très particulière au Rwanda et en Ouganda, au nom du génocide. Des milliers de soldats et d'officiers tutsis prennent part, chaque semestre, à ces formations militaires assurées par les bérets verts, une unité d'élite de la 3ème Division des Forces Spéciales de Fort Bragg, en Caroline du Nord.

    International Military Education and Training (IMET)

    Ce programme offre une formation militaire très avancée. Historiquement, beaucoup de dictateurs militaires du Tiers Monde, ainsi que leurs pelotons d'exécution, y ont été formés. C'est le cas des "tontons macoutes" d'Haïti, et des brigades sanguinaires du Chili, de l'Argentine et d'autres pays. Beaucoup d'officiers tutsis y sont enrôlés à fort Bragg et à Fort Leavenwoth, ce dernier au Kansas. C'est dans le cadre de ce programme que Kagame, à ce moment-la officier dans l'armée ougandaise, a participé à une formation militaire, en 1993, en compagnie de quelques officiers ougandais.

    Joint Combined Exchange Training (JCET)

    Ce programme est supervisé par la Marine, l'Armée de terre et la Force aérienne. L'objectif de cette formation est de permettre aux troupes tutsis d'améliorer leur expérience militaire. Les unités de la 3ème et de la 5ème Forces spéciales y prennent part. Quelques disciplines militaires sont enseignées, à savoir: les techniques de camouflage, la préparation des combats, la mobilité des unités réduites, l'entretien du matériel de guerre, la navigation nocturne, etc..

    Rwandan Interagency Assessment Team (RIAT)

    Ce projet a été spécialement conçu pour évaluer l'efficacité de tous les entraînements militaires auxquels participent les soldats et les officiers rwandais, avec comme objectif, le cas échéant, la recommandation de solutions pour les améliorer.

  16. Il y a un rapport du Pentagone, adressé au Congrès, dans lequel est détaillée la participation de l'armée américaine à la formation des forces armées rwandaises depuis 1994. Selon ce rapport, les États-Unis ont élargi leur coopération avec l'armée rwandaise au moment où celle-ce était impliquée dans l'aide aux rebelles congolais, pour renverser le régime de Mobutu11. D'après le Soir, deux jours avant la deuxième invasion du Congo, le 02.08.98, quelques experts militaires américains ont été vus près de la frontière. D'autre part, deux vaisseaux de guerre américains opéraient à la hauteur de Matadi, dans l'Ocean Atlantique, servant de liaison de communications entre Goma, Kigali et Kitona. Ils dirigeaient également les communications de la tour de contrôle de l'aéroport militaire de Kitona. De plus, "des instructeurs américains entraînaient des mercenaires serbes, colombiens, somaliens et sud-africains, à la localité de Dedia, près de l'île d'Idwi, dans la province congolaise du Kivu Sud".

4.3. Les sociétés minières

Selon des études géologiques faites ces dernières années, le sous-sol du Congo contient des gisements de cuivre, de cobalt, de zinc, d'argent, de diamants, d'uranium, de cadmium et d'autres métaux rares, mais surtout des concentrations d'or en quantités exceptionnelles.

La majeure concentration d'or se trouve dans la province orientale, dans la région d'Ituri, aux confins de la frontière avec l'Ouganda et le Soudan. Une légende de l'est congolais situe les mines d'or du roi Salomon dans cette zone. Selon une étude faite par le Centre National de Recherches Géologiques et Minières (CRGM), le sol d'Ituri est si riche qu'il est possible, avec les méthodes modernes de traitement, d'obtenir de l'or fin jusqu'à une moyenne de 6 à 7 kg par tonne, seulement avec le traitement des déblais des anciennes mines de l'Okimo. Des milliers de chercheurs de paillettes d'or travaillent pour leur compte dans la région qui s'étend sur 83.000 km2. Dans quelques endroits, la quantité d'or atteint le chiffre astronomique de 18 kg/or fin par tonne, contre une moyenne mondiale qui se situe autour de 11 grammes d'or par tonne, selon les données de CRGM. Jusqu'à présent, seulement les gisements secondaires (d'alluvions) ont été exploités par l'Okimo. Les gisements primaires (roche dure souterraine) sont intacts et seraient les plus riches. Selon les spécialistes du secteur, dans le carré 200 de la concession 40 de l'Okimo, situé aux environs de la ville de Mongbalu, à la frontière avec l'Ouganda, la seule mine Senzere contiendrait des réserves estimées entre 2.000 et 3.000 tonnes d'or, d'une valeur qui atteindrait 20 ou 30 milliards de dollars.

Dans le Sud-Kivu, l'exploitation de terres vierges, qui n'est pas encore commencé, devrait produire des métaux précieux, comme l'europium ou le thonium, utilisés dans l'aéronautique et l'industrie spatiale.

Bien qu'il y ait une forte présence des entreprises nord-américaines au Zaïre de Mobutu, elle s'intensifie et essaie de s'assurer avec l'arrivée de Kabila. Des extraits d'un article de François Misser à La Libre Enteprise, le 26.04.97, son significatifs :

«Les entreprises américaines occupent des positions capitales dans le cobalt et dans l'or. Elles s'introduisent dans le même secteur des diamants, où l'empire De Beers (sud-africain) avait le monopole de la commercialisation de la production de la seule exploitation industrielle du pays. Le déploiement le plus spectaculaire a été le contrat de un milliard de dollars terminé le 16 avril par American Mineral Fields, une entreprise nouvelle avec le siège à Hope, Arkansas, l'Etat de Bill Clinton, pour la création d'une fabrique de zinc et l'exploitation de gisements de zinc, de cuivre et de cobalt à Kolwezi et à Kipushi. Les désirs d'AMF ne se limitent pas au cobalt ou au cuivre. Cette société, qui possède une filiale dans le secteur de l'or en Zambie voisine, à Zamgold, est également active dans le secteur du diamant en Angola, où elle a une concession de 8.700 km2 bordant la rivière Luremo, au Lunda Nord, à la frontière du Kasai occidental.

D'autres compagnies nord-américaines n'ont pas l'air d'avoir beaucoup de difficultés, comme Eurocan Consolidated Ventures, l'associé suédois dont le magnat, Adolph Lundin, a signé à la fin de 1996, avec le gouvernement Kengo, un contrat de un milliard cinq cents millions de dollars pour l'exploitation des gisements de Tenke-Fungurume (où les réserves de cobalt correspondent à l'équivalent de 30 ans de travail de la production mondiale actuelle). La compagnie américano-canadienne Barrick Gold a une autorisation d'exploitation sur 81.000 km2 des concessions du Bureau des mines d'or de Kilo-moto, au Haut Zaïre».

Il faut dire que cette autorisation d'exploitation de Barrick Gold a été obtenue en pleine guerre contre Mobutu, à la fin de 1996, et que l'ex-président des États-Unis et ex-directeur de la CIA, George Bush, est un membre du Conseil d'administration dont le président est Brian Mulroney, ex Premier ministre du Canada. 12

5. INFORMATION, ORGANISATIONS INTERNATIONALES ET JUSTICE

5.1. Les moyens de communication

Au Rwanda, deux radios dominent: Radio Muhabura et RTLM. Radio Muhabura a été créé par le FPR en 1991, et elle s'est détachée par son illégitimation des régimes issus de la révolution de 1959, les présentant comme génocidaires. Ceci a provoqué une réaction: la création, en 1993, de la RTLM, d'où des appels à l'assassinat des tutsis on été lancés en 1994.

Quant aux moyens d'information internationaux, il est intéressant de lire ce qu'a écrit l'ethnologue de l'Université de Strasbourg, Pierre Erny:

«Je dois avouer que pour moi ce fut un choc difficilement supportable de voir qu'on pouvait ainsi dire n'importe quoi et mener l'opinion en bateau. En l'occurrence, j'avais personnellement les moyens de rétablir les faits par ce que je connaissais du Rwanda et grâce à un réseau d'information parallèle.

Mais comment savoir si on ne nous a pas raconté le même genre de balivernes à propos de I'Irak, du Liban, de l'Afghanistan, de l'Algérie, de la Yougoslavie, etc, envoyés spéciaux et images en direct à l'appui? A qui pouvait-on encore faire confiance? Faut-il parler de la télévision? De toutes les ficelles plus que grosses employées dans certains reportages? De toutes ces images présentant les vilains Hutus massacreurs d'enfants qu'enfin vient mettre en fuite le bon soldat tutsi, moderne Zorro des tropiques? De tous ces réfugiés trompés par la propaganda gouvernementale, qui reviennent radieux dans leur maison, la paix enfin retrouvée, sous l'oeil attendri et vigilant d'un soldat FPR plein de bienveillance ? Tous ces montages sentent à tel point l'artífice qu'il faudrait être bien nayf pour se laisser attraper. Pour qui nous prend-t-on'? De qui fait-on le jeu? Comment des gens ayant un minimum de déontologie ou simplement de sens critique peuvent-ils se livrer à d'aussi minables mascarades sur un sujet aussi tragique?» 13

Effectivement, le FPR a toujours considéré que la guerre, telle qu'elle est, se jouait au niveau des moyens de communication en même temps que sur le champ de bataille. En effet, c'est au Nord que se font les alliances qui décident la victoire sur le terrain. Les accès aux zones de combat ou bien à toute autre zone sensible sont strictement contrôlés. les moyens d'information ont besoin d'images et il leur est difficile et dangereux d'en obtenir dans certaines conditions. En outre, la présence des journalistes met en grand danger les témoins de ces situations. S'ils demandent quelque chose en public, une personne est en général chargée de surveiller les réponses: les gens le savent et se taisent. Il est difficile, pour les journalistes, d'obtenir de la population une importante information.

La plupart des fondateurs du FPR sont des vétérans de la guérilla ougandaise qui a amené Museveni au pouvoir. Ils sont conscients des répercussions qu'ont les écrits et les indices des crimes sur l'opinion publique internationale. Ainsi, la crémation des cadavres des victimes, le secret, le transfert des corps du lieu du crime vers un endroit caché, la communication par messages codés et le double langage ont rendu difficile l'obtention de données sur leurs activités.

5.2. Le HCR

L'intervention du Haut Commissariat des Nations Unies en faveur des Réfugiés a été très questionnée. Un des plus frappants documents sur les massacres des réfugiés à l'est de l'ex Zaïre a été écrit par un missionnaire français, témoin direct des faits.14 Il écrit :

«Quelques initiatives du HCR dans les derniers mois, avant les attaques d'Uvira, Bukavu, Goma et Rutshuru (groupements des réfugiés dans des lieux chaque fois moins nombreux, recensements systématiques au camps...) font que l'on se demande dans quelle mesure cette agence des Nations Unies n'était pas au courant de la préparation d'une attaque procédant de Rwanda ou bien si elle n'a pas été manipulée par Kigali dans le but de faciliter le travail.

De toute façon, le lendemain de la prise de Goma, tout le matériel, surtout informatique, a été enlevé des bureaux du HCR Goma, à BDGL. Les listes de tous les réfugiés ont été envoyées à Gisenyi (Rwanda) et avec elles les renseignements confidentiels que ces réfugiés avaient donnés pour avoir un peu de nourriture.

Le 20 décembre 1996, je me suis adressé à un dirigeant du HCR-Goma et je lui ai reproché de ne pas dénoncer cette situation d'assassinats indiscriminés. Il m'a répondu: «Nous n'ignorons pas que des milliers de réfugiés sont assassinés dans la forêt vierge, mais, que pouvons-nous y faire? Nous ne sommes pas une armée; c'est la force d'interposition qui doit intervenir»... Mais, pourquoi ce silence?»

Un rapport15 de deux ONGs dit: «On a communiqué de nombreux faits qui mettent en question quelques travailleurs locaux d'organisations humanitaires, en particulier du HCR (Haut Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés), ayant tenu le rôle de «guides» pour identifier et tromper les réfugiés, la position du HCR est devenue insoutenable. Garder le silence devant les massacres et devant l'impossibilité d'apporter assistance aux réfugiés, dû à l'obstruction des militaires qui contrôlaient le territoire, c'est se rendre indirectement complice de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité».

Les réfugiés survivants de l'ex Zaïre ont été rapatriés par le HCR au Rwanda, alors qu'ils demandaient à être transportés dans d'autres pays parce qu'ils craignaient pour leur sécurité. Un demi-million de réfugiés rwandais de Tanzanie ont également été obligés de rentrer. Le père Santos Ganuza dit16: «Les réfugiés de Tanzanie ont été obligés de retourner au Rwanda. Le HCR a agi d'une façon totalement contraire à ses principes. Je leur ai demandé des explications et ils m'ont répondu qu'ils obéissaient à des ordres».

D'après l'article 32 de la Convention relative au Statut des Réfugiés, ceux-ci ne peuvent sous aucun prétexte être envoyés dans leur pays d'origine sans leur consentement.

5.3. Les ONGs pour les Droits Humains

Les ONGs internationales pour les Droits Humains se sont montrées insuffisantes dans leurs rapports ou bien elles ont été manipulées. Quelques-unes ont été très objectives, essayant de dénoncer les violations commises des deux côtés, comme Amnistie Internationale. D'autres ont été trop partiales dans leur tâche.

Des organisations de défense des droits de l'homme, comme African Rights, African Watch et United States Committee for Refugees, ont présenté la guerre du FPR au Rwanda comme une guerre de délivrance, donc, légitime. Roger Winter, président de l'US Committee for Refugees, et alors président d'Interaction, une Féderation d'ONGs des États-Unis, a eu un rôle très important dans la politique du gouvernement nord-américain dans l'Afrique des Grands Lacs.

En mars 1999, Human Rights Watch et la Fédération Internationale de Ligues des Droits de l'Homme ont publié un rapport de 800 pages sur le génocide au Rwanda, intitulé «Leave None to Tell the Story». Il est frappant d'observer le peu d'information qu'il y a sur le FPR. Les auteurs eux-mêmes reconnaissent que les tueries commises par le FPR contre la population civile ont été peu documentées (page 692) et ils ajoutent: «Comme ce rapport fixe son attention sur le génocide, la recherche des données sur les crimes commis par le FPR est limitée». En un mot, cela revient à dire que le FPR n'a commis que des actes isolés de revanche, mais n'a pas assassiné de manière «concertée, planifiée, systématique et méthodique», comme affirme le rapport de l'ONU de 1994 en ce qui concerne les tueries commises contre les tutsis.

5.4. Les Tribunaux Pénaux

Toutes les personnes, d'un côte ou de l'autre, coupables de massacres interethniques pendant la guerre ouverte le 1er octobre 1990, doivent passer devant les tribunaux. Ce jugement est nécessaire pour briser la chaîne d'impunité des protagonistes de cette guerre.

Le FPR est une part impliquée dans le conflit rwandais, du début à la fin; il a eu un rôle déterminant dans les crimes commis. On ne peut être juge et part dans le même procès. Et même si le FPR n'était pas affecté par le procès comme accusé, le régime établi à Kigali est incapable d'assurer une bonne justice pour la simple raison que le système judiciaire rwandais est effondré. La preuve en est dans le 200.000 hutus (officiellement environ 100.000) qu'il y a dans les prisons, les cachots, les casernes militaires et d'autres lieux secrets d'arrestation, sans cahier de charges, sans jugement et qui meurent régulièrement sous la torture et les mauvais traitements.

Le gouvernement du FPR ne semble pas se presser pour juger les personnes suspectes d'avoir commis des crimes. Ntakirutimana Jean-Damascène, directeur du Cabinet du premier ministre du FPR, dénonce, dans sa lettre de démission du 12.06.95, le blocage du système judiciaire par le FPR. Dans le document qui accompagne la lettre de démission, il précise que «le FPR manœuvre subtilement pour bloquer le fonctionnement du système judiciaire».

Au Burundi l'impunité des militaires est pratiquement absolue, tandis que les prisons sont pleines d'hutus accusés d'avoir assassiné des tutsis après l'assassinat du président Nadadaye, ou encore d'appartenir à la rébellion.

Le Tribunal Pénal International pour Rwanda (TPIR) a été constitué le 08.11.94 par la résolution 955 du Conseil de Sécurité de l'ONU, sans vote de l'Assemblée Générale, pour juger les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité et les crimes de génocide, commis au Rwanda ou par des citoyens rwandais dans les Etats voisins, en 1994. Le siège du Tribunal a été établi dans la ville tanzane d'Arusha. Les 38 détenus qu'il y a sous la juridiction du Tribunal sont des hutus accusés de génocide contre les tutsis.

Quant au compétences du Tribunal, il faut noter que:

  1. Il serait plus logique que tout crime contre le droit international commis dans le cadre du conflit rwandais, quel que soit le lieu où se trouve le criminel et quelle que soit sa nationalité, soit soumis à la compétence du Tribunal International pour le Rwanda. De cette façon, les responsables de certains services gouvernementaux pourraient être justiciables de ce Tribunal.
  2. La compétence du Tribunal se limite à 1994. Mais elle devrait être élargie pour couvrir une période antérieure et postérieure, surtout après les massacres commis par le FPR à l'est du exZaïre.
  3. Les «crimes contre la paix», définis par le Tribunal de Nuremberg, parmi lesquels il y a la guerre d'agression, n'ont pas été pris en considération par le statut du Tribunal pour le Rwanda.
  4. D'après les statuts du Tribunal, celui-ci a la priorité sur les juridictions nationales de tous les États (art.8.2). Cependant, jusqu'à ce moment, il n'est intervenu dans aucune procédure des personnes détenues dans les prisons rwandaises.
  5. Il faudrait que les crimes contre l'humanité, commis au Burundi et à la R.D. du Congo, soient jugés également par un Tribunal Pénal International.

6. PRESENT ET FUTUR DE LA REGION

6.1. Situation actuelle

Ces cinq années de pouvoir du FPR au Rwanda se sont caractérisées par les constantes disparitions de la population hutu de l'intérieur du pays. On a parlé de l'existence d'un plan d'extermination lent mais constant de l'ethnie hutu. Le témoignage anonyme suivant, recueilli au début de 1997, semble être le recueil digne de foi de la quotidienneté du pays pendant ces cinq ans: «Dans certaines régions, c'est la terreur: à cinq heures de l'après-midi, les gens des collines ne vivent plus. Chacun s'enferme chez soi, des maisons peu sûres et isolées, et attend pour savoir s'il se lève ou pas le lendemain, lui ou son voisin. Tout le pays est militarisé et, de plus, les militaires se croient les maîtres des vies et des choses. Cette présence militaire, en ville comme sur les plateaux, montre l'évidence de la provenance de tant de victimes, même si les médias disent toujours que se sont les infiltrés du Zaïre. Le contrôle sur les routes est très sévère. Et même si la radio ne dit pas tout, on apprend presque tous les jours que des tueries se sont produites. Les victimes sont presque toujours les personnes qui sont revenues du Zaïre ou de Tanzanie et dernièrement les blancs. C'est l'heure de l'extermination, de la vengeance personnelle ou familiale».

Le 18.01.97, trois coopérants de l'ONG espagnole Médecins du Monde étaient assassinés. Les jours suivants, presque toutes les ONGs qui travaillaient à l'ouest du pays, l'évacuent. Sans témoins occidentaux, les disparitions et assassinats de réfugiés qui venaient de retourner au pays, vont être constants.

Il n'y a pas eu seulement des tueries sélectives, mais aussi quelques-unes ont été massives comme celles du camp de déplacés de Kibeho, où l'armée a massacré quelque 10.000 personnes en avril 1995, ou le massacre de la grotte de Nyakimana où 8.000 civils qui s'y étaient réfugiés ont été exterminés, en octobre 1997.

James Gasana, ex ministre rwandais de la Défense du gouvernement provisoire démocratique, qui a démissionné en juillet 1993 et s'est exilé en Suisse, a déclaré devant la Mission d'information française sur le Rwanda, le 10 juin 1998. Il donne des chiffres de victimes que nous considérons très fiables et possiblement en dessous de la réalité. Il déclare qu'au milieu de l'année 1997, l'ensemble de tous les témoignages qu'il avait recueillis lui permettait d'affirmer que le nombre total des victimes du conflit rwandais s'élevait à 3.150.000 personnes, soit 40% de la population du pays. Or, selon le recensement réalisé en 1991, sous la supervision de l'ONU, il comptait 7.150.000 habitants.

Le calme relatif qui existe en ce moment à l'intérieur du Rwanda est dû à la guerre qu'il maintient à la R.D. du Congo. Actuellement, il y a de nombreux témoignages dignes de foi qui affirment que les prisonniers hutus sont recrutés de force pour aller combattre à la guerre du Congo. Ils sont obligés à se battre à l'avant-garde des positions du front et, s'ils se retirent, ils sont abattus par les officiers tutsis. Au nord-ouest du pays, quelque 600.000 personnes vivent dans des camps de regroupement crées et contrôlés par l'armée, dans des conditions très dures, sans pouvoir cultiver régulièrement leurs champs.

L'emprisonnement de l'évêque de Gikongoro, Mns. Augustin Misago, détenu en avril 1999 sous l'accusation de participation dans le génocide, continue. Ce n'est aucun secret pour personne: l'Eglise catholique se trouve être le pont de mire du gouvernement. L'article de l 'Osservatore Romano du 21.05.99 est significatif. Il parle pour la première fois de double génocide. L'Eglise catholique est reconnue par le régime comme étant l'institution qui a donné son support moral à la révolution hutu en 1959, qui a permis le renversement de l'ordre séculaire régnant au Rwanda.

Au Burundi, la situation est actuellement très grave. Les combats entre les guérillas hutus et l'armée tutsi se sont intensifiés. Après une attaque de la guérilla, l'armée prend des représailles contre la population. Dans la province de Bujumbura, l'armée a interdit l'accès des ONGs ainsi que des journalistes, mais on sait qu'il y a eu de nombreuses tueries et que les corps se font disparaître rapidement. Des armes sont réparties parmi les miliciens tutsis, qui réalisent d'authentiques carnages dans la population hutu. L'agence MISNA a révélé la création de nouveaux camps de concentration où la population est obligée de se regrouper, sans la moindre condition pour y vivre.

Bien que la brutalité exercée par l'armée ne puisse être comparée avec celle de la guérilla, cette dernière a châtié plusieurs fois très durement les personnes accusées de collaborer avec l'ennemi.

Cette aggravation est en relation directe avec le manque de progrès dans les négociations de paix réalisées à Arusha. Le médiateur, Jules Nyerere, a d'ailleurs manifesté sa déception pour le manque de volonté des parts pour arriver à un accord.

A la R.D. du Congo, aux accords de Lusaka signés récemment, un arrêt des hostilités a été promulgué. Il est constamment violé par l'un et l'autre parti. Il y a entre les troupes ougandaises et rwandaises une division due, surtout, au manque d'accord au moment de se répartir le pillage des mines, mais aussi à cause des deux stratégies différentes. Rwanda a supporté le poids lourd de la guerre contre Kabila et a manifesté clairement ses intentions d'arriver jusqu'à Kinshasa, tandis que l'Ouganda paraît se contenter du contrôle d'une partie du territoire voisin. Pendant ce temps, les méthodes sanguinaires employées par les armées tutsis de Rwanda et Burundi contre la population civile de l'est du Congo a provoqué l'éloignement de l'armée ougandaise, ainsi que d'une bonne part des alliés congolais que possède la coalition, rassemblés dans le Regroupement Congolais pour la Démocratie (RCD), qui s'est maintenant divisé en deux fractions.

L'application des Accords de Lusaka sera très difficile, parce que ni les représentants traditionnels de la population de l'est du pays, (ceux qui ont le plus souffert de l'agression), ni la guérilla mai-mai n'ont été considérés. On ne voit pas davantage comment se désarmeront les diverses guérillas qui opèrent dans le territoire, ni comment fusionneront les trois armées reconnues dans les accords, sachant que la plupart des militaires de la RCD sont rwandais, burundais et ougandais. En outre, on ne parle pas de justice envers les victimes des massacres et il n'est pas question de l'absence d'un Etat de droit au Rwanda, au Burundi et en Ouganda, alors qu'on l'exige à la R.D. du Congo.

Dans la région de Kigoma, en Tanzanie, bordant le lac Tanganyka le long de la frontière avec le Burundi, se groupent quelque 500.000 réfugiés burundais et congolais. Beaucoup de burundais y vivent depuis longtemps. Les congolais y arrivent continuellement fuyant les tueries commises par les troupes tutsis du Burundi et du Rwanda. Le HCR s'est vu dans l'obligation de créer de nouveaux camps. Les rations alimentaires sont maigres. Les réfugiés burundais vivent dans la peur d'une attaque de l'armée du Burundi, semblable à celle qui s'est produite dans l'ex Zaïre en 1996.

6.2. Construire un futur pour tous

La cohabitation entre les trois ethnies, au Rwanda comme au Burundi, sera pratiquement impossible si on n'arrive pas à une compréhension de la réalité plus complexe mais plus juste que l'actuelle. Sans une vérité absolue, il ne pourra y avoir de réconciliation. Il faut une reconnaissance mutuelle des responsabilités, mais aussi des valeurs de l'autre ethnie.

Il faut permettre à l'histoire de suivre son cours, sans vouloir revenir en arrière. Au Rwanda, il y a eu une révolution, l'émancipation de la majorité de la population, et maintenant il n'est plus possible de revenir aux anciens schémas de soumission.

A la RD du Congo, surtout à l'est du pays, le ressentiment de la population envers la communauté tutsi est énorme. Les tutsis qui s'étaient il y a fort longtemps installés au Kivu, sont considérés aujourd'hui comme des envahisseurs et des oppresseurs des autres ethnies qui y vivent. Il sera donc difficile de poser les bases d'une entente juste et pacifique.

La grande victime de ce conflit a été et continue à être le peuple. Il doit construire le futur, lui qui n'a ni les moyens d'expression ni la force politique. Il sera très lent, mais construit sur des bases plus solides. Il faudra écouter la voix de ces groupes, organisations locales et internationales qui travaillent en faveur de ce peuple.

Sous la pression de la Banque Mondiale et du FMI, on a voulu imposer la démocratie au Rwanda, sans respecter ses procédés. Aussi, maintenant on ne parle pas de démocratie pour le Rwanda, le Burundi et l'Ouganda. Le gouvernement du FPR, qui s'était fixé une période de cinq ans pour entamer un procès démocratique, vient d'annoncer une prorogation de cinq ans pour sa réalisation. Au Burundi, après un coup d'État, c'est la personne qui a perdu les élections démocratiques de 1993 qui gouverne. Dans la RD du Congo, il y avait des bases très solides pour engager un processus démocratique. Malheureusement, la guerre l'a détruit.

Une congressiste des États-Unis, Cynthia Mckinney, qui a visité cet été la RD du Congo, a adressé le 31.08.99 une lettre fort significative au président Clinton. Elle dit:

«Je viens juste de rentrer de la RD du Congo, où je me suis réunie avec de nombreuses personnes de toutes les classes sociales. Malheureusement, je me vois dans l'obligation de vous informer que dans la RD du Congo, comme en Afrique en général, des crimes contre l'humanité se commettent, avec apparemment l'aide et le support de votre administration.

Je tiens à vous dire que la politique des États-Unis a échoué à la RD du Congo. Et cela n'est qu'un exemple de plus de nombreux échecs au long du continent. Signalons par exemple la dualité diplomatique en Ethiopie et en Erythrée, l'indécision et l'ambivalence en Angola, l'indifférence dans la RD du Congo, la destruction de la démocratie à Sierra Leone et l'inflexibilité dans tout le continent. Le résultat est une politique africaine brouillée, désordonnée, un continent a vif et la complicité des États-Unis dans des crimes contre l'humanité.

Monsieur le Président, partout les gens murmurent sur cela, mais ils sont trop bien «élevés» pour le dire à voix haute: votre politique en Afrique n'a pas simplement aidé à surveiller ce que l'on nommait «Renaissance Africaine», mais elle a contribué à prolonger la douleur et la souffrance des peuples africains...

Je dois ajouter que votre échec dans l'intervention et l'arrêt de l'invasion illégale de la RD du Congo qu'ont menée à terme vos alliés, l'Ouganda et le Rwanda, a porté directement ces pays à commettre des crimes contre l'humanité au territoire congolais. Maintenant, vous même, vous demandez au monde qu'il ferme les yeux devant cette politique scandaleuse, alors que le monde sait que l'Ouganda comme le Rwanda ont attaqué militairement le territoire de la RD du Congo. Et cela jusqu'au fond du pays et non pas seulement sur les frontières. Les atrocités qu'endurent journellement tous les gens de cette région sont scandaleuses. C'est la conséquence de la mauvaise politique des États-Unis et de l'indifférence du leadership américain».

Pour l'instant, la construction d'un futur pour tous les africains des Grands Lacs semble encore très éloignée. Il faut toutefois espérer qu'une meilleure compréhension du conflit pourra remettre en question les politiques occidentales qui se sont appliquées en Afrique. Et souhaiter que les peuples africains puissent connaître une ère de justice, de paix et de liberté, qui leur permette de décider eux-mêmes de leur futur.


NOTES

1. Jusqu'à l'indépendance du Rwanda: C.M. OVERDULVE, Rwanda, un peuple avec une histoire, L'Harmattan, Paris, 1997.

2. Tito Rutaremara cité par François Misser dans Vers un nouveau Rwanda? Entretiens avec Paul Kagame, Editions Luc Pire, Editions Karthala, 1995, p. 155.

3. Jerzy Bednarek, 'Quatre ans après le génocide, un témoin oculaire raconte la `solution finale' des `hordes armées' du general Kagame lancées a la conquête du Rwanda', dans le magazine Africa International, Beaufays (Belgian), 07-10-98.

4. M. Harald Marwitz, ancien responsable de l'USAID (United States International Development Aid).

5. Remigius Kintu (Ugandan Democratic Coalition), 'Terror incognito: the U.S. conspiracy behind Museveni's wars', Maryland, 19-04-97. Le Sénat des États Unis ont invité M. Remigius Kintu plus d'une fois pour exposer son analyse du conflit.

6. IRIN (part of the United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs), 28-01-97.

7. Physicians for Human Rights, 'Investigation in Eastern Congo and Eastern Rwanda, a Report', 16-07-97, pp. 14-15.

8. Le Monde, 'L'ONU évite d'avoir à condamner Kigali et Kinshasa', New York (United States), 05-06-98.

9. Nick Gordon, 'Return to hell', Sunday Express, 21-04-96.

10. Lynn Duke, The Washington Post, 14-07-98.

11. Agence France Presse, 'Le Pentagone confirme participer à la formation de l'armée rwandaise depuis 94', Washington, 29-08-97.

12. 'La rébellion du Kivu risque d'accélerer l'éclatement du Zaire', Le Monde, 27-11-96, p.2.

13. Pierre Erny, 'Rwanda 1994. Clés pour comprendre le calvaire d'un peuple', L'Harmattan, París, 1994.

14. 'Goma/Bukavu, Témoignage direct, janvier 1997', 09-02-97.

15. Centre International des Droits de la Personne et du Développement Démocratique (CIDPDD) et Association Áfricaine pour la Défense des Droits de l'Hommme en RD du Congo (ASADHO) 'Rapport sur les violations massives des droits humains en République Démocratique du Congo (exZaïre) 1996-1997', Montreal and Kinshasa, Juin 1998, p.109.

16. Santiago Mª Amer, 'S'ha guanyat la guerra, no la pau'. Entretien avec le Père Santos Ganuza, Full Dominical del Bisbat, Majorque, 20-07-97.