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02 avril 2002
LETTRE OUVERTE
A monsieur Jacques BIHOZAGARA
Ambassadeur du Rwanda en France.
Ambassade du Rwanda
Rue JADIN 12
75 017 PARIS
FRANCE
Objet : KIBEHO 22 avril 1995
Monsieur BIHOZAGARA,
Permettez-nous de vous soumettre la traduction d'un extrait de l'article de Linda Polman "Kinderen in oorlog" (les enfants en temps de guerre). Linda Polman est journaliste freelance hollandaise. Cet article a été publié dans "KERNVRAAG" 2000/2 nr.124. Ce magasine est une édition du service de santé spirituelle de l'armée hollandaise.
Les enfants en temps de guerre
Linda Polman
Quel est le meilleur début pour traiter de la confrontation avec les enfants dans la guerre?
"...
Je peux aussi commencer à raconter cette histoire au Rwanda, sur un plateau de montagne qui s'appelle KIBEHO. On est en 1995, exactement un an après le génocide des Hutus sur les Tutsi. En nombre de victimes, les Tutsi ont perdu, mais militairement ils ont gagné. Les Hutus se sont enfuis devant l'armée tutsi. Cent cinquante mille de ces réfugiés hutus se trouvent épaule contre épaule sur ce plateau d'une grandeur de trois terrains de football. Il n'y a pas de place pour s'asseoir. Les réfugiés sont serrés les uns contre les autres, au-dessus de leurs affaires et les jambes écartées au-dessus des corps des vieux et des enfants trop fatigués pour rester debout. Des soldats tutsis, en long imperméable, certains coiffés de bérets noirs, les fusils en bandoulière, encerclent, un tous les dix mètres, cette masse humaine autocréée. Le camp de réfugiés de Kibeho a été fermé hier sur ordre du gouvernement Rwandais. "L'opération retour" des Nations Unies qui avait pour mission de ramener les réfugiés des camps vers leurs villages, durait depuis trop longtemps selon les Tutsis. Les soldats gouvernementaux ont repris la besogne de l'ONU et ont chassé les réfugiés de leur hutte dans les vallées et les ont entassés sur le plateau. Ici ils gardent les Hutus sous la menace de leurs fusils.Au milieu de cette marée humaine se trouve un petit camp des casques bleus zambiens. Ils campent à quatre-vingts hommes dans l'ancienne école primaire de Kibeho. Les Zambiens se trouvent en cordon derrière des barbelés pour empêcher les réfugiés, morts de peur, d'atteindre leur parking. A deux reprises les casques bleus ont été presque écrasés sous la charge humaine.
Je reconnais ici et là des scènes de films sur les camps de concentration des Nazi : les regards apathiques des prisonniers derrière les barbelés ressemblent à ceux de Kibeho. Un enfant est parvenu à se faufiler à travers ce mur humain et pleure à vous en déchirer le cœur. J'estime qu'il a cinq ans. "Qu'est-ce qu'il y a, child?" demande le casque bleu qui se trouve en face. "Papa et maman tombés" dit l'enfant. L'enfant pousse son avant-bras en haut et le laisse tomber : mort. Puis il monte la jambe de son pantalon déchiré et il nous regarde plein d'espoir. Nous voyons sa petite jambe rosâtre et écorchée. "Si personne n'agit, l'enfant mourra" dit le Zambien. Il se penche, décidé, au-dessus du barbelé et soulève le petit dans l'enceinte du parking.
D'autres enfants qui ont vu cette action de sauvetage se trouvent devant nous, ils nous tendent les bras espérant être soulevés eux aussi. La plupart ont des plaies qu'ils tentent de nous montrer. De plus en plus d'enfants se pressent entre les jambes des adultes vers les barbelés. Les dix sur le terrain de parking en deviennent vingt, puis trente... Ils s'accrochent aux casques bleus. Nous regardons leurs lèvres devenues blanches suite au dessèchement. Pourtant ces lèvres forment un sourire heureux : les enfants pensent que chez nous ils ont échappé à la mort.
Il y en a une centaine.
"Bientôt nous en aurons mille" dit un casque bleu.
"Ils ont besoin de nourriture."
"D'eau surtout."
Nous n'avons ni l'un ni l'autre pour eux.
Puis des coups de feu retentissent près de nous. Les enfants disparaissent immédiatement. Malgré leur très jeune âge ils sont devenus des vétérans de guerre expérimentés.
A moins de 150 km au nord de Kibeho, à Kigali, la capitale rwandaise, des dizaines de milliers Hutus sont eux aussi entassés, mais alors dans les prisons. Ils sont soupçonnés de complicité de génocide sur les Tutsis. Les plus jeunes des suspects ont environ six ans. D'autres ont dix-douze ans. Des vétérans de la guerre.
Cette histoire aurait pu commencer dans les prisons d'Amérique. Notre alliée de l'OTAN prétend être précurseur dans le respect des droits de l'Homme et condamne d'autres pays pour leurs violations. Le Rwanda a reçu une réprimande, parce que 5 ans après le génocide il n'y a qu'une petite fraction des soupçonnés de meurtre dans les prisons qui ont vu un juge. Les prisonniers hutus meurent comme des rats suite aux maladies, les jeunes prisonniers de petite taille sont écrasés dans les cellules surpeuplées. Cette remarque arrive au moment où les Américains aussi manquent à leur devoir de respect des droits de l'Homme. Tous les pays du monde, y compris le Rwanda ont souscrit à la Convention des Droits de l'Enfant, sauf les Etats Unis et la Somalie. Les Etats Unis sont l'un des six pays au monde qui exécutent la sentence de mort sur les enfants. (Les autres sont : le Nigéria, le Pakistan, l'Arabie Saoudite, le Yémen et la Somalie.) Celui qui fait des actes d'adulte, doit en supporter les conséquences en tant qu'adulte est le raisonnement aux Etats Unis. Environ soixante-dix personnes mineurs d'âge au moment de leur crime, attendent leur exécution dans les prisons américaines.
Retournons à KIBEHO : Les enfants qui avaient disparu lors des rafales, essaient de revenir un à un au petit campement des casques bleus. Il y en a trop. Nous décidons de les sélectionner. Il faut être gravement blessé ou très malade, autrement nous les renvoyons derrière les barbelés.
Je ne peux pas permettre au petit bonhomme dodu de rester. Il s'est glissé en dessous du barbelé du parking et me supplie en s'agrippant à mon pantalon : "Je suis tout seul ici, pas papa, pas maman, personne!"
Ces petites jambes potelées dépassent de son bermuda boueux. Chaussé de Nikes et sa casquette de base-ball à l'envers il a l'air d'un touriste dans une maison hantée. Il a environ dix ans, un âge qui dans ma conception de la maison hantée, doit lui permettre de se débrouiller pour survivre. "Je ne vois nul part du sang et tu es bien portant" lui dis-je en le pinçant dans un bourrelet en dessous de son T-shirt. Je lui arrache les mains de ma jambe et lui dit qu'il doit s'en aller.
Le lendemain à six heures. "Allez chercher les enfants" commande le capitaine Sikaonga, commandant des casques bleus à Kibeho. Les soldats tutsis ont décidé de vider le plateau. Les cent cinquante mille Hutu doivent rentrer chez eux. Tout le monde doit passer le long de notre barbelé. "Il y a peut-être de la famille des enfants parmi eux" dit Sikaonga.
Une cinquantaine d'enfants abandonnés a pu se cacher cette nuit dans les dortoirs des soldats. Ils se débattent comme des petits chats sauvages quant ils comprennent que nous voulons les amener dehors. Certains essaient de se cacher en dessous des lits superposés, d'autres s'agrippent aux pieds des lits, il nous est difficile d'en enlever leurs petites mains. Mais nous sommes impitoyables. Celui qui refuse de marcher est porté hors du portail.
Nous grimpons sur les sacs de sable et remarquons que tout le plateau s'est mis en mouvement. Un exode est en marche.
"Les Tutsi vont nous massacrer" hurle une femme et avec ses mains elle fait le geste de s'égorger. Nous voyons comment les soldats gouvernementaux tentent de diriger les gens de notre coté, d'abord avec des coups de bâtons, puis en tirant en l'air. Un mouvement ondulatoire d'hommes tentant d'échapper aux balles naît. L'onde se met à rouler au-dessus du plateau et avance rapidement vers nous. La barrière saute en éclat et la tête de l'onde humaine roule sur le terrain du parking. Le barbelé passe sous cette masse humaine. Des hommes disparaissent en dessous des hommes. Je saute des sacs de sable et me mets à courir vers le portail. Trop tard, le parking est inondé. Je suis bloquée. On me bouscule de tous les cotés et je risque de tomber. On me passera dessus, je serai écrasée. Des casques bleus, eux aussi en route vers le portail me détachent de la masse et me traînent avec eux. Une quarantaine de réfugiés parvient de s'introduire avec nous avant que nous parvenions à refermer le portail. Nous essayons tous de le garder fermé en y poussant de tout notre poids. Les gens hurlent et cognent avec leurs poings pour pouvoir entrer. L'onde humaine se brise contre l'école. Celui qui arrive en avant est écrasé contre les murs par les dizaines de milliers qui le suivent. Des personnes sautent contre le portail, grimpent au-dessus et se laissent tomber sur nous. Les casques bleus essaient d'en repousser le plus possible.
"Attrape!" Crie un casque bleu. Il balance mi sur la corniche, mi sur le bord du portail, à bout de bras, ce soldat tient un bébé. Ces petits yeux sont révulsés. "Attrape, vite!" Au-dessus de moi pend un autre bébé à la main d'un soldat. Les gens tentent de sauver leurs enfants en nous les lançant au-dessus du portail. ..."
Monsieur BIHOZAGARA, des rapports terrifiants mentionnent la mort de 4 à 8.000 personnes à Kibeho lors de cette action commandée par le gouvernement rwandais et signalent que pendant plusieurs jours les observateurs étrangers et les organisations humanitaires ont été tenus à l'écart du camp.
A ce moment vous étiez Secrétaire d'État chargé de la Réhabilitation Nationale et responsable du retour des réfugiés.
Qu'avez-vous fait pour vos compatriotes de KIBEHO ?
Remarquez, Monsieur BIHOZAGARA, que nous ne pouvons, à votre encontre utiliser le terme "Excellence". Ce titre honorifique n'est que le barbelé qui vous soustrait à la justice internationale
Christiaan DE BEULE Martine SYOEN