Déclaration de Jean Paul Akayesu à la suite du prononce de son arrêt par la Cour d'Appel du TPIR le 1 juin 2001


Jean Paul Akayesu
Arusha, Tanzanie
01.06.01


Six ans viennent de s'écouler depuis que je suis détenu par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR). Je sais maintenant et j'ai vu beaucoup ce que Tribunal peut faire.

Le début de mon procès, à la deuxième année de mon arrestation injustifiée, fut marqué par l'exclusion de mon conseil, volontairement provoqué par le TPIR. Selon l'explication réelle de ce renvoi que me donna un agent de haut rang, le TPIR n'allait pas tolérer un avocat qui critique le Tribunal à la télévision. Aussitôt on m'imposa deux avocats incompétents que j'ignorais. Plus tard, je fus empêché par le TPIR de prouver leur incompétence comme je le fus aussi pour prouver le caractère partial de deux juges de ma chambre, à savoir le Juge Laïty KAMA et le Juge Navanethem PILLAY.

Le premier avait publiquement exprimé son regret de ne pas pouvoir imposer la peine de mort aux accusés du TPIR, qu'il qualifia de "big fish". Le second, bien avant la présentation de la preuve relative aux prétendus viols, avait fait une tournée de propagande soutenant qu'au moins 200,000 femmes avaient été violées au Rwanda en 1994. La Chambre venait alors d'autoriser le Procureur à modifier mon acte d'accusation pour y ajouter des charges de viol et ce six mois après le début du procès et après que le Procureur eut termine en principe la production de toute la preuve contre moi.

En outre, ne me suis-je pas vu refuser le droit d'amener devant la Chambre 18 témoins ordinaires à décharge, ainsi qu'un témoin expert de grand calibre? Et pourtant, aucun témoin du Procureur ne fut refusé. Comment puis-je avoir eu un procès juste quand le TPIR m'empêcha de produire des témoins? Ma requête demandant la descente sur les lieux du crime ne fut-elle pas rejetée sous prétexte que les personnes dont l'assassinat m'est imputé étaient enterrées et que cela faisait longtemps?

Je n'ai eu un enquêteur qu'en septembre 2000, un mois avant la présentation du mémoire d'appel, alors que j'avais exigé cet outil indispensable devant le TPIR dès le début du procès en septembre 1996. Le Procureur conquit et détourna une employée de ma défense. Ils tissèrent des relations intimes au cours de mon procès, créant ainsi un conflit d'intérêt qui aurait du être fatal pour la Poursuite. Le TPIR rejeta cependant ma requête pour débattre de cette question.

Toujours autour de mon procès, le TPIR, devenu le prolongement du pouvoir de Kigali renforça ses liens d'amitiés avec ce pouvoir, allant jusqu'à édifier des maisons d'habitation pour les Tutsi de Taba en guise de remerciement et d'encouragement aux délateurs impliqués dans mon procès. Qu'a-t-il prévu pour les survivants Hutu ? Rien. Un membre du TPIR, supposé d'être neutre, qui s'incline devant les ossements à Kigali, ossements dits des Tutsi, ose-t-il demander ou se trouvent les ossements des Hutu, victimes des crimes du FPR ? Et pourtant, tous savent que la grande partie de ces restes exposés sont ceux des Hutu, ceux des Tutsi ayant été enterré dans des cérémonies officielles et avec dignités.

Il fut décidé dans mon jugement, certainement pour encourager la délation, que les déclarations des témoins à charge faites antérieurement devant le Procureur, seraient mises de coté, et que les dépositions faites devant la Chambre seraient les seules valables. En effet, ces déclarations antérieures étaient pleines de mensonges et risquaient par conséquent d'engendrer des contradictions scandaleuses lors des contre-interrogatoires de la Défense. C'est cependant sur la base de ces déclarations antérieures que le Juge a confirmé l'acte d'accusation. Faut-il souligner que le Procureur et les Juges corrigeaient et orientaient les témoins au cours des séances, montrant ainsi le schéma qui servira à me condamner ?

Le TPIR s'est empressé de reconnaître à travers mon procès qu'il avait eu génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, alors que ce génocide n'a jamais été l'objet de débat contradictoire lors de mon procès.

Le Gouvernement de Kigali, ainsi soulagé (car il sait très bien qu'il sera tôt ou tard sur le banc des accusés), fut réconforté et encouragé à exploiter indûment ce génocide comme fond de commerce pour assurer la domination de Paul KAGAME sur un peuple martyrisé sinon décimé. Il reçut en même temps le blanc seing pour pratiquer l'expansionnisme dans toute la région des Grands Lacs, pour jouir de l'impunité, "diaboliser" l'ethnie Hutu, étouffer la démocratie au Rwanda et se conduire en nouveau Pinochet du XXIe siècle.

Il est également surprenant que le TPIR ait statué sur mon appel en mars 2001, avant même que mon mémoire d'appel fut traduit en anglais pour les juges de la Chambre d'Appel dont certains n'utilisent que cette langue. Au cours du mois de mai 2001, le TPIR a rejeté ma requête portant sur la révision de mon procès, sans présenter de motifs. Le motif non dit de la survie du TPIR a prévalu. En effet, le TPIR n'attacha aucune importance à la déclaration d'un témoin BBB, d'origine Tutsi, qui, voulant libérer sa conscience, dévoila la machination et la manipulation qui ont constitué la base des accusations portées contre moi. Le TPIR rejeta ma requête sans m'entendre ni entendre ce témoin et a rejeté d'avance une requête que je n'avais pas présenté pour permettre une preuve supplémentaire. Je sais maintenant ce qu'a pu ressentir Dreyfus après avoir été injustement condamné. Je suis un autre exemple de déni de justice, d'erreur judiciaire et de perfidie, mais cette fois au sein d'un Tribunal international.

Six ans devant le Tribunal, c'est une longue période. J'en dirais même plus. Mais que faire et que présenter devant ce Tribunal pour que la justice soit équitablement rendue? J'ai attendu justice car j'étais injustement arrêté et je n'ai récolté que déception. Je ne suis qu'un prisonnier de guerre. Seuls le soutien aux mensonges et les manipulations politiques ont caractérisé mon procès. Des révélations sérieuses et crédibles ont étés faites sur l'assassinat du Président HABYARIMANA, sur les crimes abominables du FPR, mais le TPIR a tout ignoré et pratique l'impunité pour les véritables génocidaires que sont Paul Kagame et sa clique.

Ma conscience reste tranquille. Elle ne me reproche rien. Je reste innocent malgré la conduite du TPIR qui ferme les yeux et bouchent les oreilles devant mes réclamations et mes démonstrations d'innocence. Le peuple rwandais, à commencer par la population de Taba, ne cessera de plaider mon innocence. J'exhorte le peuple rwandais, tant de l'intérieur que de l'extérieur à faire preuve de courage pour mettre fin au malheur qui frappe ses filles et ses fils, pour arrêter le fléau de la haine ethnique grandissante. Je fais appel à l'unité et à la réconciliation du peuple rwandais: Hutu, Tutsi et Twa, sans aucune exception, chacun avec toute sa volonté, son cœur et sa capacité. Le peuple rwandais doit jouir de la démocratie et vivre en harmonie. Je recommande l'amour et l'unité. Ce qui est sûr, c'est que la démocratie et la vérité sont des valeurs sublimes et universelles et qu'elles finiront par avoir raison des forces du mal et du mensonge érigé en méthode de gouvernement.