Fabrice Rousselot
Libération
New York de notre correspondant
12.03.04
«Je vous ai souvent dit que je ne vous tromperais jamais consciemment. En réalité, sur la question de la "boîte noire", je vous ai trompés, sans le savoir toutefois.» C'est en affichant un clair embarras que Fred Eckhardt, le porte-parole du secrétariat de l'ONU a annoncé hier que les Nations unies étaient bien en possession d'une boîte noire qui leur avait été envoyée après l'explosion de l'avion du président rwandais, Juvenal Habyarimana, en avril 1994. «Nous avons retrouvé mercredi la trace de documents qui nous ont menés à une boîte noire, envoyée par colis en 1994 [...], a-t-il poursuivi. Ces documents nous ont menés à l'unité de "sécurité aérienne" du département des forces de maintien de la paix [...] Et là, dans un placard fermé à clef, nous avons trouvé une boîte noire.»
La nouvelle a quelque peu surpris dans l'immeuble de verre de New York. C'est mardi, en effet, que le quotidien le Monde, après avoir consulté le rapport du juge Bruguière sur le Rwanda, révélait que le magistrat estimait que l'ONU était toujours en possession de la boîte, mais aussi que l'organisation internationale avait tout fait pour s'opposer à la découverte de la vérité sur les circonstances du crash, qui avait entraîné le génocide. Aussitôt, Kofi Annan s'était dit «étonné» de ces accusations, affirmant que l'ONU n'avait jamais fait obstruction à une quelconque enquête sur le Rwanda.
Désormais toutefois, l'organisation se doit d'expliquer comment une boîte noire a pu si longtemps se trouver dans ses locaux, sans que personne apparemment ne s'en rende compte. Hier, Fred Eckhardt s'est attelé à la tâche, expliquant en substance que l'objet était arrivé à l'ONU dans une condition impeccable, «comme s'il était neuf». «Les officiels en charge à l'époque ont apparemment conclu que [cette boîte noire] ne pouvait pas être la boîte noire (celle de l'avion d'Habyarimana, ndlr). Et après cela, les experts, qui n'ont pu déterminer son origine, n'ont pas rapporté l'existence de la boîte noire à la chaîne de commandement. Aucun des responsables des forces de paix à l'époque n'était au courant.» Eckhardt a conclu que la boîte, de couleur orange en réalité, allait être transmise à des enquêteurs indépendants, «pour analyse».
L'histoire n'a pas forcément convaincu tout le monde, et relance donc les interrogations sur le rôle de l'ONU durant la crise rwandaise. Hier à New York, certains ne manquaient pas de rappeler qu'à l'époque, en 1994, c'est Kofi Annan lui-même qui dirigeait les forces de maintien de la paix onusiennes, et que tout cela «pourrait s'avérer fort embarrassant».
Dans le rapport du juge Bruguière cité par le Monde, l'ONU et notamment le secrétaire général de l'époque Boutros Ghali se voit en outre reprocher de n'avoir pas mené d'enquête sur l'accident d'avion lui-même. Depuis deux jours cependant, l'organisation a répondu en précisant que le général Dallaire, le chef des Casques bleus à Kigali en 1994, avait été bloqué par l'armée rwandaise quand il a voulu se rendre sur les lieux de l'explosion sitôt après le crash. Et qu'il n'avait donc pas été capable de «mener une enquête approfondie», comme le précise Boutros Ghali dans un rapport du 20 avril 1994.
Mais selon les diplomates suivant le dossier rwandais, la réalité est sans doute un peu plus complexe. «Quand on regarde tout cela, on se dit qu'il n'y avait peut-être pas la volonté politique de faire toute la lumière sur l'accident d'avion. Et cela ne venait pas forcément du secrétariat général mais plutôt de certains des membres du Conseil de sécurité, et plus précisément les Etats-Unis, remarque une source. Washington a soutenu l'actuel président rwandais Kagame très tôt, et comme il était l'un des premiers suspects dans le crash, les Américains ne voulaient pas forcément aller plus loin.»
Les révélations d'hier n'ont, de plus, rien fait pour apaiser les doutes des uns et des autres. «Soit nous sommes face à une énorme bévue d'ordre bureaucratique, soit cette affaire ne fait que commencer», relevait un diplomate.