Lettre ouverte à Monsieur Louis Michel

Ulysse de Binza
Kinshasa, RD Congo
07.06.04


Monsieur le Ministre,

Vous voilà de retour au Congo afin selon vos propres termes de tenter de sauvegarder le processus de transition.

Intention louable certes, mais il est grand temps pour nous les Congolais, premiers concernés, de clarifier certains points qui semblent vous échapper. L'heure n'étant plus aux circonvolutions habituelles, allons à l'essentiel.

Une fois de plus vous venez jouer les pompiers après avoir généreusement distribué des allumettes au pyromane. Vous feignez d'ignorer à quoi le Rwanda destine les fonds que vous lui octroyez si généreusement. Dites nous Monsieur Michel, à quoi servirons les officiers rwandais formez par la Belgique une fois de retour chez eux ?

Vous nous dites que dans le soucis de ramener le calme, il est opportun de ne pointer personne du doigt. Restez courtois Mr le vice Premier Ministre, n'insultez pas notre intelligence.

Après trois guerres et des millions de morts, ce fameux « compromis à la Belge » dont vous semblez être si fier, n'est au mieux que de la lâcheté, au pire de la complicité. Apprenez monsieur que les Congolais ne sont pas disposés à continuer à payer pour votre couardise de 1994. Nous ne sommes ni coupables, ni responsables du génocide rwandais. Nous n'avons donc pas à en payer le prix. Ce prétexte sert de caution morale à Kigali depuis trop longtemps. Nous attendons donc de votre part une condamnation ferme et sans équivoques du Rwanda.

Ne venez pas une fois de plus en donneur de leçons. Nous n'avons de leçons à recevoir de personne. La médiocrité et la servilité de certains de nos dirigeants prêts à vendre père et mère afin d'être dans vos petits papiers ne doit pas vous induire en erreur. Nous ne sommes pas dupes. Pour un pays incapable de résoudre un problème aussi ridicule que celui des Fourrons, il me semble que vous avez le verbe bien haut en ce qui concerne la République Démocratique du Congo. Vous devriez vous féliciter de la modération de ce peuple qui a tant accepté afin que revienne la paix. Seriez vous prêts à faire les mêmes concessions dans votre guerre contre le terrorisme dont vous nous rabâchez les oreilles matin midi et soir ? Voulez-vous que nous fassions un petit peu d'arithmétique ? Comptons de part et d'autres les pertes subies, et voyons qui à le plus de raisons de mettre cette planète à feu et à sang et qui se comporte réellement en colombe. Choquant dites-vous ? Non monsieur, ce qui est choquant c'est votre indifférence face à nos trois millions de morts. Ce qui est choquant c'est cette volonté de vouloir constamment minimiser notre douleur et notre souffrance. Alors vous qui n'avez pas hésité à porter la guerre jusqu'en Afghanistan, ne nous parlez plus de retenue face au Rwanda. Vous qui gardez le Congo sous embargo alors que les agresseurs eux peuvent s'armer à leur guise, ne nous parlez surtout pas d'irresponsabilité, ou d'appel à la violence. C'est votre attitude qui est un véritable appel à la violence. C'est votre attitude qui est totalement irresponsable. Vous taxerez peut-être cette lettre ouverte d'être anti-belge, je vous répondrai que la majorité de vos compatriotes vivants au Congo, témoins de ce qui s'y passe, sont du même avis que moi. Et sans leur solidarité exprimée chaque jour avec force, il y longtemps que nous ne prendrions même plus la peine de nous préoccuper de votre gouvernement. Les Congolais savent faire la différence entre les citoyens belges et leur gouvernement, preuve d'une maturité qui vous manque encore visiblement.

En clair Monsieur, inutile de perdre votre temps à user de la langue de bois lors de ce séjour. Soit vous vous engagez résolument et sans atermoiements à nos cotés, soit vous passez votre chemin.

Nous les habitants de ce pays, sans distinction de race, de religion, de philosophie et de convictions politiques, sommes déterminés à prendre notre destin en main avec ou sans votre soutien.

Sachez Monsieur le Ministre des affaires étrangères, vice Premier Ministre du gouvernement belge, que l'excellence se mérite. Je vous prie de croire, Monsieur, en l'expression de notre écœurement le plus total.