RETOUR SUR UN ATTENTAT


La Lettre du Continent n°303
09.04.98)


Le 6 avril 1994, l'avion qui ramenait le président Juvénal Habyarimana de Dar es-Salaam était abattu par un missile au-dessus de l'aéroport de Kigali. Cet attentat servit de déclencheur à une série de massacres "politiques" (Hutus modérés et Tutsis), puis à un génocide de la population tutsie. Seule certitude, le ou les tireurs ne pouvaient être que des spécialistes entraînés à cet armement. Selon le chercheur Filip Reyntjens, qui s'appuie sur "une source britannique", il s'agit de deux Sam 16 Gimlet qui feraient partie d'un lot vendu en 1988 à l'Irak et récupéré par la France lors de la Guerre du Golfe. Dans son enquête sur cette affaire, Le Figaro affirme de son côté avoir en sa possession deux témoignages d'anciens militaires français confortant cette piste. Mais on ne sait toujours pas qui a tiré. Chaque réponse entraîne une interrogation: si c'est le FPR (Front patriotique rwandais) de Paul Kagamé, comment expliquer que l'actuel homme fort du Rwanda soit lui-même le déclencheur du génocide ? Si ce sont les ultras de l'ancien président Habyarimana, comment expliquer qu'ils aient pu tirer sur leur propre chef, le colonel Sagatwa, l'un des principaux dirigeants des escadrons de la mort du "Réseau zéro" qui faisait régner la terreur chez les Tutsis avant le génocide (LC N°179) ?

A Paris, après l'attentat, chaque service avait "sa" version. Une note du SCTIP (Service de coopération technique international de police), datée du 29 juin 1994, évoque "par une source habituelle du service mais sans que ces informations aient pu être vérifiées" la responsabilité de Tutsis du FPR formés aux Etats-Unis (Phoenix, Arizona) sous l'identité de militaires ougandais, avec un ancien officier belge (avec photo en annexe) qui se faisait appeler Phil V.D.B. "Sa présence a été signalée au Rwanda en décembre 1993, parmi les effectifs de la MINUAR. Il s'agirait s'un spécialiste en missiles portables", affirme l'auteur de la note. Il n'y a plus qu'à vérifier.

Par ailleurs, le 27 février 1994, Jean-Pierre Minaberry, l'un des deux pilotes de l'avion, écrivait à son contact au ministère de la Coopération (Mme E.) une longue lettre (en notre possession) sur la situation politique générale en terminant par ces mots "(.) Cela dérape un peu: les gens de la CDR massacrent des Tutsis à Kigali. Cela arrange le FPR, qui tient là le motif pour refaire la guerre car ils n'obtiennent pas assez de pouvoir et surtout pas assez vite. Et ils veulent tout. Nous savons qu'ils ont des missiles et nous étudions des départs à basse altitude (comme dans l'armée) et des arrivées soit à basse altitude soit à très haute altitude. Bref, nous ne sommes pas tranquilles. Sincères salutations". Suit sa signature. Avec les deux autres membres français de l'équipage, Jean-Pierre Minaberry est mort dans l'attentat, le 7 avril 1994, un peu plus d'un mois après avoir écrit cette lettre. Le 14 juin 1994, il a été nommé au grade de chevalier de la Légion d'honneur par le président François Mitterrand. Mais jamais aucun autre élément de l'enquête interne à l'armée n'a encore filtré.