Les chansons du génocide


Tiphaine Dickson
La Presse
Montréal
20.04.02
 

Quelles chansons du génocide?

Un chansonnier rwandais est emprisonné et accusé d'incitation au génocide pour avoir écrit une chanson "troublante" intitulée "Je hais ces hutus".

Une photo de nombreux crânes orne l'article. Qu'est devenue la présomption d'innocence? Qu'en est-il de la protection de la liberté d'expression, en particulier l'essentielle démocratie véhiculée par l'expression artistique, même et surtout dans sa forme la plus subversive et contestataire?

Simon Bikindi serait, d'après l'article du New York Times, reproduit en partie dans vos pages, le "Michael Jackson du Rwanda", mais ses chansons, selon le Procureur du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), Mme Carla Del Ponte, ont incité au génocide.

Accusation incroyable. La plume "génocidaire" de Bikindi se serait illustrée par la chanson "Je hais ces hutus", qui de tout évidence n'appelle pas à la haine envers les Tutsis, mais bien, comme son titre semble assez clairement l'indiquer, des Hutus. Bikindi dit haïr "ces hutus qui marchent aveuglement, comme des imbéciles". Tiens, "ent' deux joints, tu pourrais faire quelque chose" (Charlebois). Bikindi hait "ces espèces de hutus naïfs qui embrassent une guerre sans en connaître la cause". Tiens, "et si au moins, il y en avait moins, de pauvres crétins, prêts à mourir pour la patrie" (Les Colocs)

Mais on nous explique qu'on doit appliquer une grille d'analyse, un modèle d'interprétation différent et spécifique lorsqu'il s'agit de la société rwandaise, qu'au Rwanda "tout le monde" comprend que ces phrases sont "virulentes".

Croyons-nous véritablement que la société rwandaise soit la seule au monde qui n'ait pas droit à la chanson, la métaphore, l'allégorie, ni même au moindre petit sarcasme?

Bikindi n'a pas incité au génocide, ni même à la haine. La chanson "Bene Sebahinzi" (Les fils du père des cultivateurs), identifiée dans l'article du New York Times comme un des textes "génocidaires" faisant l'objet de son accusation, comprend la strophe suivante:

"Les armes et les intrigues ne sont point l'indice de la vraie démocratie. Les dirigeants que veulent les citoyens apparaissent à travers des élections justes et non frauduleuses. Réclamez alors des élections. Si le Hutu est élu, acceptons qu'il nous gouverne, si le Tutsi est élu, acceptons qu'il nous gouverne, si le Twa est élu, acceptons qu'il nous gouverne. Le Rwanda appartient à nous trois, personne n'est supérieur à l'autre."

Des tueurs massacraient des innocents en écoutant les chansons de Bikindi, nous dit-on. Ce serait une chose regrettable, si cela devait être éventuellement prouvé au tribunal, mais même si on tient cette allégation pour avérée, quelle serait la faute de Simon Bikindi?

Des soldats américains ne vont-ils pas bombarder l'Afghanistan en chantant le "God Bless America"? Les pilotes écoutent peut-être même la version de Céline avant de larguer des bombes de leurs F-16...

Nous demandons-nous ce qu'écoutaient les soldats qui ont perpétré le massacre de My Lai? (The Doors ont fourni une fabuleuse trame sonore à Coppola pour son Apocalypse Now...)

Bikindi est par ailleurs accusé par le TPIR d'incitation au génocide relativement à une autre chanson, dont le Procureur ne reproduit que le titre dans son acte d'accusation: Twasezereye, ce qui signifie, selon le Procureur, "nous avons dit adieu au régime féodal". Et pourquoi Bikindi n'aurait-il pas le droit de constater que le "régime féodal" est chose du passé? (Les rwandais ont voté à 80% pour l'abolition de la monarchie lors d'un référendum encadré par les Nations Unies en 1961.)

Par quelle moralité à géométrie variable Simon Bikindi croupirait-il en prison pour des textes parfaitement inoffensifs alors que le rapper américain Eminem relate en détail un viol par sodomie à l'aide d'une machette et gagne le Grammy pour l'album de l'année? (Kill You, Eminem, The Marshall Mathers Album) Ne nous trompons surtout pas: Eminem ne devrait pas être accusé pour sa chanson, pas plus que les Marilyn Manson et autres chanteurs que l'extrême droite américaine a tenté de condamner pour les tueries de l'école Columbine.

Selon un témoignage entendu au TPIR, les disques de Bikindi sont encore vendus au Rwanda, et ses chansons tournent encore dans les bars. Pourtant le régime militaire actuellement au pouvoir au Rwanda, dominé par des Tutsis que d'aucuns qualifient d'extrémistes, interdit toute dissidence. Se pourrait-il qu'aujourd'hui, lorsque les gens écoutent "Je hais ces hutus", ils apprécient le texte de Bikindi au premier degré?

Tenez, un texte plus "virulent", plus "troublant" que ceux de Bikindi:

"Un jour l'ennemi connaitra le prix du sang et des larmes" (Le chant des Partisans, l'hymne de la Résistance française).

Il y a pire:

"Aux armes citoyens,
Formez vos bataillons,
Marchons, marchons!
Qu'un sang impur
Abreuve nos sillons!"

C'est bien La Marseillaise, et convenons qu'il est un peu tard pour traîner Rouget de Lisle en justice.

Le Rwanda a connu, et connaît toujours, plus que sa part de tragédie. Pourquoi maintenant ajouter au sombre bilan des accusations stupéfiantes contre un chanteur comme Simon Bikindi?

Si Bikindi est condamné pour ses chansons, c'est tout le monde qui s'en trouvera réduit, amoindri, un peu plus opprimé, un peu moins libre.

Est-ce Simon Bikindi, le plus célèbre chanteur du pays des mille collines, qui a écrit ces lignes?

"Descendez des collines,
Camarades.
Sortez de la paille
Les fusils, la mitraille,
Les grenades.
Ohé les tueurs
À la balle et au couteau
Tuez vite!"

C'est le Chant des Partisans. Un hymne de résistance empreint de courage et de sacrifice pour les vainqueurs.

Et si les nazis avaient gagné?