Question rwandaise : les contre-feux
Soumis régulièrement à de
nouvelles révélations embarrassantes en rapport avec la tragédie rwandaise de
1994, Paul Kagame et ses courtisans – au Canada
ou ailleurs – s’efforcent de faire diversion. Face à l’incendie qui menace leur ligne de
défense jusqu’ici présentée à l’opinion publique, les autorités de Kigali
tentent, au travers d’un réseau très agile et qui s’est avéré extrêmement
efficace dans l’art de l’intoxication et la manipulation, d’allumer des contre-feux
en agitant le spectre du « révisionnisme » ou
« négationnisme ». D’une part, contre les médias ou des personnalités
crédibles (chercheurs ou journalistes-enquêteurs) qui voudraient élucider les
tenants et aboutissants de la tragédie rwandaise; et, d’autre part, contre des
Canadiens originaires de la région des Grands Lacs africains qui se sont
récemment mobilisés pour dénoncer la venue de Kagame au Canada.
À l’examen, je retiens
quatre exemples frappants pour illustrer mon propos.
Premier exemple, la réaction
de l’Ambassadeur du Rwanda à Ottawa, relayée par Jean Kamanzi –au nom du Réseau mondial des Rwandais de la
diaspora (section Canada) –, dans le
sillage de la visite controversée de Kagame au Canada. Ces messieurs, mus par
la faim insatiable de salir la réputation de ceux qui ne partagent pas leur
opinion au sujet de la ténébreuse question rwandaise, qualifient de
«nostalgiques de l’ancien régime», leurs compatriotes Rwandais rassemblés au
sein du Congrès rwandais du Canada pour avoir osé dénoncer les crimes commis
par Kagame. Mais ces propos cachent bien mal le malaise profond au sein des
partisans du Front patriotique rwandais (FPR) –le mouvement rebelle tutsi dirigé par Paul Kagame lors
de l’invasion du Rwanda en 1990– de plus en plus inquiets de voir leur argumentaire
se fissurer à la faveur de nouveaux éléments concordants qui incriminent Kagame
pour son rôle dans le cataclysme rwandais de 1994.
Deuxième exemple, l’attaque
en règle par Pierre Bigras (Montréal) du journaliste français Pierre Péan,
auteur du livre «Noires fureurs,
blancs menteurs, Rwanda 1990-1994» (Éditions
Fayard, 2005), ainsi que de
Un mot très court, pour le bénéfice du lecteur, à propos de
cet ouvrage de Pierre Péan. Le livre nous apprend que ce sont
Kagame et le FPR qui portent la responsabilité
première dans la tragédie rwandaise de 1994. Prêt à tout pour prendre le
pouvoir au Rwanda, Kagame aurait assassiné le président Habyarimana en sachant que ce geste allait déclencher le chaos
et que les Tutsis de l'intérieur en paieraient le prix suprême, victimes de
délirantes représailles des extrémistes Hutus. Il y eut bel et bien une folie
meurtrière qui a emporté les Tutsis de l'intérieur et des milliers de Hutus.
Ces meurtres innommables ont été, à juste titre, qualifiés par les
Nations-Unies de «génocide rwandais». Personne ne nie ce génocide et les auteurs
doivent en porter
Le
journaliste québécois Raymond Saint-Pierre, s’étant abondamment inspiré des
témoignages des anciens officiers du FPR (les lieutenants Ruzibiza et Ruyenzi),
au terme de deux ans de recherche intensive, est arrivé aux conclusions que
Radio-Canada nous a présentées dans son émission Zone libre du 21 avril
dernier, à travers laquelle un ensemble d’éléments concordants ne laissaient
planer aucun doute sur la responsabilité de Paul Kagame dans la tragédie
rwandaise qui eut pour détonateur, rappelons-le, l’attentat du 06 avril 1994
contre le chef de l’État rwandais de l’époque.
Peut-on, dès lors, reprocher à ces chercheurs et/ou
journalistes d’avoir fait leur devoir en donnant, après des années harassantes de recherche et
d’enquête, un faisceau d’indices –certes encombrants pour Kagame et ses
supporters– susceptibles d’éclairer la lanterne du public qui ne cherche qu’à
mieux saisir la question rwandaise ?
Kagame et son armée ne peuvent facilement se dédouaner de
ces faits troublants. Que l’on se le dise une fois pour toutes : mettre en
lumière les responsabilités de tous les protagonistes dans la tragédie rwandaise n’est synonyme ni de
«révisionnisme» ni de «négationnisme». Comme disait A. Camus, mal
nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du monde…
Il faudrait donc une enquête approfondie, dégagée de
l’arithmétique politique partisane, dans le but d’établir la vérité et faire triompher
Troisième exemple, les amalgames de Pierre Bigras (voir le site www.obsac.com) qui, tel un véritable
porte-parole de l’Ambassade du Rwanda au Canada et du FPR, assimile les
Canadiens originaires de la région des Grands Lacs africains, non partisans de
l’idéologie du FPR, aux membres de groupes armés.
Ici, nous sommes en présence de propos qui
dépassent les bornes. Dans la triste
histoire de la tragédie rwandaise, monsieur Bigras devrait se défier des
amalgames, se prémunir des raccourcis et des faux-semblants. Ceci porte un
nom : exercer son métier avec professionnalisme. En lieu et place d’observer un tel comportement,
Pierre Bigras s’adonne à une diatribe mensongère contre les membres d’une
communauté dont le seul «péché» est d’avoir exprimé librement leur
opinion, dans les limites permises par la loi canadienne, selon l’idée qu’ils
se font des évènements qui ensanglantent leurs pays d’origine. Est-ce devenu un crime de lèse-majesté que
d’exprimer son opposition au régime de terreur instauré par Paul Kagame ? Quoi de plus normal, dans un pays qui garantit les libertés individuelles,
pour de simples citoyens –ayant tout laissé derrière pour
avoir la vie sauve–, de dire leur opposition aux visées politiques de
Kagame dont les desseins funèbres se soldent par un bilan très lourd en termes de pertes en
vies humaines ?
Les
écrits de Pierre Bigras en rapport avec les évènements qui déchirent la région
des Grands Lacs africains ne laissent présager un éventuel recentrage de sa
part. Homme de certitudes, incapable d’avouer une erreur quelconque
d’appréciation, inapte à faire une autocritique, convaincu que ses intuitions
sont les bonnes et que celles des autres sont futiles, Pierre Bigras ne donne
aucun signe de vouloir tempérer ses jugements fortuits ou s’amender. Mais nous
respectons son opinion. Qu’il veuille, à son tour, respecter celle des autres, quand bien même
opposée à ses convictions profondes.
Enfin,
le quatrième exemple concerne la publication récente par Kigali d’une nouvelle
liste «des suspects du génocide». Nous l’avons dit, les auteurs du génocide
rwandais doivent être responsables de leurs gestes. Mais il est inacceptable de voir Kagame –un
criminel de guerre avéré aux commandes d’un gouvernement aux abois qui, ne
tolérant aucune opinion divergente, sème la mort et la désolation–, se livrer à
la chasse aux sorcières alors que son régime regorge de responsables –jamais inquiétés– sur lesquels pèsent de
lourdes charges de crimes contre l’humanité. Personne n’est dupe, la meilleure défense, c’est l’attaque! En
rendant publique une liste de «nouveaux suspects», Kigali cherche à brouiller
les cartes et freiner l’élan de ses opposants, devant l’évolution des
procédures judiciaires qui pourraient, dans un avenir peut-être plus rapproché
que l’on ne le croit, viser le FPR et Kagame lui-même.
Toutes les initiatives ci-haut mentionnées,
visiblement avancées sur instruction de Kigali, visent à détourner l’opinion
publique de son attention dans sa quête de démêler le vrai du faux et rendre
plus compréhensible ce qui est apparu jusqu’ici indéchiffrable quant aux
auteurs de l’attentat du 06 avril 1994, catalyseur de la tragédie rwandaise.
Ne voilà-t-il pas que Paul Kagame et ses partisans
sont engagés dans une ronde infernale de la maîtrise d'un bateau qui prend
l'eau? Au tragique point de rupture actuel que le public est obligé d'opérer
suite à un faisceau d'éléments nouveaux qui convergent vers la responsabilité
de Kagame et de son armée dans les évènements qui ont endeuillé le Rwanda en
1994, force est de constater que les partisans de Kagame ont intégré des
compétences qui ne résistent plus à la complication qu’ils ont eux-mêmes
engendrée.
Mais
une question demeure : vers qui l’opinion internationale devra-t-elle se
tourner une fois lassée des faux-fuyants lui servis par la dérive totalitaire
du régime de Kagame avec ses caisses de résonance établies au Canada ou
ailleurs? Allez savoir! Il est à imaginer que cette opinion pourra encore
compter sur les idéologues au pouvoir à Kigali. Chose plausible, elle pourrait
compter sur l’élite rwandaise ayant fui ce régime et désormais réfugiée un peu
partout dans le monde. Mais cela dépendra bien d'elle. Il faudra que cette
élite soit une voix qui porte et qui rend inaudibles les sirènes qui se sont,
depuis une quinzaine d’années, arrogé le monopole de la vérité.
Dr.
Augustin Baziramwabo
Gatineau,
Québec, Canada
Mai
2006